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Pour n'avoir plus la même valeur politique aujourd'hui , la découverte de M. Tastu n'en est pas moins intéressante, et si j'avais quelque voix au chapitre des fonds destinés aux lettres par le gouvernement français, je procurerais à ce bibliographe les moyens de la compléter. Il importe assez peu aujourd'hui, j'en conviens , de s'assurer de l'origine française de Napoléon. Ce grand capitaine, qui, dans mes idées (j'en demande bien pardon à la mode) , n'est pas un si grand prince, mais qui , de sa nature personnelle, était certes un grand homme, a bien su se faire adopter par la France , et la postérité ne lui demandera pas si ses ancêtres furent Florentins, Corses, Majorquins, ou Languedociens ; mais l'histoire sera toujours intéressée à lever le voile qui couvre cette race prédestinée, où Napoléon n'est certes pas un accident fortuit , un fait isolé. Je suis sûr qu'en cherchant bien, on trouverait dans les générations antérieures de cette fa-
mille des hommes et des femmes dignes d'une telle descendance; et ici les blasons, ces insignes dont la loi d'égalité a fait justice, mais dont l'historien doit toujours tenir compte, comme de monuments trèssignificatifs , pourraient bien jeter quelque lumière sur la destinée guerrière ou ambitieuse des anciens Bonaparte. En effet, jamais écu fut-il plus fier et plus symbolique que celui de ces chevaliers majorquins? Ce lion dans l'attitude du combat , ce ciel parsemé d'étoiles d'où cherche à se dégager l'aigle prophétique , n'est-ce pas comme l'hiéroglyphe mystérieux d'une destinée peu commune ? Napoléon, qui aimait la poésie des étoiles avec une sorte de superstition , et qui donnait l'aigle pour blason à la France, avait-il donc connaissance de son écu majorquin , et, n'ayant pu remonter jusqu'à la source présumée des Bonpar provençaux, gardait-il le silence sur ses aïeux espagnols? C'est le sort des grands hommes, après leur mort, de voir les nations se disputer leurs berceaux ou leurs tombes.
Nous partîmes pour Valldemosa , vers la mi-décembre , par une matinée sereine, et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au milieu d'un de ces beaux rayons de soleil d'automne qui allaient devenir de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines fertiles d'Eslabli-
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ments, nous atteignîmes ces vagues terrains, tantôt boisés , tantôt secs et pierreux , tantôt humides et frais, et partout cahotés de mouvements abrupts, qui ne ressemblent à rien. Nulle part, si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères de Majorque, espaces assez vastes, et qui portaient, dans mon esprit, un certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se vantent d'avoir soumis tout leur territoire. Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche, car rien n'est plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils veulent, et qui ne se font faute de rien, arbres tortueux, penchés, échevelés ; ronces affreuses, fleurs magnifiques ; tapis de mousses et de joncs, câpriers épineux , asphodèles délicates et charmantes , et toutes choses prenant là les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant s'enfonçant dans un ruisseau trompeur, prairie ouverte à tout venant et s'arrêtant bientôt devant une montagne à pic; puis des taillis semés de gros
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rochers qu'on dirait tombés du ciel, des chemins creux au bout du torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille; puis une ferme jetée comme une oasis au sein de ce désert, élevant son palmier comme une vigie pour guider le voyageur dans la solitude. La Suisse et le Tyrol n'ont pas en pour moi cet aspect de création libre et primitive qui m'a tant charmé à Majorque. Il me semblait que, dans les sites les plus sauvages de ces montagnes, la nature, livrée à de trop rudes influences atmosphériques , n'échappait à la main de l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même, l'esclavage de ses propres déchirements. A Majorque, elle fleurit sous les baisers d'un ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace , le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage ; et quoiqu'il n'y ait point, à vrai dire, de lieux déserts dans cette île, l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Loui-
siane, où, dans les rêves chéris de ma jeunesse, je suivais René en cherchant les traces d'Atala ou de Chactas.
Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère aux Majorquins , et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins très-agréables. Agréables à la vue , je ne le nie pas ; mais praticables aux voitures , vous allez en juger. La voiture à volonté du pays est la tartane, espèce de coucouomnibus conduit par un cheval ou par un mulet, et sans aucune espèce de ressort ; ou le birlocho, sorte de cabriolet à quatre places , portant sur son brancard commme la tartane , comme elle doué de roues solides , de ferrures massives , et garni à l'intérieur d'un demi-pied de bourre de laine. Une telle doublure vous donne bien un peu à penser , quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux abords doucereux ! Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de siège , les pieds écartés sur les brancards, et la croupe du cheval entre les jambes, de sorte qu'il a l'avantage de sentir non-seulement tous les cahots de sa brouette,
mais encore tous les mouvements de sa bête, et d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. Il ne paraît point mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque effroyable secousse qu'il reçoive, et il ne s'interrompt que pour adresser à son cheval des jurements épouvantables, lorsque le pauvre animal hésite à se jeter dans quelque précipice , ou à grimper quelque muraille de rochers ; car c'est ainsi qu'on se promène : ravins, torrents, fondrières, haies vives, fossés, se présentent en vain ; on ne s'arrête pas pour si peu. Tout cela s'appelle, d'ailleurs, le chemin. Au départ, vous prenez cette course au clocher pour une gageure de mauvais goût , et vous demandez à votre guide quelle mouche le pique. — C'est le chemin , vous répond-il. — Mais cette rivière ? — C'est le chemin. — Et ce trou profond ? — Le chemin. — Et ce buisson aussi ? — Toujours Je chemin. — A la bonne heure ! Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti , de bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous auriez infailliblement les membres brisés , de remettre votre âme à Dieu , et de contempler
le paysage en attendant îa mort ou un miracle.
Et pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval , et peut-être à l'incurie du cocher qui le laisse faire, se croise les bras, et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la montagne, et l'autre dans le ravin. On s'habitue très-vile à un danger dont on voit les autres ne tenir aucun compte; pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas toujours; mais, quand on verse , on ne se relève guère. M. Tastu avait éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route d'Establiments , et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé d'horribles douleurs à la tête , qui ne refroidissent pourtant pas son désir de retourner à Majorque.
Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIV, à boîte évasée, quelquesuns à huit glaces , et dont les roues énormes bravent tous les obstacles. Quatre ou six fortes mules
traînent légèrement ces lourdes machines mal suspendues, pompeusement disgracieuses , mais spacieuses et solides, dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable audace les plus effrayants défilés, non sans en rapporter quelques contusions, bosses à la tête, et tout au moins de fortes courbatures. Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol qui ne plaisante jamais, parle en ces termes de los horrorosos camtnos de Mallorca : « En cuyo esencial ramo de policia no se « puede ponderar bastantemente el abandono de « esta Baîear. El que Maman camino es una cadena « de precipicios intratables , y el transito desde « Pal ma hasta los montes de Galatzo présenta al « infeliz pasagero la muerte a cada paso, etc. »
Aux environs des villes, les chemins sont un peu moins dangereux ; mais ils ont le grave inconvénient d'être resserrés entre deux murailles ou deux fossés qui ne permettent pas à deux voitures de se rencontrer. Le cas échéant, il faut dételer les bœufs de la charrette ou les chevaux de la voiture, et que l'un des deux équipages s'en aille à reculons , sou-
vent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps , le voyageur, retardé, n'a rien de mieux à faire qu'à répéter la devise majorquine : Mucha calma, pour son édification particulière.
Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs routes, ils ont l'avantage d'avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a que l'embarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la chartreuse à Palma, et réciproquement ; six fois j'ai suivi une route différente , et six fois le birlocho s'est perdu et nous a fait errer par monts et par vaux , sous prétexte de chercher un septième chemin qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé.
De Palma à Valldemosa, on compte trois lieues, mais trois lieues mayorquines qu'on ne fait pas , en trottant bien , en moins de trois heures. On monte insensiblement pendant les deux premières; à la troisième on entre dans la montagne et on suit une
rampe très-unie (ancien travail des chartreux vraisemblablement ), mais très - étroite , horriblement rapide , et plus dangereuse que tout le reste du chemin. Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque ; mais c'est en vain que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge, c'est en vain que le torrent bondit de roche en roche ; c'est seulement dans le cœur de l'hiver que ces lieux prennent l'aspect sauvage que les Majorquins leur attribuent. Au mois de décembre , et malgré les pluies récentes, le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi les touffes d'herbes et de fleurs, la montagne était riante, et le vallon encaissé de Valldemosa s'ouvrit devant nous comme un jardin printanier.
Pour atteindre la chartreuse, il faut mettre pied à terre ; car aucune charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable à l'œil par son mouvement hardi, ses sinuosités parmi de beaux arbres, et les sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de beauté à mesure qu'on
s'élève. Je n'ai rien vu de plus riant et de plus mé-
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lancolique en même temps que ces perspectives où le chêne vert, le caroubier, le pin, l'olivier, le peuplier et le cyprès marient leurs nuances variées en berceaux profonds , véritables abîmes de verdure, où le torrent précipite sa course sous des buissons d'une richesse somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain détour de la gorge où, en se retournant, on distingue, au sommet d'un mont, une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites, à demi cachée dans les raquettes de ses nopals, et un grand palmier qui se penche sur l'abîme en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen, je ferme les yeuxet je revois , comme dans un rêve , cette montagne verdoyante , ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose.
La chaîne de Valldemosa s'élève de plateaux en plateaux resserrés jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au nord par le versant d'un dernier plateau à l'entrée duquel repose le monastère. Les chartreux ont adouci, par
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un travail immense, l'âpreté de ce lieu romantique, lis ont fait du vallon qui termine la chaîne un vaste jardin ceint de^murailles qui ne gênent point la vue, et auquel une bordure de cyprès à forme pyramidale, disposés deux à deux sur divers plans , donne l'aspect arrangé d'un cimetière d'Opéra. Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond incliné du vallon, et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans de la montagne. Au clair de la lune, et lorsque l'irrégularité de ces gradins est dissimulée par les ombres, on dirait d'un amphithéâtre taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de beaux palmiers, un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de la montagne, et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en dalles, tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour ifêtre pas, à Majorque comme en Catalogne, un travail des Arabes. Us parcourent tout l'intérieur de l'île, et ceux qui partent du jardin des chartreux, côtoyant le lit du torrent, portent à Palma une eau vive en toute saison.
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La chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne , et l'autre vers l'orient. De cette chartreuse pittoresque, on domine donc la mer des deux côtés. Tandis qu'on l'entend gronder au nord, on l'aperçoit comme une faible ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent et de l'immense plaine qui se déroule au midi; tableau sublime, encadré au premier plan par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels l'œil distingue encore, à une lieue de distance, la silhouette microscopique des arbres, fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux, c'est la plaine; et à celte distance , lorsque les vapeurs de la montagne commencent à s'exhaler et à jeter un
voile transparent sur l'abîme, on croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin, et, au retour du soleil , quand la plaine est comme un lac bleu , la Méditerranée trace une bande d'argent vif aux confins de cette perspective éblouissante. C'est une de ces vues qui accablent parce qu'elles ne laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poëte et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense, détails infinis, variété inépuisable, formes confuses, contours accusés, vagues profondeurs, tout est là, et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'œuvre de Dieu, et, s'il fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore, de bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble qu'ils y prendraient pour cet art divin qui préside à l'éternelle création des choses un certain respect qui leur manque , à ce que je m'imagine d'après l'emphase de leur forme. Quant à moi, je n'ai jamais mieux senti le néant des
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mots que dans ces heures de contemplation passées à la chartreuse. Il me venait bien des élans religieux; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule d'enthousiasme que celle-ci : Bon Dieu, béni sois-tu pour m'avoir donné de bons yeux !
Au reste , je crois que, si la jouissance accidentelle de ces spectacles sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation, et la loi qui préside à tous les abus de la sensation , c'est l'énervement. C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indifférence des moines en générai pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des pâtres pour la beauté de leurs montagnes.
Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela, car le brouillard descendait presque tous les soirs au coucher du soleil , et hâtait la chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. Jusqu'à midi, nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne de gauche, et
à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier, lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers, ou glissant entrelescroupes des montagnes, venaient tracer des crêtes d'or et de pourpre sur nos seconds pians ! Quelquefois nos cyprès, noirs obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau, trempaient leurs tètes dans ce fluide embrasé ; les régimes de dattes de nos palmiers semblaient des grappes de rubis, et une grande ligne d'ombre, coupant la valée en biais, la partageait en deux zones, l'une inondée des clartés de l'été, l'autre bleuâtre et froide à la vue comme un paysage d'hiver.
La chartreuse de Vaîldemosa contenant tout juste, suivant la règle des chartreux, treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au décret qui ordonna, en 1836, la démolition des monastères contenant moins de douze personnes en communauté ; mais, comme toutes les autres, celle-là avait été dispersée et le couvent supprimé, c'est-à-dire
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considéré comme domaine de l'État. L'état majorquin, ne sachant comment utiliser ces vastes bâtiments, avait pris le parti, en attendant qu'ils achevassent de s'écrouler , de louer les cellules aux personnes qui voudraient les habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité extrême, les villageois de Valldemosa n'en avaient pas voulu profiter, peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient de leurs moines, peutêtre aussi par effroi superstitieux : ce qui ne les empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval, comme je le dirai ci-après, mais ce qui leur faisait regarder de très-mauvais œil notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables. Cependant la chartreuse était en grande partie habitée, durant les chaleurs de l'été, par les petits bourgeois palmesansqui viennent chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses, un air plus frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver le froid les en chassait, et, lorsque nous y demeurâmes , la chartreuse avait pour tous habitants, outre moi et ma famille, le pharmacien, le sacristain, et la Maria-Antonia.
La Maria-Antonia était une sorte de femme de confiance qui était venue d'Espagne pour échapper, je crois , à la misère , et qui avait loué une cellule pour exploiter les hôtes passagers de la chartreuse* Sa cellule était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie femme, fine, proprette en apparence, doucereuse, se disant bien née , ayant de charmantes manières , un son de voix harmonieux , des airs patelins , et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle avait coutume d'offrir ses services aux arrivants, et de refuser d'un air outragé, etpresque en se voilant la face, toute espèce de rétribution pour ses soins. Elle agissait ainsi, disait-elle, pour l'amour de Dieu, por l>assistencia, et dans le seul but d'obtenir l'amitié de ses voisins. Elle possédait, en fait de mobilier, un lit de sangle , une chaufferette ou brasero , deux chaises de paille, un crucifix, et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre disposition avec beaucoup de générosité, et vous pouviez installer chez elle votre servante et votre marmite. Mais aussitôt elle entrait en possession
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de tout votre ménage, et prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai jamais vu de bouche dévote plus friande, ni de doigts plus agiles pour puiser sans se brûler au fond des casseroles bouillantes, ni de gosier plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à la dérobée, tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait désintéressé dans la question, que de voir cette bonne Antonia, et la Catalina, grande sorcière valldemosane qui nous servait de valet de chambre, et la nigna, petit monstre ébouriffé qui nous servait de groom , aux prises toutes trois avec notre dîner. C'était l'heure de l'angelus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter, les deux vieilles en duo , faisant main basse sur tous les plats, et la petite répondant amen , tout en escamotant avec une dextérité sans égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à faire et qui valait bien la peine qu'on feignît de ne rien voir; mais, lorsque les pluies interceptèrent fréquemment les communications avec Palma, et que les aliments devinrent rares, l'a&sistencia de la
Maria-Antonia et de sa clique devint moins plaisante, et nous fûmes forcés de nous succéder, mes enfants et moi, dans le rôle de planton pour surveiller les vivres, Je me souviens d'avoir couvé, presque sous mon chevet, certains paniers de biscotes bien nécessaires au déjeuner du lendemain, et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de poisson pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes.
Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être servi la messe aux chartreux dans son enfance, et qui désormais était dépositaire des clefs du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte; il était atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une senorita qui avait passé quelques mois avec ses parents à la chartreuse, et il disait pour s'excuser qu'il n'était chargé par l'État que de garder les vierges en peinture. 11 n'était pas beau le moins du monde, mais il avait des prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent les gens de sa classe, il avait un pan ta-
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Ion européen et des bretelles qui certainement donnaient dans l'œil des filles de l'endroit. Sa sœur était la plus belle Majorquine que j'aie vue. Ils n'habitaient pas le couvent , ils étaient riches et fiers, et avaient une maison dans le village ; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la Maria-Antonia , qui les invitait à manger notre dîner quand elle n'avait pas d'appétit.
Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour reprendre sa robe jadis blanche et réciter tout seul ses offices en grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de la guimauve ou du chiendent (les seuls spécifiques qu'il possédait), on le voyait jeter à la hâte son froc sous son lit, et apparaître en culotte noire, en bas et en petite veste, absolument dans le costume des opérateurs que Molière faisait donner en ballet dans ses intermèdes. C'était un vieillard très-méfiant, ne se plaignant de rien, et priant peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte inquisition, sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son chiendent à prix d'or, et se
consolait par ses petits profits d'avoir été relevé de son vœu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de la nôtre, à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui craint de mettre les chiens sur sa piste, il ne se montrait guère; et, si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander ses juleps, nous ne nous serions jamais douté qu'il y eût encore un chartreux à la chartreuse.
Cette chartreuse n'a rien de beau comme ornement d'architecture; mais c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement construits. Avec une pareille enceinte et une telle masse de pierres de taille, il y aurait de quoi loger un corps d'armée; et pourtant cette vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans le nouveau cloître (car ce monastère se compose de trois chartreuses accolées L'une à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules composées chacune de trois pièces spacieuses donnant
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sur un des côtés du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles. Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s'enfermait pour prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de dorures et de peintures du goût le plus grossier, avec des statues de saints en bois colorié, si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers dessins de mosaïque d'un très-bel effet. Le goût arabe règne encore en ceci, et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une fontaine et d'une conque en beau marbre du pays, chaque chartreux étant tenu de laver tous les jours son oratoire. Il règne dans ces pièces voûtées, sombres et carrelées d'émail , une fraîcheur qui pouvait bien faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les jours brûlants de la canicule.
La quatrième face du nouveau cloître, au centre
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duquel règne un petit préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore tout à fait perdu les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines, est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions y trouver des orgues j nous avions oublié que la règle des chartreux supprimait toute espèce d'instruments de musique, comme un vain luxe et uu plaisir des sens. L'église se compose d'une seule nef pavée en belles faïences très-finement peintes, à bouquets de fleurs artistement disposées comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et les portes sont d'une grande simplicité; mais la perfection de leurs nervures et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné attestent une habileté dans la main-d'œuvre qu'on ne trouve plus en France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île, m'a dit M. Tastu, que deux ouvriers qui aient conservé cette profession à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la chartreuse était certainement un artiste, mais seu-
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lement en musique et en peinture. Étant venu un jour dans notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc , il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons. Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya représentant des moines en goguette, et dont il avait orné les murs de notre chambre, le scandalisèrent un peu; mais, avait t aperçu la Descente de Croix gravée d'après Rubensy il resta longtemps absorbé dans une contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait. « Il n'y a rien dans toute l'île de Majorque, nous répondit-il dans son patois, d'aussi beau et d'aussi naturel. » Ce mot de naturel dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'exlase. Il abandonnait son travail et venait se placer derrière la chaise de l'exécutant, la bouche entr'ouverte et les yeux hors de la tête. Ces instincts élevés ne l'empêchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins le sont avec les étran-
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gers, et cela sans aucune espèce de scrupule , quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse , dit-on , dans les rapports qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux, et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon nécessaire de toilette. Ce qui le tentait Je plus, c'était un verre de cristal taillé, ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait, et dont certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les besoins d'art d'un Italien et les instincts de rapine d'un Malais ou d'un Cafre.
Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet d'art que nous trouvâmes à la chartreuse. C'était une statue de saint Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en étaient remarquables ; les mains, admirablement étudiées, avaient un mouvement d'invocation pieuse et déchirante ; l'expression de la tête était vraiment sublime de foi et de douleur. Et
pourtant c'était l'œuvre d'un ignorant, car la statue
placée en regard, et exécutée par le même artiste, était pitoyable sous tous les rapports ; mais il avait eu, en créant saint Bruno, un éclair d'inspiration, un élan d'exaltation religieuse peut-être, qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute que jamais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec un sentiment aussi profond et aussi ardent. C'était la personnification de l'ascétisme chrétien. Mais, à Majorque même, l'emblème de cette philosophie du passé est debout dans la solitude.
L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans le nouveau, communique à celui-ci par un détour fort simple que, grâce à mon peu de mémoire locale, je n'ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement dans le troisième cloître. Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le premier parce qu'il est le plus ancien, est aussi le plus petit. Il présente un coup d'œil charmant. Le préau qu'il embrasse de ses murailles brisées, est l'ancien cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que le chartreux creusait durant sa vie,
el où rien ne devait disputer sa mémoire au néant de la mort. Les sépultures sont à peine indiquées par le renflement des touffes de gazon. M. Laurens a retracé ia physionomie de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé, avec un plaisir incroyable, le petit puits à gable aigu, les fenêtres à croix de pierre où se suspendent en festons toutes les herbes vagabondes des ruines, et les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu 3a lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre qui domine ce cloître, et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux laurier au tronc énorme et à la tête desséchée qui n'existait peut-être déjà plus lorsqu'il visita la chartreuse. Mais j'ai retrouvé dans son dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier nain (chamœrops) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes enfants , et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son espèce.
Autour de ce petit cloitre sont disposées les an-
ciennes chapelles des chartreux du xve siècle. Elles sont hermétiquement fermées , et le sacristain ne les ouvre à personne , circonstance qui piquait beaucoup notre curiosité. A force de regarder au travers des fentes , dans nos promenades , nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans ces galetas mystérieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.
Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres. Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne tiennent plus à rien, et, quand nous les traversions le soir par un gros temps, nous recommandions notre âme à Dieu; car il ne passait pas d'ouragan sur la chartreuse qui ne fît tomber un pan de mur, ou un fragment de voûte. Jamais je n'ai entendu le vent promener des voix lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces (gaîeries creuses et sonores. Le bruit des torrents, la
course précipitée des nuages, la grande clameur monotone de la mer interrompue par le sifflement de l'orage, et les plaintes des oiseaux, de mer qui passaient tout effarés et tout déroutés dans les rafales; puis, de grands brouillards qui tombaient tout à coup comme un linceul, et qui, pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées, nous rendaient invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans mon souvenir, tout cela faisait bien de cette chartreuse le séjour le plus romantique de la terre. Je n'étais pas fâché de voir en plein et en réalité une bonne fois ce que je n'avais vu qu'en rêves, ou dans les ballades à la mode, et dans Pacte des nonnes de Robert le Diable , à l'Opéra. Des apparitions fantastiques ne nous manquèrent même pas, comme je le dirai tout à l'heure; et, à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant moi, je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur ie romantisme en général.
A la masse de bâtiments que je viens d'indiquer, il faut joindre la partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter, non plus que bien d'autres recoins mystérieux ; les cellules des frères convers, une petite église appartenant à l'ancienne chartreuse, et plusieurs autres constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires ; plusieurs petites cours entourées d'étables pour le bétail de la communauté, des logements pour la nombreuse suite des visiteurs; enfin, tout un phalanstère, comme on dirait aujourd'hui, sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno. Quand le temps était trop mauvais pour nousempêcher de gravir la montagne, nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent, et nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si récente, que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le pavé et le murmure de la prière sous les
voûtes des chapelles. Dans nos cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs , jusque dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire des oremus, étaient encore lisibles. Un jour que nous allions à la découverte dans des galeries supérieures, nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d'où nos regards plongèrent dans une grande et belle chapelle, si meublée et si bien rangée, qu'on l'eût dite abandonnée de la veille. Le fauteuil du supérieur était encore à sa place , et l'ordre des exercices religieux de la semaine, affiché dans un cadre de bois noir, pendait de la voûte au milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux. L'odeur d'encens dont les murs avaient été si longtemps imprégnés n'était pas encore tout à fait dissipée. Les autels étaient parés de fleurs desséchées, et les cierges à demi consumés se dressaient encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets contrastaient avec les ruines du dehors , la hauteur des ronces qui envahissaient les fenêtres, et les cris des polissons qui jouaient
aux petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque.
Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées. Certainement, ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée rempli de merveilles dans les greniers de la chartreuse, et mon fils espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui sous les décombres. J'étais souvent effrayé de les voir grimper comme des chais sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes ; et quand, me devançant de quelques pas, ils disparaissaient dans un tournant d'escalier en spirale , je m'imaginais qu'ils étaient perdus pour moi, et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la superstition entrait peutêtre bien pour quelque chose.
Car , on s'en défendrait' en vain , ces demeures sinistres, consacrées à un culte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination, et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y
conserver longtemps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs fantastiques, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas sans attrait; elles sont pourtant assez réelles pour qu'il soit nécessaire de les combattre en soi-même. J'avoue que je n'ai guère traversé le cloître le soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir, que je n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés , et ils couraient volontiers au clair de la lune sous ces arceaux rompus qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai conduits plusieurs fois, vers minuit, dans le cimetière. Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il était ivre, il venait errer dans les cloîtres, frapper aux portes des cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin , où était suspendu un long rosaire, appelant les moines dans ses déclamations avinées, et
UN HIVER AU MIDI T)R l'eTTROPE. 17
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priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu de lumière s'échapper de noire cellule, c'était là surtout qu'il venait rôder avec des jurements épouvantables. Il entrait chez la Maria- Antonia qui en avait grand' peur, et, lui faisant de longs sermons entrecoupés de jurons cyniques , il s'installait auprès de son brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de politesses et de ruses ; car le sacristain n'était pas très-brave, et craignait de s'en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper à notre porte à des heures indues, et, quand il était fatigué d'appeler en vain le père Nicolas , qui était son idée fixe , il se laissait tomber aux pieds de la madone dont la niche était située à quelques pas de notre porte, et s'y endormait , son couteau ouvert dans une main , et son chapelet dane l'autre* Son tapage ne nous inquiétait guère , parce que ce n'était point un homme à se jeter sur les gens à l'improviste. Comme il s'annonçait de loin par ses exclamations entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé , on avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la double porte en plein chêne de notre
cellule eût pu soutenir un siège autrement formidable ; mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un malade accablé, auquel il disputait quelques heures de repos, n'était pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec mucha calma, car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la police de l'endroit; nous n'allions point à la messe, et notre ennemi était un saint homme qui n'en manquait aucune.
Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition d'un autre genre, que je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je ne pourrais comparer qu'à des milliers de sacs de noix roulant avec continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître, pour voir ce que ce pouvait être. Le cloître était désert et sombre comme à l'ordinaire; mais le bruit se rapprochait toujours sans interruption, et bientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur des voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches, et nous vîmes apparaître, dans la vapeur rouge qu'elles répandaient, un bataillon d'êtres abominables à
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Dieu et aux hommes. Ce n'était rien moins que Lucifer en personne accompagné de toute sa cour, un maître diable tout noir, cornu, avec la face couleur de sang, et autour de lui un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau , des queues de cheval, des oripeaux de toutes couleurs, et des diablesses ou des bergères, en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains gnomes. Après les confessions que je viens de faire, je puis avouer que pendant une ou deux minutes, et même encore un peu de temps après avoir compris ce que c'était, il me fallut un certain effort de volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une apparence vraiment surnaturelle. C'étaient des gens du village, riches fermiers et petits bourgeois, qui fêtaient le mardi gras et venaient établir leur bal rustique dans la cellule de Maria-Antonia. Le bruit étrange qui accompagnait leur marche était celui des castagnettes, dont plusieurs gamins , couverts de masques sales et hideux , jouaient en même temps , et non sur un rhythme coupé et mesuré, comme en Espagne,
mais avec un roulement continu semblable à celui du tambour battant aux champs. Ce bruit, dont ils accompagnent leurs danses , est si sec et si âpre , qu'il faut du courage pour le supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête, ils l'interrompent tout d'un coup, pour chanter à l'unisson une coplita sur une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais ; puis les castagnettes reprennent leur roulement qui dure trois ou quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en se brisant le tympan avec ie claquement du bois. La phrase musicale, qui n'est rien par elle-même, prend un grand caractère jetée ainsi à de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère très-particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et traînantes dans leur plus grande animation. Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi, et M. Tastu, qui a fait des recherches à cet égard , s'est convaincu que les principaux rhythmes majorquins, leurs fioritures favorites, que leur manière en un mot, est de type et de tradition arabe \
1 Lorsque nous allions de Barcelone à Pal ma, par une nuit
UN Bi VER
Quand tous ces diables furent près de nous, ils nous entourèrent avec beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n'ont rien de farouche ni d'hostile, en général, dans leurs manières. Le roi Béelzébuth daigna m'adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat. Puis il essaya, pour me donner une plus haute idée encore de sa personne, de me parler en français ; et, voulant me demander si je me plaisais à la chartreuse , il traduisit le mot espagnol cartuxa par le mot français cartouche y ce qui ne laissait pas de faire un léger
tiède et sombre, éclairée seulement par une phosphorescence extraordinaire dans le sillage du navire, tout le monde dormait à bord, excepté le timonier, qui, pour résister au danger d en faire autant, chanta toute ia nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée, qu'on eût dit qu'il craignait d'éveiller ies hommes de quart, ou qui! était à demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son chant était des plus étranges. Il suivait un rhytme et des modulations en dehors de toutes nos habitudes et semblait laisser ailer sa voix au hasard, comme la fumée du bâtiment, emportée et balancée par la brise. C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation nonchalante de la voix , où la pensée avait peu de part, mais qui suivait le balancement du navire, le faible bruit du remous, et ressemblait à une improvisation vague , renfermée pourtant dans des formes douces et monotones. Cette voix de la contemplation avait un grand charme.
contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes les langues.
Leur danse n'est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans la cellule de Maria-Antonia, qui était décorée de petites lanternes de papier suspendues, en travers de la salle, à des guirlandes de lierre; l'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes, commença à jouer les jotas et les fandangos indigènes, qui ressemblent à ceux de l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi encore. Cette fête était donnée en l'honneur de Raphaël Torres, un riche tenancier du pays, qui s'était marié peu de jours auparavant avec une assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser presque toute la soirée, face à face avec une des femmes qu'il allait inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et silencieuse, était assise par terre, accroupie à la manière des Orientaux et des Africains, l'alcade lui-même, avec sa cape de moineetson grand bâton noirà tête d'argent,
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Les boléros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces grâces profanes qu'on admire en Andalousie. Hommes et femmes se tiennent les bras étendus et immobiles, les doigts roulant avec précipitation et continuité sur les castagnettes. Le beau Raphaël dansait pour l'acquit de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée, il alla s'asseoiren chien comme les autres, et les malins de l'endroit vinrent briller à leur tour. Un jeune gars, mince comme une guêpe, fit l'admiration universelle par la roideur de ses mouvements et des sauts sur place qui ressemblaient à des bonds galvaniques, sans éclairer sa figure du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-suffisant, voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière espagnole; il fut bafoué, et il le méritait bien, car c'était la plus risible caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût longtemps captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge. Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les costumes indigènes; ceux-là sont très-élégants et très-gracieux. Les femmes portent une sorte de
guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, appelée rebozillo, composée de deux pièces superposées, unequi est attachée sur la tête un peuen arrière, passant sous le menton comme une guimpe de religieuse, et qui se nomme rebozillo en amount, et l'autre qui flotte en pèlerine sur les épaules, et se nomme rebozillo en volant; les cheveux sont séparés en bandeaux lissés sur le front, et sont attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du rebozillo, flotte sur le dos et se relève sur le côté, passée dans la ceinture. En négligé de la semaine, la chevelure non tressée reste flottante sur le dos en estoffade. Le corsage en mérinos ou en soie noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et sur les coutures du dos, de boutons de métal et de chaînes d'argent passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles ont la taille fine et bien prise, le pied très-petit et chaussé avec recherche dans les jours de fête. Une simple villageoise a des bas à jour, des souliers de satin, une chaîne d'or au cou et plusieurs brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites, peu de jolies; leurs
traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses, mais leur physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de Soller, où je ne suis point allé, elles ont une grande réputation de beauté.
Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux, mais ils le semblaient tous au premier abord, à cause du costume avantageux qu'ils portent. Il se compose, le dimanche, d'un gilet (guarde-pits) d'étoffe de soie bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine ainsi que la veste noire {sayo) courte et collante à la taille, comme un corsage de femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches par un poignet brodé, laisse le cou libre et la poitrine couverte de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils ont la taille serrée dans une ceinture de couleur et de larges caleçons bouffants comme les Turcs, en étoffes rayées, coton et soie, fabriquées dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à larges bords, en o il de chu sauvage (moxine), avec des cordons et
des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère orienta] de cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un foulard ou un mouchoir d'indienne en manière de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur tonsure, car ils se rasent comme des prêtres le sommet de la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne sert pas à grand'chose! soit par dévotion. Leur vigoureuse crinière bouffante, rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) autour de leur cou. Un traitde ciseau sur le front complète cette chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge, et qui donne de l'énergie à toutes les figures.
Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque encore, Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n'ont pour tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, il se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou d'une
grande peau de chèvre d'Afrique, avec le poil en dehors. Quand ils marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours, en se rendant aux champs ou en revenant à la maison, l'un d'eux marche en tête jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en silence, emboîtant le pas, et baissant le nez d'un air plein d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait à leur mine. Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant très-minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou, toujours exposé à l'air, est beau et vigoureux; leur poitrine, libre de gilets étroits et de bretelles, est ouverte et bien développée. Mais ils ont presque tous les jambes arquées. Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient, sinon beaux dans leurs traits, du moins graves et d'un tjpe noblement accentué. Ceux-là ressemblent tous à des moines. La jeune génération nous a semblé commune et d'un type grivois,
qui rompt tout à coup la filiation. Les moines auraient-ils cessé d'intervenir dans l'intimité domestique, depuis une vingtaine d'années seulement?
J'ai dit plus haut que je cherchais à surprendre le secret de la vie monastique dans ces lieux, où sa trace était encore si récente. Je n'entends point dire par là que je m'attendisse à découvrir des faits mystérieux, relatifs à la chartreuse en particulier; mais je demandais à ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus silencieux qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humaine. J'aurais voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes jetées là par chaque génération comme un holocauste à ce Dieu jaloux, auquel il avait fallu des victimes humaines aussi bien qu'aux dieux barbares. Enfin j'aurais voulu ranimer un chartreux du xve siècle et un du xixc, pour comparer entre eux ces deux catholiques séparés dans leur foi, sans le savoir, par des abîmes, et demander à chacun ce qu'il pensait de l'autre. 11 me semblait que la vie du premier était assez facile à reconstruire avec vraisemblance
dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, fervent, sincère, brisé au cœur par le spectacle des guerres, des discordes et des souffrances de ses contemporains, fuyant cet abîme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une vie où la notion de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. Mais le chartreux du xixe siècle , fermant les yeux à la marche devenue sensible et claire de l'humanité, indifférent à la vie des autres hommes, ne comprenant plus ni la religion, ni le pape, ni l'Église, ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa chartreuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation qu'une existence assurée, l'impunité accordée à ses instincts, et un moyen d'obtenir, sans mérite individuel, la déférence et la considération des dévots, des paysans et des femmes, celui-là je ne pouvais me le représenter aussi aisément. Je ne pouvais faire une appréciation exacte de ce qu'il devait avoir eu de remords, d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincérité. 11 était impossible qu'il y eût une foi réelle à l'Église ro-
maine dans cet homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence. Il était impossible aussi qu'il y eût un athéisme prononcé, car sa vie entière eût été un odieux mensonge, et je ne saurais croire à un homme complètement stupide ou complètement vil. C'est l'image de ses combats intérieurs, de ses alternatives de révolte et de soumission , de doute philosophique et de terreur superstitieuse, que j'avais devant les yeux comme un enfer; et plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma cellule avant moi, plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces angoisses et ces agitations que je lui attribuais.
Il suffisait de jeter les yeux sur les anciens cloîtres et sur la chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être, de salubrité et même d'élégance, qui s'étaient glissés dans la vie de ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs cénobitiques, de l'esprit de mortification et de pénitence. Tandis que les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes, les nouvelles étaient aérées, claires et bien
construites. Je ferai la description de celle que nous habitions pour donner une idée de l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que possible. Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses, voûtées avec élégance et aérées au fond par des rosaces à jour, toutes diverses et d'un très-joli dessin. Ces trois pièecs étaient séparées du cloître par un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture, à la prière et à la méditation ; elle avait pour tout meuble un large siège à prie-Dieu et à dossier, de six ou huit pieds de haut , enfoncé et fixé dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à coucher du chartreux ; au fond était située l'alcôve, très-basse et dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier de travail, le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine consistait en deux petits fourneaux situés en dehors, mais non plus suivant la règle absolue, en plein
air. Une voûte ouverte sur le jardin protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine, et lui permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur ne l'aurait voulu. D'ailleurs, une cheminée introduite dans cette troisième pièce annonçait bien d'autres relâchements, quoique la science de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable. Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus un grenier pour serrer le maïs, les oignons, les fèves et autres frugales provisions d'hiver. Au midi, les trois pièces s'ouvraient sur un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles de dix pieds, et s'appuyait sur une terrasse fortement construite, au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un berceau de vignes, le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond du vailon, qui, ainsi que je l'ai dit, était un immense jardin. Chaque parterre de cellule
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avait sur toute sa longueur à droite un réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur autant de profondeur, recevant, par des canaux pratiqués dans la balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour arroser un parterre de vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des moines pour le bain et la sobriété des mœurs majorquines à cet égard, on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en ablutions comme des prêtres indiens. Quant à ce parterre planté de grenadiers, de citronniers et d'orangers, entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le réservoir, de berceaux embaumés, c'était comme un beau salon de (leurs et de verdure, où le moine pouvait se promener à pied sec les jours humides, et rafraîchir ses gazons d'une nappa d'eau courante dans les jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des orangers, dont la cime
touffue apportait sous ses yeux un dôme éclatant de fleurs et de fruits, et contempler, dans un repos absolu, le paysage à la fois austère et gracieux, mélancolique et grandiose dont j'ai parlé déjà ; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les plus beaux et les plus savoureux, écouter les bruits sublimes de la mer, contempler la splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel, et adorer l'Éternel dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le sein de la nature.
Telles me parurent au premier abord les ineffables jouissances du chartreux ; telles je me les promis à moi-même , en réinstallant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées pour satisfaire les magnifiques caprices d'imagination ou de rêverie d'une phalange choisie de poètes et d'artistes. Mais, quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence et par conséquent sans rêverie et sans méditation , sans foi peut-être , c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueille-
ment, enfouie dans cette cellule aux murs massifs, muels et sourds, soumise aux abrutissantes privations de la règle , et forcée d'en observer la lettre sans en comprendre l'esprit, condamnée à l'horreur de la solitude, réduite à n'apercevoir que de loin , du haut des montagnes, l'espèce humaine rampant au fond de la vallée, à rester éternellement étrangère à quelques autres âmes captives, vouées au même silence, enfermées dans la même tombe, toujours voisines et toujours séparées, même dans la prière ; enfin quand on se sent soi-même, être libre et pensant, conduit par sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances, tout cela redevient triste et sombre comme une vie de néant, d'erreur et d'impuissance. Alors on comprend l'ennui incommensurable de ce moine pour qui la nature a épuisé ses plus beaux spectacles, et qui n'en jouit pas, parce qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance ; la tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du chaud, comme un animal, comme une plante, et le refroidissement mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit d'ascétisme.
Condamné à manger seul, à travailler seul, à souffrir et à prier seul , il ne doit plus avoir qu'un besoin , celui d'échapper à cette épouvantable claustration , et Ton m'a dit que les derniers chartreux s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'absentaient des semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les faire rentrer dans l'ordre.
Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de notre chartreuse, sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut pour nous d'enchanteur au premier abord , et de ce qu'elle perdit de poésie à nos yeux quand nous l'eûmes bien interrogée. J'ai cédé, comme je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et, maintenant que j'ai lâché de communiquer mes impressions , je me demande pourquoi je n'ai pas pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages, à savoir que le repos insouciant de l'esprit, et tout ce qui le provoque , paraissent délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et com-
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plète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. Lamennais visita les camaldules de Tivoli , il fut saisi du même sentiment, et il l'exprima en maître: « Nous arrivâmes chez eux, dit-il, à l'heure de la prière commune. Ils nous parurent tous d'un âge assez avancé , et d'une stature au-dessus de la moyenne. Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après l'office à genoux, immobiles, dans une méditation profonde. On eût dit que déjà ils n'étaient plus de la terre; leur tète chauve ployait sous d'autres pensées et d'autres soucis, nul mouvement d'ailleurs, nul signe extérieur de vie; enveloppés de leur long manteau blanc, ils ressemblaient à ces statues qui prient sur les vieux tombeaux. Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, pour certaines âmes fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil ? Qui n'a pas plus d'une fois tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un coin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel? Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme :
il est né pour l'action ; il a sa tâche qu'il doit accomplir. Qu'importe qu'elle soit rude? n'est-ce point à l'amour qu'elle est proposée 1 ? »
Cette courte page , si pleine d'images, d'inspirations, d'idées et de réflexions profondes, jetée comme par hasard au milieu du récit des explications de M. Lamennais avec le saint-siége, m'a toujours frappé , et je suis certain qu'un jour elle fournira à quelque grand peintre le sujet d'un tableau. D'un côté, les camaldules en prières, moines obscurs, paisibles, à jamais inutiles , à jamais impuissants, spectres affaissés , dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la nuit du passé, agenouillés sur la pierre du tombeau, froids et mornes comme elle ; de l'autre , l'homme de l'avenir , le dernier prêtre , animé de la dernière étincelle du génie de l'Église, méditant sur le sort de ces moines, les regardant en artiste, les jugeant en philosophe. Ici , les lévites de la mort immobiles sous leurs suaires ; là, l'apôtre de la vie, voyageur infatigable
r Affaires de Home, Bruxelles, chez Meline, Cans et O.
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dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie sainte de la liberté morale.
Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa , et c'est encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication fut l'événement important de Majorque en 1413, et il n'est pas sans intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.
u Dès l'année 1409, les Maliorquins, réunis en une grande assemblée, décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent Ferrer, ou Ferrier pour l'engager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades , évêque de Mallorca. camerlingue du pape Benoît XIII (l'anti pape Pierre de Luna), qui écrivit, en 1512, aux jurats de Valence une lettre pour implorer l'assistance apostolique de maître Vincent,
et qui, Tannée suivante, l'attendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. Dès le lendemain de son arrivée, le saint missionnaire commença ses prédications, et ordonna des processions de nuit. La plus grande sécheresse régnait dans l'île; mais, au troisième sermon de maître Vincent, la pluie tomba. Ces détails furent ainsi mandés au roi Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaîdaguila :
« Très-haut, très-excellent prince et victorieux seigneur, j'ai l'honneur de vous annoncer que maître Vincent est arrivé dans cette cité le premier jour de septembre , et qu'il y a été solennellement reçu. Le samedi au matin , il a commencé à prêcher devant une foule immense, qui l'écoute avec tant de dévotion, que toutes les nuits on fait des processions dans lesquelles on voit des hommes, des femmes et des enfants se flageller. Et, comme depuis longtemps il n'était tombé de l'eau, le Seigneur Dieu , touché des prières des enfants et du peuple, a voulu que ce royaume, qui périssait par la sécheresse, vît
tomber, dès le troisième sermon, une pluie abon-
dante sur toute l'ile, ce qui a beaucoup réjoui les habitants. — Que jNotre-Seigneur Dieu vous aide longues années, très-victorieux seigneur, et exhausse votre royale couronne. — Mallorca , 11 septembre 1413. »
« La foule, qui voulait entendre le saint missionnaire, croissait de telle façon que , ne pouvant l'admettre dans la vaste église du couvent de Saint- Dominique, on fut obligé de lui livrer l'immense jardin du couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.
u Jusqu'au 5 octobre , Vincent Ferrier prêcha à Palma , d'où il partit pour visiter l'île. Sa première station fut à Valldemosa , dans le monastère qui devait le recevoir et le loger, et qu'il avait choisi sans doute en considération de son frère Boniface, général de l'ordre des chartreux. Le prieur de Valldemosa était venu le prendre à Palma, et voyageait avec lui.
« A Valldemosa plus encore qu'à Palma , l'église
se trouva trop petite pour contenir la foule avide. Voici ce que rapportent les chroniqueurs :
« La ville de Valldemosa garde la mémoire du temps où saint Vincent Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville , se trouve une propriété qu'on appelle Son Gual %• là se rendit le missionnaire, suivi d'une multitude infinie. Le terrain était vaste et uni ; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de chaire.
« Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier, la pluie vint à tomber en abondance. Le démon , promoteur des vents , des éclairs et du tonnerre , semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter la place pour se mettre à l'abri , ce que faisaient déjà quelques-uns d'entre eux, lorsque Vincent leur commanda de ne pas bouger, se mit en prière, et à l'instant un nuage s'étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui l'écoutaient, tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le champ
1 Son signifie maison, propriété rurale, villa, en majorquin.
voisin , furent obligés de quitter leur ouvrage.
« Le vieux tronc existait encore il n'y a pas un siècle, car nos ancêtres l'avaient religieusement conservé. Depuis, les héritiers de la propriété de Son Gual ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint Vincent fût à jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayant voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en devoir de le dépecer-, mais les outils se brisaient à l'instant, et, comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens, on cria au miracle, et l'olivier sacré resta intact.
« Il arriva plus tard que cet arbre se fendit en trente-quatre morceaux ; et , quoique à portée de la ville, personne n'osa y toucher, le respectant comme une relique.
« Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres hameaux , guérissant et le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une fontaine qui
coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le nom de Sa bassa Ferrera.
* Saint Vincent passa six mois dans l'île , d'où il fut rappelé par Ferdinand, roi d'Aragon, pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un sermon qu'il prêcha le 22 février 1414 à la cathédrale de Palma , et , après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple, opérant bien des miracles , comme le racontent les chroniques, et comme la tradition s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares. >»
Cette relation , qui ferait sourire Mlle Fanny Elssler , donne lieu à une remarque de M. ïastu , curieuse sous deux rapports : le premier, en ce qu'elle explique fort naturellement un des miracles de saint Vincent Ferrier; le second, en ce qu'elle
confirme un fait important dans l'histoire des langues. Voici cette note :
« Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin , et les prononçait en langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint prédicateur qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs , quoique leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel , si on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque, la langue romane des trois grandes contrées du nord, du centre et du midi était à peu de chose près la même ; les peuples et les lettrés surtout s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre , en Écosse , en Irlande , à Paris , en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux îles Baléares ; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on ne la parlait, une langue romane , sœur, parente ou alliée de la langue valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier. D'ailleurs, le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du poëte Chaucer, de Jean Froissart, de Christine de Pisan,
de I lébr
de Boccace, d'Ausias-March et de tant d'autres célébrités européennes 1 ? »
Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales dévotes de Valîdemosa; car, ayant à parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels nous fûmes en rapport, je dois mentionner la sainte dont ils s'enorgueillirent et dont ils nous ont montré la maison rustique,
« Vaîîdemosa est aussi la patrie de Catalina Tomas, béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette sainte fille a été écrite plusieurs fois, et, en dernier lieu, par le cardinal Antonio Despuig. Elle offre plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu, dit la légende , ayant favorisé sa servante d'une raison précoce , on la vit observer rigoureusement les jours de jeûne, bien avant Tàge où l'Église les prescrit. Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de sa sainte mère était si fervente, que dans ses promenades elle récitait
1 Voye* la note à la fin du voiume.
continuellement le rosaire, se servant, pour compter les dizaines, des feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices religieux, son éloignement pour les bals et les divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la viejecita, la petite vieille. Mais'sa [solitude et son abstinence étaient récompensées par les visites des anges et de toute la cour céleste : Jésus-Christ, sa mère et les saints se faisaient ses domestiques ; Marie la soignait dans ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes ; saint Antoine l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit, portant et remplissant sa cruche à la fontaine ; sainte Catherine sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en tout comme eut fait une mère attentive et vigilante ; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon, car sa victoire n'était pas sans combat; enfin, saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre dans les tentations.
« Elle embrassa la règle de saint Augustin dans
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le monastère de Sainte-Madeleine de Palma , et fut l'exemple des pénitentes, et, comme le chante l'Église en ses prières, obéissante, pauvre, chaste et ! humble.
« Ses historiens lui attribuent l'esprit de prophé- | lie et le don des miracles. Ils rapportent que, pendant qu'on faisait à Mallorca des prières publiques pour la santé du pape Pie V, un jour Gatalina les interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient ! plus nécessaires , puisqu'à cette heure le pontife venait de quitter ce monde , ce qui se trouva vrai.
« Elle mourut le 5 avril 1574, en prononçant ces paroles du Psalmiste : Seigneur, je remets mon esprit entre vos main. Sa mort fut regardée comme une calamité publique ,on lui rendit les plus grands honneurs. Une pieuse dame de Mallorca, dofia Juana dePochs, remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à Gênes ; elle institua en outre, par son testament, une messe pour le jour de la translation de la bienheureuse , et une
autre pour le jour de sainte Catherine sa patronne ; elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son tombeau.
« Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent des religieuses de la paroisse de Sainte-Eulalie, où le cardinal Despuiglui a consacré un autel et un service religieux *. »
J'ai rapporté complaisamment toute cette petite légende, parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté , et je dis la sainteté véritable et de bon aloi , des âmes ferventes. Quoique l'enthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Valldemosa n'aient plus le même sens religieux et la même valeur philosophique que les inspirations et les extases des saintes du beau temps chrétien , la viejecita Tomasa n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique bergère sainte Geneniève et de la bergère sublime Jeanne d'Arc. En aucun temps l'Église romaine n'a refusé de mar-
1 Notes de M. Tastu.
quer des places d'honneur dans le royaume des cieux aux plus humbles enfants du peuple; mais les temps sont venus où elle condamne et rejette ceux de ses apôtres qui veulent agrandir la place du peuple dans le royaume de la terre. L&pagésa 1 Catalina était obéissante ; pauvre, chaste et humble : les pagès valldemosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris sa vie , qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils dessinait les ruines du couvent , ce qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme l'Église, qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé et de l'autre encensait l'effigie de ses saints et de ses bienheureux.
Ce village de Valldemosa, qui se targue du droit de s'appeler ville dès le temps des Arabes 2, est
1 Pages, pagésa , nom que portent les hommes et les femmes de la troisième caste à Majorque ; la première, es cavalteros, est celle des chevaliers ou nobles; la deuxième, es pagésos, les cultivateurs; la troisième, es manastrals, les artisans. Payés se dit de tout habitant de la campagne cultivant les terres.
a Les Arabes l'appelaient Villa-A vente , nom roman qu'elle avait reçu, je pense, des Pisans ou des Génois.
situé clans le giron de la montagne, de plain-pied avec la chartreuse, dont il semble être une annexe. C'est un amas de nids d'hirondelles de mer; il est dans un site presque inaccessible , et ses habitants sont pour la plupart des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour, le village est rempli de femmes, les plus babillardes du monde, que l'on voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou les chausses de leurs maris , en chantant à tue-tête. Elles sont aussi dévotes que les hommes , mais leur dévotion est moins intolérante, parce qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont sur l'autre sexe. En général , l'attachement des femmes aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme , d'habitude ou de conviction, tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte preuve sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec un billet de concession ou une messe. L'attachement des Marjoquins pour les moi-
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nés est fondé sur des motifs de cupidité, et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant l'opinion de M. Marliani, opinion d'autant plus digne de confiance qu'en général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de 1836 relative à l'expulsion subite des moines. « Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune, ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans ; les colons qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes rigueurs , quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les moines , sans avenir, ne thésaurisaient pas , et , du moment où les biens qu'ils possédaient suffisaient aux exigences de l'existence matérielle de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le reste. La brusque spoliation des moines blessait donc les calculs de fainéantise et d'égoïsme des paysans : ils comprirent fort bien que le gouvernement et le nouveau propriétaire seraient plus exigeants qu'une corporation de parasites sans intérêts de famille ni de société. Les mendiants qui pullulaient aux portes du réfectoire ne reçurent plus les restes d'oisifs repus. »