‹ Un hiver au midi de l'EuropeChapitre 5 sur 6 · OH HIVFK AIT MIDI DF. {/EUROPE · texte numérisé non relu

OH HIVFK AIT MIDI DF. {/EUROPE

Le carlisme des paysans majorquins ne peut s'expliquer que par des raisons matérielles, car il est impossible , d'ailleurs , de voir une province moins liée à l'Espagne par un sentiment patriotique, ni une population moins portée à l'exaltation politique. Au milieu des vœux secrets qu'ils formaient pour la restauration des vieilles coutumes, ils étaient cependant effrayés de tout nouveau bouleversement, quel qu'il pût être, et l'alerte qui avait fait mettre l'île en état de siège, à l'époque de notre séjour, n'avait guère moins effrayé les partisans de don Carlos à Majorque que les défenseurs de la reine Isabelle. Cette alerte est un fait qui peint assez bien, je ne dirai pas la poltronnerie des Majorquins (je les crois très-capables défaire de bons soldats), mais les anxiétés produites par le souci de la propriété et l'égoïsme du repos. Un vieux prêtre rêva une nuit que sa maison était envahie par des brigands; il se lève tout effaré, sous l'impression de ce cauchemar, et réveille sa servante; celle-ci partage sa terreur, et, sans savoir de quoi il s'agit , réveille tout le voisinage par ses cris. L'épouvante se répand dans tout le hameau, et de là dans toute

l'île. La nouvelle du débarquement de l'armée carliste s'empare de toutes les cervelles , et le capitaine général reçoit la déposition du prêtre , qui , soit la honte de se dédire , soit le délire d'un esprit frappé, affirme qu'il a vu les carlistes. Sur-le-champ toutes les mesures furent prises pour faire face au danger : Palma fut déclaré en état de siège, et toutes les forces militaires de l'île furent mises sur pied. Cependant rien ne parut, aucun buisson ne bougea, aucune trace d'un pied étranger ne s'imprima , comme dans l'île de Robinson , sur le sable du rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de l'avoir rendue ridicule, et, au lieu de l'envoyer promener comme un visionnaire, l'envoya en prison comme un séditieux. Mais les mesures de précaution ne furent pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque , à l'époque des exécutions de Maroto , l'état de siège durait encore.

Rien de plus étrange que l'espèce de mystère que les Majorquins semblaient vouloir se faire les uns aux autres des événements qui bouleversaient alors la face de l'Espagne. Personne n'en parlait, si ce

228 ETN H i VER

n'est en famille et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraiment ni méchanceté, ni tyrannie, il est inconcevable de voir régner une méfiance aussi ombrageuse. Je n'ai rien vu de si plaisant que les articles du journal de Palma , et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté quelques numéros pour échantillons de la polémique majorquine. Mais voici, sans exagération, la forme dans laquelle, après avoir rendu compte des faits , on en commentait le sens et l'authenticité : « Quelque prouvés que puissent paraître ces événements aux yeux des personnes disposées à les accueillir, nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les juger. Les réflexions qui se présentent à l'esprit en présence de pareils faits demandent à être mûries, dans l'attente d'une certitude que nous ne voulons pas révoquer en doule , mais que nous ne prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les destinées de l'Espagne sont enveloppées d'un voile qui ne tardera pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps une main imprudente, Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre notre opinion , et

nous conseillerons à tous les esprits sages de ne point se prononcer sur les actes des divers partis , avant d'avoir vu la situation se dessiner plus nettement, etc. )>

La prudence et la réserve sont , de l'aveu, même des Majorquins , la tendance dominante de leur caractère. Les paysans ne vous rencontrent jamais dans la campagne sans échanger avec vous un salut; mais, si vous leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux, ils se gardent bien de vous répondre, quand même vous parleriez leur patois. Il suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craignent et se détournent du chemin pour vous éviter.

Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelligence avec ces braves gens, si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous eussent pas moins rançonnés en toute occasion ; mais nous eussions pu nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de quelque pierre à la tête, au détour d'un buisson. Malheu-

reusement cet acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements , et nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière d'être les scandalisait. Ils nous appelaient païens, mahométans et juifs, ce qui est pis que tout, selon eux. L'alcade nous signalait à la désapprobation de ses administrés ; je ne sais pas si le curé ne nous prenait point pour texte de ses sermons *. Le dimanche, le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices , nous poursuivait en vain dans la chartreuse. Nous étions sourds, parce que nous ne comprenions pas, et, quand nous eûmes compris, nous le fûmes encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu, qui n'était pas chrétien du tout. Ils se liguèrent entre eux pour ne nous vendre leur poisson , leurs œufs et leurs légumes qu'à des prix

1 La blouse et le pantalon de ma fille les scandalisaient beaucoup aussi. Ils trouvaient fort mauvais qu'une jeune personne de neuf ans courût les montagnes déguisée en homme, Ce n'étaient pas seulement le» paysans qui affectaient cette pruderie.

AU MIDI DE L'EUROPE. 95ï

exorbitants. II ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage. A la moindre observation : Fous n'en voulez pas ? disait le pagès d'un air de grand d'Espagne, en remettant ses oignons ou ses pommes de terre dans sa besace, vous n'en aurez pas; et il se retirait majestueusemeut , sans qu'il fût possible de le faire revenir pour entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir marchandé. Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double, et le troisième le triple , si bien qu'il fallait être à leur merci et mener une vie d'anachorètes , plus dispendieuse que n'eût été à Paris une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul , qui fut notre providence, et dont, si j'étais empereur romain , je voudrais mettre le bonnet de coton au rang des constellations. Mais, les jours de pluie, aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins, à quelque prix que ce fût; et, comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain comme du biscuit de mer et de véritables dîners de chartreux.

C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien portants. Je suis fort sobre et même stoïque par nature à l'endroit du repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout bois et régal de tout citron vert. Mon fils , que j'avais emmené frêle et malade, reprenait à la vie comme par miracle, et guérissait une affection rhumatismale des plus graves, en courant dès le matin, comme un lièvre échappé, dans les grandes plantes de la montagne, mouillé jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade. Mais l'autre , loin de prospérer avec l'air humide et les privations, dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fût condamné par toute la faculté de Palma , il n'avait aucune affection chronique ; mais l'absence de régime fortifiant l'avait jeté, à la suite d'un catarrhe, dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. Il se résignait, comme on sait se résigner pour soi-même; nous, nous ne pouvions pas nous résigner pour lui , et je connus pour la première fois de grands chagrins pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon

manqué ou chipé par les servantes, l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait pas, ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai mangé à Pise ou à ïrieste; mais je vivrais cent ans , que je n'oublierais pas l'arrivée du panier aux provisions à la chartreuse. Que n'eussé-je pas donné pour avoir un consommé et un verre de Bordeaux à offrir tous les jours à notre malade! Les aliments majorquins et surtout la manière dont ils étaient apprêtés , quand nous n'y avions pas l'œil et la main , lui causaient un invincible dégoût. Dirai-je jusqu'à quel point ce dégoût était fondé? Un jour qu'on nous servait un maigre poulet, nous vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes maîtres Floh, dont Hoffmann eût fait autant de malins esprits , mais que certainement il n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bon rire d'enfants , qu'ils faillirent tomber sous la table.

Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous toutes les formes et sous tous

les aspects. C'est là qu'eût été de saison le dicton du petit Savoyard faisant l'éloge de son cabaret, et disant avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes, à savoir : du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque, on fabrique, j'en suis sûr, plus de deux mille sortes de mets avec le porc, et au moins deux cents espèces de boudin , assaisonnées d'une telle profusion d'ail, de poivre , de piment et d'épices corrosives de tout genre, qu'où y risque la vie à chaque morceau. Vous voyez paraître sur la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens : ne vous y fiez pas cependant; ce sont des drogues infernales cuites par le diable en personne. Enfin vient au dessert une tarte en pâtisserie de fort bonne mine, avec des tranches de fruit qui ressemblent à des oranges sucrées ; c'est une tourte de cochon à l'ail, avec des tranches de tomatigas, de pommes d'amour et de piment, le tout saupoudré de sel blanc, que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence.

il y a bien des poulets, mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, chaque graine qu'on nous

eût vendue pour les engraisser eût été taxée sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était aussi plat et aussi sec que les poulets. Un jour nous achetâmes un calmar de la grande espèce , pour avoir le plaisir de l'examiner. Je n'ai jamais vu d'animal plus horrible. Son corps était gros comme celui d'un dindon, ses yeux larges comme des oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine, et nous en fîmes hommage à la Maria-Antonia , qui l'apprêta et le dégusta avec délices. Si notre admiration pour le calmar fit sourire ces bonnes gens , nous eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne, nous vîmes les pagès quitter leurs travaux et se précipiter vers des gens arrêtés sur le chemin, qui portaient dans un panier une paire d'oiseaux admirables , extraordinaires , merveilleux, incompréhensibles. Toute la population de la montagne fut mise en émoi par l'apparition de ces volatiles inconnus. — Qu'est-ce que cela mange? se disait-on en les regardant. Et quelques-

2ÔG UIV HIVER

uns répondaient : Peut-être que cela ne mange pas ! — Cela vit-il sur terre ou sur mer? — Probablement cela vit toujours dans Pair. Enfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par l'admiration publique, lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni des condors, ni des phénix, ni des hippogriffes , mais bien deux belles oies de basse-cour qu'un riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis.

A Majorque comme à Venise, les vins liquoreux sont abondants et exquis. Nous avions pour ordinaire du moscatel aussi bon et aussi peu cher que le chypre qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les vins rouges, dont la préparation est un art véritable, inconnu auxMajorquins, sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix plus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade, et même à nous, à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau, qui était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque : nos dents avaient acquis une

blancheur que tout l'art des parfumeurs ne saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre, et ne pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés incendiaires de la cuisine indigène , nous vivions de viande fort maigre, de poisson et de légumes, le tout assaisonné, en fait de sauce, de l'eau du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. En revanche, nous avions des desserts splendides : des patates de Malaga et des courges de Valence confites , et du raisin digne de la terre de Chanaan. Ce raisin, blanc ou rose, est oblong, et couvert d'une pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute l'année. Il est exquis, et on en peut manger tant qu'on veut sans éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de Fontainebleau est plus aqueux et plus frais, celui de Majorque plus sucré et plus charnu. Dans l'un il y a à manger , dans l'autre à boire. Ces grappes, dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres , eussent fait l'admiration

2o8 un HIVER

d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de disette. Les paysans croyaient nous le vendre fort cher en nous le faisant payer quatre fois sa valeur; mais ils ne savaient pas que, comparativement au nôtre, ce n'était rien encore, et nous avions le plaisir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus , nous n'eûmes pas de discussion : c'est bien le plus détestable fruit que je sache.

Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète, contraires et même funestes à l'un de nous, les autres l'eussent trouvée fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même dans une chartreuse abandonnée, même aux prises avec les paysans les plus rusés du monde, à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions des vitres, des portes et un poêle, un poêle unique en son genre, que le premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger et qui nous coûta cent francs ; c'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau qui passait par la fenêtre. Il fallait bien une heure pour l'allumer, et à peine l'était-il, qu'il deve-

nait F>uge, et qu'après avoir ouvert longtemps les ports pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvr'r presque aussitôt pour faire sortir la chaleur, ïn outre, le soi-disant fumiste l'avait enduit à l'intérieur, en guise de mastic, d'une matière dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par dévotion, la vache étant réputée chez eux, comme on sait, un animal sacré. Quelque purifiante pour 1 ame que pût être cette odeur sainte, j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs. J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre j'avais pu mériter un pareil supplice , quel pouvoir j'avais encensé, quel pape ou quel roi j'avais encouragé dans son erreur par mes flatteries ; je n'avais pas seulement un garçon de bureau ou un huissier de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou à un journaliste ! Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis , reste de la provision de parfums dont on encensait

MO UN flIVEK \

naguère, dans l'église de son couvent, l'imagVde la Divinité, et cette émanation céleste combattit victorieusement, dans notre cellule, les exhalaisons lu huitième fossé de l'enfer.

Nous avions un mobilier splendide, des lits de sangle irréprochables, des matelas peu mollets, plus chers qu'à Paris, mais neufs et propres; de ces grands et excellents couvre-pieds en indienne ouatée et piquée, que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française, établie dans le pays, avait eu la bonté de nous céder quelques livres de plume qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille, et dont nous avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes un grand luxe dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques , et où les poulets ont des démangeaisons même en sortant de la broche. Nous possédions plusieurs tables, plusieurs chaises de paille comme celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans, et un sofa voluptueux en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine. Le sol très-inégal et très-poudreux de la cellule était cou-

vert de ces nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni par le soleil, et de ces belles peaux de mouton à longs poils, d'une finesse et d'une blancheur admirable, qu'on prépare fort bien dans le pays. Comme chez les Africains et les Orientaux, il n'y a point d'armoires dans les anciennes maisons de Majorque , et surtout dans les cellules de chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des meubles trèsélégants. Un grand châle-tartan bariolé, qui nous avait servi de tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve, et mon fils orna le poêle d'une de ces charmantes urnes d'argile de Felanitx *, dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe. Ce joli vase entouré d'une

1 Felanitx est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner l'Europe par ses jolis vases, si légers qu'on les croirait de liège et d'un grain si fin, qu'on en prendrait l'argile pour une matière précieuse. On fait là de petites cruches d'une forme exquise dont on se sert comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de fraîcheur admirable. Cette argile est s» poreuse, que Peau s'échappe à travers les flancs du vase, et qu'en moins d'une demi-journée il est vide. Je ne suis pas physicien le moins du monde, et peut-être la remarque que

guirlande de lierre arrachée à la muraille était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes les dorures de nos sèvres modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et 400 francs de contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de la cellule d'un son magniGque. Enûn, le sacristain avait consenti à transporter chez nous une belle chaise gothique sculptée en chêne, que les rats et les vers rongeaient dans l'ancienne chapelle des chartreux, et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps que ses découpures légères et ses aiguilles effilées , projetant sur la muraille, au reflet de la lampe du soir, l'ombre de sa riche dentelle noire et de ses clochetons agrandis, rendait à la cellule tout son caractère antique et monacal.

j'ai faite esi plus que niaise; quant à moi, eiie m'a semblé merveilleuse, et mou va»e d'argile m'a souvent enchanté. Nous le laissions rempli d'eau sur le poêle dont la table en fer était presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie par les pores du vase , le. vase, étant reaté à suc sur cette plaque brûlante, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, celte eau était d un froid glacial, quoique la chaleur du poêle iît noircir le bois qu'on posait dessus.

Le seigneur Gomez, notre ex-propriétaire de Songent, ce riche personnage qui nous avait loué sa maison en cachette , parce qu'il n'était pas convenable qu'un citoyen de Majorque eût Fair de spéculer sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès , pour avoir brisé chez lui (estropeado) quelques assiettes de terre de pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre, il nous fit payer ( toujours par menace) le badigeonnage et le repicage de toute sa maison , à cause de la contagion du rhume. A quelque chose malheur est bon , car il s'empressa de nous vendre le linge de maison qu'il nous avait loué, et quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous eussions payé son vieux linge comme du neuf. Grâce à lui, nous ne fûmes donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des nappes, comme ce seigneur italien qui accordait des chemises à ses pages. Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que je rapporte des vexations dont, à coup sûr, je n'ai pas conservé plus de ressentiment que ma bourse de regret j mais personne ne

244 BW HIVER

contestera que ce qu'il y a de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes ; et quand je dirai que je n'ai pas eu une seule relation d'argent, si petite qu'elle fût, avec des Majorquins, où je n'aie rencontré de leur part une mauvaise foi impudente et une avidité grossière, et quand j'ajouterai qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affectant d'être indignés de notre peu de foi, on conviendra que la piété des âmes simples, si vantée par certains conservateurs de nos jours , n'est pas toujours la chose la plus édifiante et la plus morale du monde, et qu'il doit être permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu.

Quant à moi, à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux communs : que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique et de la frénésie révolutionnaire, sont seuls moraux, hospitaliers, sincères; qu'ils ont encore de la poésie, de la grandeur, et des vertus antiques, etc., etc. !... j'ai ri à Major-

AU MIDI DE f/ECROPE. 245

que , un peu plus qu'ailleurs , je l'avoue , de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants, élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie, servir et assister avec joie un ami souffrant, eux tout seuls, au milieu de cent soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus dure inhumanité, avec la plus lâche terreur, dune maladie réputée contagieuse, je me disais que ces petits scélérats avaient plus de raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres. Ces pieux serviteurs de Dieu ne manquaient pas de dire que je commettais un grand crime en exposant mes enfants à la contagion, et que, pour me punir de mon aveuglement, le ciel leur enverrait la même maladie. Je leur répondais que dans notre famille, si l'un de nous avait la peste, les autres ne s'écarteraient pas de son lit; que ce n'était pas l'usage en France, pas plus depuis la révolution qu'auparavant, d'abandonner les malades ; que des prisonniers espagnols affectés des maladies les plus intenses et les plus pernicieuses avaient traversé nos campagnes du temps des guerres de Napoléon, et que nos paysans, après avoir partagé avec

eux leur gamelle et leur linge, leur avaient cédé leur lit, et s'étaient tenus auprès pour les soigner; que plusieurs avaient été victimes de leur charité, et avaient succombé à la contagion, ce qui n'avait pas empêché les survivants de pratiquer l'hospitalité et la charité. Le Majorquin secouait la tête et souriait de pitié. La notion du dévouement envers un inconnu ne pouvait pas plus entrer dans sa cervelle que celle de la probité ou même de l'obligeance envers un étranger *. Et pourtant ce paysan major-

1 Tous les voyageurs qui ont visité l'intérieur de l'île ont été émerveillés de l'hospitalité et du désintéressement du fermier majorquin. Us ont écrit avec admiration que, s'il n'y avait pas d'auberge en ce pays, il n'en était pas moins facile et agréable de parcourir des campagnes où une simple recommandation suffit pour qu'on soit reçu, hébergé et fêté gratis. Cette simple recommandation est un fait assez important , ce me semble. Ces voyageurs ont oublié de dire que toutes les castes de Majorque , et partant tous les habitants, sont dans une solidarité d'intérêts qui établit entre eux de bons et faciles rapports, où la charité religieuse et la sympathie humaine n'entrent cependant pour rien. Quelques mots expliqueront ce tte situation financière. Les nobles sont riches quant au fonds, indigents quant au revenu, et ruinés grâce aux emprunts. Les juifs, qui sont nombreux et riches en argent comptant, ont toutes les terres des chevaliers en portefeuille, et l'on peut dire que de fait l'île leur appartient. Les chevaliers ne sont plus que

quin a de la douceur, de la bonté, des mœurs paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point

de nobles représentants chargés de se faire les uns aux autres, ainsi qu'aux rares étrangers qui abordent dans l'île, les honneurs de leurs domaines et de leurs palais. Pour remplir dignement ces fonctions élevées, ils ont recours chaque année à îa bourse des juifs, et chaque année la boule de neige grossit. J'ai dit dans la première partie combien le revenu des terres est paralysé à cause du manque de débouchés et d'industrie ; cependant il y a un point d'honneur pour les pauvres chevaliers à consommer lentement et paisiblement leur ruine sans déroger au îuxe, je ferais mieux de dire à l'indigente prodigalité de leurs ancêtres. Les agioteurs sont donc dans un rapport continuel d'intérêts avec les cultivateurs, dont ils touchent en partie les fermages,, en vertu des titres à eux concédés par les chevaliers. Ainsi le paysan, qui trouve peut-être son compte à cette division dans sa créance , paye à son seigneur le moins possible et au banquier le plus qu'il peut. Le seigneur est dépendant et résigné, le juif est inexorable, mais patient. 11 fait des concessions, il affecte une grande tolérance, il donne du temps, car il poursuit son but avec un génie diabolique : dès qu'il a mis sa griffe sur une propriété, il faut que pièce à pièce elle vienne toute à lui, et son intérêt est de se rendre nécessaire jusqu'à ce que la dette ait atteint la valeur du capital. Dans vingt ans, il n'y aura plus de seigneurie à Majorque. Les juifs pourront s'y constituer à l'état de puissance, comme ils ont fait chez nous, et relever leur tête encore courbée et humiliée hypocritement sous les dédains mal dissimulés des nobles et l'horreur puérile et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais propriétaires du terrain, e le pagès tremble

es nivtR

le mal, il ne connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à mériter le paradis, mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton , car il n'est guère plus homme que les êtres endormis dans l'innocence de la brute. Il récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage ; mais il mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. Il trompe, rançonne, ment, insulte et pille, sans le moindre embarras de conscience. Un étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à son compatriote : au delà des mers l'humanité n'existe dans les desseins de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majordevant eux. 11 se retourne vers son ancien maître avec douleur, et, tout en pleurant de tendresse, tire à soi les dernières bribes de sa fortune, li est donc intéressé à satisfaire ces deux puissances, et même à leur compiaire en toutes choses, afin de nétre pas écrasé entre les deux. Soyez donc recommandé à un pagès, soit par un noble, soit par un riche (et par quels autres le senez-vous, puisqu'il n'y a point de classe intermédiaire?), et à Finstant s'ouvrira devant vous la porte du pages. Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation, et vous verrez!

quins. Nous avions surnommé Majorque Yîle des singes, parce que , nous voyant environnés de ces bêtes sournoises, pillardes et pourtant innocentes, nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs espiègles et fuyards.

Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures revêtues de la forme humaine, et marquées du sceau divin , végéter ainsi dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent bien que cet être imparfait est capable de comprendre , que sa race est perfectible , que son avenir est le même que celui des races plus avancées , et qu'il n'y a là qu'une question de temps , grande à nos yeux , inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment de cette perfectibilité, plus on souffre de la voir entravée par les chaînes du passé. Ce temps d'arrêt , qui n'inquiète guère la Providence, épouvante et contriste notre existence d'un jour. Nous sentons par le cœur, par l'esprit, par les entrailles, que la vie de

tous les autres est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou d'être aimés, de comprendre ou d'être compris , d'assister et d'être assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine que tous les cœurs généreux voudraient, no^ s'abaisser pour se niveler, mais élever à eux , en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux, afin de vivre enfin de la vraie vie de sympathie , d'échange , d'égalité et de communauté , qui est l'idéal religieux de la conscience humaine. Je suis certain que ce besoin est au fond de tous les cœurs , et que ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes en ressentent une souffrance étrange , amère , à laquelle ils ne savent pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils ne peuvent monter, ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur tendre vainement la main , et ceux qui ne veulent aider personne sont dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude, jusqu'à ce qu'ils retombent dans un abrutissement qui les fait descendre audessous des premiers.

au midi de l'europe. 251

Nous étions donc seuls à Majorque, aussi seuls que dans un désert ; et quand la subsistance de chaque jour était conquise , moyennant la guerre aux singes , nous nous asseyions en famille pour en rire autour du poêle. Mais , à mesure que l'hiver avançait , la tristesse paralysait dans mon sein les efforts de gaieté et de sérénité. L'état de notre malade empirait toujours , le vent pleurait dans le ravin, la pluie battait nos vitres, la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter sa note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfants. Les aigles et les vautours, enhardis par le brouillard, venaient dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer furieuse retenait les embarcations dans les ports ; nous nous sentions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de toute sympathie efficace. La mort semblait planer sur nos têtes pour s'emparer de l'un de nous , et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n'y avait pas une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger de son voisinage. Cette pensée

d'hostilité était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les autres, à force de soins et de dévouement, l'assistance et la sympathie qui nous étaient déniées. Je crois même que dans de telles épreuves le cœur grandit et l'affection s'exalte, retrempée de toute la force qu'elle puise dans le sentiment de la solidarité humaine. Mais nous souffrions dans nos âmes de nous voir jetés au milieu d'êtres qui ne comprenaient pas ce sentiment, et pour lesquels, loin d'être plaints par eux , il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.

J'éprouvais d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai aucune notion scientifique d'aucun genre , et il m'eût fallu être médecin et grand médecin pour soigner la maladie dont toute la responsabilité pesait sur mon cœur. Le médecin qui nous voyait, et dont je ne révoque en doute ni le zèle, ni le talent, se trompait, comme tout médecin, même des plus illustres, peut se tromper, et comme, de son propre aveu, tout savant sincère s'est trompé souvent. La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse

qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phthisie laryngée. Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments , et qui ne voyait pas les symptômes contraires, évidents pour moi à d'autres heures , avait prononcé pour le régime qui convient aux phthisiques , pour la saignée , pour la diète, pour le laitage. Toutes ces choses étaient absolument contraires , et la saignée eût été mortelle. Le malade en avait l'instinct , et moi, qui, sans rien savoir de la médecine, ai soigné beaucoup de malades, j'avais le même pressentiment. Je tremblais pourtant de m'en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de lutter contre les affirmations d'un homme de l'art; et, quand je voyais la maladie empirer , j'étais véritablement livré à des angoisses que chacun doit comprendre. Une saignée le sauverait, me disait-on, et, si vous vous y refusez, il va mourir. Pourtant il y avait une voix qui me disait jusque dans mon sommeil : Une saignée le tuerait, et, si tu l'en préserves, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était celle de la Providence, et aujourd'hui que notre ami, la terreur des Majorquins, est reconnu aussi peu phthisique

UIV HIVi-K

que moi , je remercie le ciel de ne m'avoir pas ôté la confiance qui nous a sauvés.

Quant à la diète . elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les mauvais effets , nous nous y conformâmes aussi peu que possible; mais, malheureusement , il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du pays et la table la plus frugale. Le laitage, dont nous reconnûmes par la suite l'effet contraire, fut par bonheur assez rare, à Majorque, pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le lait ferait merveille, et nous nous tourmentions pour en avoir. 11 n'y a pas de vaches dans ces montagnes, et le lait de chèvre qu'on nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous l'apportaient, ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins pour le pieux messager , lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la cour de la chartreuse, auprès de la fontaine. Pour mettre fin à ces prodiges, nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et la plus aimable personne du

monde , une belle petite chèvre d'Afrique , au poil ras couleur de chamois, avec une tête sans cornes, le nez très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton ; mais ils n'ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites et donnent fort peu de lait. Quand elles sont dans la force de l'âge, ce lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de cas, mais qui nous parut repoussante. Notre amie de la chartreuse en était à sa première maternité; elle n'avait pas deux ans , et son lait était fort délicat , mais elle en était fort avare, surtout lorsque, séparée du troupeau avec lequel elle avait coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse, trop Majorquine pour cela), mais de rêver au sommet des montagnes, elle tomba dans un spleen qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère cultivées par les char-

250 m HIVER

treux, croissaient encore clans les rigoles de notre parterre : rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue et désolée dans les cloîtres, poussant des gémissements à fendre les pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit un peu de calme, et nous donna elle-même un lait assez crémeux. Mais à elles deux, et quoique bien nourries, elles en fournissaient une si petite quantité, que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la Maria- Antonia, la nigna et la Catalina rendaient à notre bétail. Nous le mîmes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous eûmes le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à du lait d'amandes que nous pilions alternativement, mes enfants et moi, faisait une tisane assez saine et assez agréable. Nous n'en pouvions guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Pal ma étaient d'une malpropreté intolérable. Le sucre mal raffiné qu'on y apporte d'Es-

AU MIDI DE l/EUROPE. 257

pagne est noir , huileux , et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n'en ont pas l'habitude. Un jour, nous nous crûmes sauvés parce que nous aperçûmes des violettes dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi faire une infusion, et, quand nous eûmes fait notre petit paquet, il nous le fît payer à raison d'un sou par violette , un sou majorquin , qui vaut trois sous de France.

A ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres et de faire nos lits nousmêmes, quand nous tenions à dormir la nuit; car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et pour nous promener ; mais ces heures étaient bien employées. Les entants étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le nez hors de notre tanière pour entrer dans les paysages les plus variés et les plus admira-

bles. A chaque pas , au milieu du vaste cadre des montagnes , s'offrait un accident pittoresque , une petite chapelle sur un rocher escarpé, un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée, un ermitage auprès d'une source pleine de grands roseaux, un massif d'arbres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de lierres. Quand le soleil daignait se montrer un instant, toutes ces plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie, prenaient une couleur éclatante et des reflets d'une incroyable fraîcheur. x\ous fîmes surtout deux promenades remarquables.

Je ne me rappelle pas la première avec plaisir, quoiqu'elle fût magnifique d'aspects. Mais notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre séjour à Majorque), voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue qui détermina l'invasion de sa maladie. Notre but était un ermitage situé au bord de la mer, à trois milles de la chartreuse. Nous suivîmes le bras droit de la chaîne, et montâmes de colline en colline, par un chemin pierreux qui nous hachait les pieds, jusqu'à

îa cote nord de File. A chaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de la mer, vue à des profondeurs considérables, au travers de la plus belle végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles , couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans falaises pâles, sans grèves désolées, et sans plage limoneuse. Dans tout ce que j'ai vu des côtes de France, même sur les hauteurs de Port-Vendres , où elle m'apparut enfin dans sa beauté , la mer m'a toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Le Lido tant vanté de Venise a des sables d'une affreuse nudité , peuplés d'énormes lézards qui sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de leur nombre toujours croissant comme dans un mauvais rêve. A Royant, à Marseille, presque partout, je crois, sur nos rivages, une ceinture de varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la mer. A Majorque , je la vis enfin comme je l'avais rêvée, limpide et bleue comme le ciel, doucement ondulée comme une plaine de saphir régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable, vue d'une certaine hati-

teur, encadrée de forêts d'un vert sombre. Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière. Néanmoins, comme il nous fallait redescendre beaucoup pour atteindre l'ermitage, la rive en cet endroit, quoique trèsbelle, n'eut pas le caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte , quelques mois plus tard. Les ermites, qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq, n'avaient aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que leur profession le comporte, et de leur jardin en terrasse, que nous les trouvâmes occupés à bêcher , la grande solitude de la mer s'étend so^s leurs yeux; mais ils nous parurent, personnelle ment, les plus stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le supérieur quitta sa bêche et vint à nous en veste ronde et en pantalon de drap bêge; ses cheveux courts et sa bai be sale n'avaient rien de pittoresque. Il nous parla des austérités de la vie qu'il menait, et surtout du froid intolérable qui régnait sur ce rivage ; mais, quand nous lui demandâmes s'il y gelait quelquefois, nous

AU 1ÎÏDI DK L'EUROPE. 261

ne pûmes jamais lui faire comprendre ce que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue , et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de Majorque. Cependant il avait une idée de la France pour avoir vu passer la flotte qui marcha en 1850 à la conquête d'Alger; c'avait été le plus beau, le plus étonnant, on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger, et, quand nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine , il ouvrit de grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple.

Il nous fit monter à une petite cellule fort mal- -propre, où nous vîmes le doyen des ermites. Nous le primes pour un centenaire, et fûmes surpris d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. II était dans un état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes. Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fût pas sourd , et , le prieur l'ayant appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour de la

UN HIVER AU MIDI T)F, 1,'eUROPE. 23

cire , et nous montra une face hideuse d'abrutissement. Il y avait toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette pauvre figure décomposée, dont je détournai les yeux avec empressement , comme de la chose la plus effrayante et la plus pénible qui soit au monde. Nous leur fîmes l'aumône , car ils appartiennent à un ordre mendiant, et sont encore en grande vénération parmi les paysans , qui ne les laissent manquer de rien.

En revenant à la chartreuse , nous fûmes assaillis par un vent violent, qui nous renversa plusieurs fois, et qui rendit notre marche si fatigante, que notre malade en fut brisé.

La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma vie. Jamais le spectacle de la nature ne m'a saisi davantage, et je ne sache pas qu'il m'ait saisi à ce point plus de trois ou quatre fois dans ma vie. Les pluies avaient enfin cessé , et le printemps se faisait tout à coup. Nous étions au mois de février; tous

les amandiers étaient en fleur , et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage , la seule différence que l'œil pût trouver entre les deux saisons ; car les arbres de cette région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure n'ont point à subir les coups de la gelée; les gazons conservent toute leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi-pied de neige , la bourrasque balançait , sur nos berceaux treillagés , de jolies petites roses grimpantes qui , pour être un peu pâles , n'en paraissaient pas moins de fort bonne humeur.

Comme , du côté du nord, je regardais la mer de la porte du couvent , un jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois heures , nous nous mîmes enfin en route, mes enfants et moi , pour voir la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n'en avais pas eu la moindre curiosité, quoique mes enfants , qui couraient comme des chamois ,

m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la visite à l'ermitage, première cause de nos douleurs, m'eût laissé une rancune assez fondée , soit que je ne m'attendisse pas à voir de la plaine un aussi beau déploiement de mer que je Pavais vu du haut de la montagne , je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon encaissé de Valldemosa. J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la chartreuse la chaîne s'ouvre , et qu'une plaine légèrement inclinée monte entre ses deux bras élargis jusqu'à la mer. Or, en regardant tous les jours la mer monter à l'horizon bien au-dessus démette plaine, ma vue et mon raisonnement commettaient une erreur singulière: au lieu devoir que la plaine montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de moi, je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Comment m'expliquer, en effet, que cette mer , qui me paraissait de niveau avec la chartreuse, fût plus bas de deux à trois mille pieds ? Je m'étonnais bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute, étant aussi éloignée que je la supposais; je

ne me rendais pas compte de ce phénomène , et je ne sais pas pourquoi je me permets quelquefois de me moquer des bourgeois de Paris , car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à quinze ou vingt lieues de la côte , tandis que la mer battait la base de File à une demiheure de chemin de la chartreuse. Aussi , quand mes enfants m'engageaient à venir voir la mer, prétendant qu'elle était à deux pas, je n'en trouvais jamais le temps, croyant qu'il s'agissait de deux pas d'enfants, c'est-à-dire , dans la réalité, de deux pas de géant ; car on sait que les enfants marchent par la tête, sans jamais se souvenir qu'ils ont des pieds , et que les bottes de sept lieues du Petit- Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du monde sans s'en apercevoir.

Enfin je me laissai entraîner par eux , certain

que nous n'atteindrions jamais ce rivage fantastique

qui me semblait si loin. Mon fils prétendait savoir

le chemin ; mais , comme tout est chemin quand

on a des bottes de sept lieues, et que depuis long-

temps je ne marche plus dans la vie qu'avec des pantoufles , je lui objectai que je ne pouvais pas, comme lui et sa sœur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis un quart d'heure je m'apercevais bien que nous ne descendions pas vers la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre, et plus nous avancions, plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à l'horizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos, et je pris le parti de demander au premier paysan que je rencontrerais, si par hasard il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer.

Sous un massif de saules , dans un fossé bourbeux, trois pastourelles, peut-être trois fées travesties, remuaient la crotte avec des pelles pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue , la même qui remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse dent. La seconde vieille était, selon toutes les apparences, Carabosse, la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux nous

firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du côté de ma fille, dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils, dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième, qui était jeune et jolie, sauta légèrement sur la marge du fossé , et, jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée, mais sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler Périca.

Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et ma chèvre sont les seuls êtres vivants qui aient gardé un peu de mon cœur à Valldemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre eût rougi de l'être ; mais , quand elle eut un peu marché dans le gazon humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme ceux d'une Andalouse, et son joli sourire, son babil confiant et curieux, son obligeance désintéressée, nous la firent trouver aussi pure qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les

traits les plus délicats avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa taille était fine comme un jonc, et ses bras nus couleur de bistre. De dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la lisière de son champ , puis nous fit traverser une prairie semée et bordée d'arbres et de gros blocs de rochers, et je ne vis plus du tout la mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne , et que la malicieuse Périca se moquait de nous. Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré , et nous vimes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement , nous nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds.

Le premier effet de ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. Peu à peu

je me rassurai el m'enhardis jusqu'à descendre le sentier, quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains, mais bien pour des pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau, que pour le coup j'avais, non pas des bottes de sept lieues , mais des ailes d'hirondelle dans le cerveau ; et je me mis à tournerautour des grandes aiguilles calcaires qui se dressaient comme des géants de cinquante et quatrevingts pieds de haut le long des parois de la côte, cherchant toujours à voir le fond d'une anse qui s'enfonçait sur ma droite dans les terres , et où les barques de pêcheurs paraissaient grosses comme des mouches. Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et au-dessous de moi que la mer toute bleue. Le sentier avait été se promener je ne sais où : la Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à quatre pattes, se mirent à crier plus fort. Je me retournai et je vis ma fille tout en pleurs. Je revins sur mes pas pour l'interroger, et, quand j'eus fait un peu de réflexion , je m'aperçus que la terreur et le désespoir de ces enfants n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus, et je fusse descendu beaucoup plus vite qu'il ne fal-

lait, à moins que je n'eusse réussi à marcher à la renverse comme une mouche sur un plafond, car les rochers où je m'aventurais surplombaient le petit golfe, et la base de l'île était rongée profondément au-dessous.

Quand je vis le danger où j'avais entraîné mes enfants, j'eus une peur épouvantable, et je me dépêchai de remonter avec eux ; mais, quand je les eus mis en sûreté derrière un des pains de sucre, il me prit une nouvelle rage de revoir le fond de l'anse et le dessous de l'excavation. Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pressentais là, et mon imagination prenait le grand galop. Je descendis par un autre sentier, m'accrochant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre dont chacune marquait une nouvelle cascade du sentier. Enfin, je commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sais quels accords magiques je croyais entendre, ni quel monde inconnu je me flattais de découvrir, lorsque mon fils, effrayé et un peu furieux, vint me tirer violemment en ar-

rière. Force nie fut de tomber de la façon la moins poétique du monde, non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si belles remontrances, que je renonçai à mon entreprise, mais non pas sans un regret qui me poursuit encore ; car mes pantoufles deviennent tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j'eus ce jour-là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivages.

Il est certain cependant , et je le sais aussi bien qu'un autre, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et d'œuvre humaine. Quant à moi , soit que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je Tétais moimême. Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là

Amphitrite en personne sous une voûte de nacre et le front couronné d'algues murmurantes.

Au lieu de cela, je n'ai vu que des aiguilles de roches calcaires, les unes montant de ravin en ravin comme des colonnes , les autres pendantes comme des stalactites de caverne en caverne, et toutes affectant des formes bizarres et des attitudes fantastiques . Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous déjetés et à moitié déracinés par les vents, se penchaient sur l'abîme, et du fond de cet abîme une autre montagne s'élevait à pic jusqu'au ciel , une montagne de cristal, de diamant et de saphir. La mer, vue d'une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra. Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois , nous arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate, que nous ne portâmes point jusqu'à la chartreuse, tant il était lourd. Mon fils le coupa en morceaux pour montrer à notre malade un. fragment, gros comme sa tête, de cette plante

merveilleuse. Périca , chargée d'un grand fagot qu'elle avait ramassé en chemin, et dont, avec ses mouvements brusques et rapides, elle nous donnait à chaque instant par le nez, nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la chartreuse, pour lui faire un petit présent, que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter. Pauvre petite Périca, tu n'as pas su et tu ne sauras jamais quel bien tu me fis en me montrant parmi les singes une créature humaine douce , charmante et serviable sans arrière-pensée ! Le soir , nous étions tout réjouis de ne pas quitter Vaîldemosa sans avoir rencontré un être sympathique.

Entre ces deux promenades, la première et la dernière que nous fîmes à Majorque, nous en avions fait plusieurs autres que je ne raconterai pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour cette nature belle partout, et partout semée d'habitations pittoresques à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de

visiter Majorque, je lui recommande la maison de

campagne de la Granja de Fortuny, avec le vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit. Mais, sans aller jusque-là, il ne saurait faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du chemin, tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers, tantôt devant une croix de pierre, délicat ouvrage du quinzième siècle, et tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers. Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains. C'est ce que je ne contesterai pas, ne sachant aucun moyen de prouver le contraire, quand même j'en aurais envie, et j'avoue que je n'en ai pas le moindre désir. A voir l'aspect formidable, la grosseur démesurée et les attitudes furibondes de ces arbres mystérieux, mon imagination les a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se promène le soir sous leur ombrage , il est nécessaire de bien se rappeler que ce sont là des arbres; car, si on en croyait les yeux et l'imagination, on serait saisi d'épouvante au mi-

lieu de tous ces monstres fantastiques , les uns se courbant vers vous comme des dragons énormes, la gueule béante et les ailes déployées, les autres se roulant sur eux-mêmes comme des boas engourdis, d'autres s'embrassant avec fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop , emportant sur sa croupe je ne sais quelle hideuse guenon; là un reptile sans nom qui dévore une biche pantelante ; plus loin un satyre qui danse avec un bouc moins laid que lui; et souvent c'est un seul arbre, crevassé, noueux, tordu, bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix arbres distincts, et qui représente tous ces monstres divers, pour se réunir en une seule tête , horrible comme celle des fétiches indiens, et couronnée d'une seule branche verte comme d'un cimier. Les curieux qui jetteront un coup d'œil sur les planches de M. Laurens, ne doivent pas craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés. Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires, et j'espère que le Magasin pittoresque, cet amusant et infatigable vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature, se mettra en route un beau

matin pour nous en rapporter quelques échantillons de premier choix.

Mais pour rendre le grand style de ces arbres sacrés d'où l'on s'attend toujours à entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant où leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement, il ne faudrait rien moins que le pinceau hardi et grandiose de Rousseau. Les eaux limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupré. Des parties plus arrangées et où la nature, quoique libre, semble prendre, par excès de coquetterie, des airs classiques et fiers, tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables fouillis où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages, de vieux troncs et de guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne vient tremper ses longues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une baguette magique, à ma disposition, le burin de Huet dans ma poche.

Combien de fois , en voyant un vieux chevalier majorquin au seuil de son palais jauni et délabré,

n'ai-je pas songé à Decamps , le grand maître de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique, l'homme de génie qui sait donner de l'esprit, de la gaieté, de la poésie, de la vie en un mot, aux murailles même ! Les beaux enfants basanés qui jouaient dans notre cloître , en costume de moines, l'auraient diverti au suprême degré. II aurait eu là des singes à discrétion, et des anges à côté des singes, des pourceaux à face humaine, puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres ; Périca, belle comme Galatée, crottée comme un barbet, et riant au soleil comme tout ce qui est beau sur la terre.

Mais c'est vous , Eugène , mon vieux ami , mon cher artiste, que j'aurais voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait l'inondation livide. Ce fut une belle campagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas , non plus qu'à moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce soir-là archiromantique, archifolle et archisublime.

Nous étions partis de Valldemosa, l'enfant et moi, au milieu des pluies de l'hiver, pour aller disputer le pianino de Pleyel aux féroces douaniers dePalma. La matinée avait été assez belle et les chemins praticables ; mais , pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de plus belle. Ici , nous nous plaignons de la pluie , et nous ne savons ce que c'est : nos plus longues pluies ne durent pas deux heures ; un nuage succède à un autre, et, entre les deux, il y a toujours un peu de répit. A Majorque, un nuage permanent enveloppe l'île, et s'y installe jusqu'à ce qu'il soit épuisé ; cela dure quarante, cinquante heures, voire quatre et cinq jours, sans interruption aucune et même sans diminution d'intensité. Nous remontâmes , vers le coucher du soleil, dans le birlocho, espérant arriver à la chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et faillîmes coucher avec les grenouilles, au sein de quelque lac improvisé. Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille difficultés pour se mettre en route : son cheval était déferré, son mulet boiteux, son essieu cassé, que sais-je? Nous commencions à connaître assez le Majorquin pour

ne pas nous laisser convaincre, et nous le forçâmes de monter sur son brancard, où il fit la plus triste mine du monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas, il refusait nos cigares; il ne jurait même pas après son mulet, ce qui était bien mauvais signe; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus, nous eûmes bientôt rencontré le torrent, et nous y entrâmes , mais nous n'en sortîmes pas. Le bon torrent , mal à Taise dans son lit, avait fait une pointe sur le chemin , et il n'y avait plus de chemin, mais bien une rivière dont les eaux bouillonnantes nous arrivaient de face, à grand bruit et au pas de course. Quand le malicieux birlocho, qui avait compté sur notre pusillanimité, vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient si bien enflées , qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable. Puis, ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en

flaques, puis en mares, puis en lacs, et puis en bras de mer sur toute la campagne. Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer ni à quel diable se damner. 11 prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité, et dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait très-bien, et nous étions encore à sec ; mais d'instant en instant, au dire de mon fils, la marée montait ; nous allions au hasard , recevant des secousses effroyables , et tombant dans des trous dont le dernier semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin, nous penchâmes si bien, que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre l'âme : le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête ; mais il s'arrêta en reconnaissant, à la lueur du crépuscule, que cette berge n'était autre chose que le canal de Valldemosa, devenu fleuve, qui de distance en distance se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi à un niveau inférieur. Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon compte , et grand'peur pour mon enfant. Je le regardai ; il riait de la

figure du birlocho qui , debout , les jambes écartées sur son brancard, mesurait l'abîme, et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos dépens.

Quand je vis mon fils si tranquille et si gai, je repris confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa destinée , et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent pas dire , mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil sur leur front. Le birlocho , voyant qu'il n'y avait pas moyen de nous abandonner à notre malheureux sort, se résigna à le partager , et devenant tout à coup héroïque : N'ayez pas peur, mes enfants! nous dit-il d'une voix paternelle ; puis il fit un grand cri , et fouetta son mulet qui trébucha , s'abattit , se releva, trébucha encore , et se releva enfin à demi noyé. La brouette s'enfonça de côté : Nous y voilà ! se rejeta de l'autre côté : Nous y voilà encore ! fit des craquements sinistres , des bonds fabuleux , et sortit enfin triomphante de l'épreuve, comme un navire qui a touché les écueils sans se briser.

Nous paraissions sauvés, nous étions à sec ; mais il fallut recommencer cet essai de voyage nautique en carriole une douzaine de fois avant de gagner la montagne. Enfin nous atteignîmes la rampe; mais là le mulet, épuisé d'une part, et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Nous descendîmes pour pousser chacun une roue, pendant que le birlocho tirait maître Aliboron par ses longues oreilles. Nous descendîmes ainsi je ne sais combien de fois , et, au bout de deux heures d'ascension, pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue, le mulet s'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous prîmes le parti de laisser là l'homme, la voiture et la bête, et de gagner la chartreuse à pied. Ce n'était pas une petite entreprise. Le sentier rapide était un torrent impétueux contre lequel il fallait lutter avec de bonnes jambes. D'autres menus torrents improvisés, descendant du haut des rochers à grand bruit, débusquaient tout d'un coup à notre droite, et il fallait souvent se hâter pour passer avant eux, ou les traverser à tout risque , dans la crainte qu'en un

instant ils ne devinssent infranchissables. La pluie tombait à flots ; de gros nuages plus noirs que l'encre voilaient à chaque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des ténèbres grisâtres et impénétrables, courbés par un vent impétueux, sentant la cime des arbres se plier jusque sur nos têtes, entendant craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous, nous étions forcés de nous arrêter pour attendre, comme disait un poëte narquois, que Jupiter eût mouché la chandelle. C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu, Eugène, le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets et des ombres les plus sinistres et les plus étranges. Quand la lune reprenait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées sombres arrivaient comme des spectres avides pour l'envelopper dans les plis de leurs linceuls. Ils couraient sur elle et quelquefois se déchiraient pour nous la montrer plus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante de cascades et les arbres déracines par la tempête nous donnaient l'idée du chaos. Nous pensions à ce beau

284 i m m ver

sabbat que vous avez vu dans je ne sais quel rêve et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de l'Érèbe. Et à peine avions-nous contemplé ce tableau infernal qui posait en réalité devant nous, que la lune, dévorée par les monstres de l'air , disparaissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres , où nous semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, car nous ne pouvions même pas voir le sol où nous hasardions les pieds. Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière montagne, et nous fûmes hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait, et nous étions nu-pieds, ou peu s'en faut; nous avions mis trois heures à faire cette dernière lieue.

Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante ; il y avait des jours où je perdais l'espoir et le courage. Pour

nous consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en chœur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. Ce phthisique, disaient-ils, va aller en enfer, d'abord parce qu'il est phthisique , ensuite parce qu'il ne se confesse pas. S'il en est ainsi, quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et, comme personne ne voudra lui donner la sépulture, ses amis s'arrangeront comme ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là ; pour moi, je ne m'en mêlerai pas, — ni moi, — ni moi, et amen !

Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité nous trouvâmes sur le navire majorquin. Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour toute l'éternité avec cette race inhumaine, que je n'eus pas la patience d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant de la station, M. Beivès , et le lui envoyai par une barque. Quelques instants après, il vint nous chercher dans son canot, et nous nous rendîmes à bord du Méléagre. En mettant le

pied sur ce beau brick de guerre, tenu avec la pro-

prêté et l'élégance d'un salon, en nous voyant entourés de figures intelligentes et affables, en recevant les soins généreux et empressés du commandant, du médecin , des officiers et de tout l'équipage ; en serrant la main de l'excellent et spirituel consul de France, M. Gautier d'Arc , nous sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme : Vive la France ! Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé.

Et la morale de cette narration, puérile peutêtre, mais sincère, c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres , avec des pierres , avec le ciel pur , avec la mer azurée , avec les fleurs et les montagnes, mais bien avec les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du combat; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend que là où l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables , il n'est point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de

combler l'abîme qui se creuse au fond de l'âme. J'avais toujours rêvé de vivre au désert , et tout rêveur bon enfant avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi , mes frères, nous avons le cœur trop aimant pour nous passer les uns des autres, et ce qui nous reste de mieux à faire , c'est de nous supporter mutuellement; car nous sommes comme ces enfants d'un même sein qui se taquinent, se querellent, se battent même, et ne peuvent cependant pas se quitter.

Page 1