LETTRE PREMIÈRE
Flushing, L. I. le re" du 6° mois (juin) 1840.
Mon CHER AM1,
Voici mon premier moment de loisir depuis mon départ de Washington, et je n’ai rien de plus pressé que d’en profiter pour commencer la relation de ma dernière tournée aux Antilles : c'est avec une véritable joie que je vais
user, et abuser peut-être, de l’obligeante permission que tu as bien voulu me donner, d'adresser cette relation en forme de lettres à Henry Clay de Kentucky. Je suis persuadé que état présent de nos îles des Indes occidentales, sous le triple point de vue financier, politique et moral, ne saurait être indifférent à un homme d'État américain. Je sais aussi combien est vif et profond l'intérêt que tu portes à la grande expérience dont les résultats se développent maintenant dans cette partie du monde, et j'ose compter sur l’indulgence avec laquelle tu accueilleras les détails familiers et les descriptions, peut-être un peu oiseuses, qui pourront se glisser dans le tissu de ma narration.
Je dois avant tout déclarer ici qu'en entreprenant ce voyage, ce qui me préoccupait, ce n'était ni les agréments qu'il pouvait me procurer, mi méme le but spécial de constater les effets de l’émancipation; bien moins encore suis-je parti comme l'agent ou le représentant d'aucune société philanthropique, soit d'Angleterre, soit d’Amérique; je n’avais, en quittant le continent pour cette exploration , d'autre caractère que celui d’un ministre de l'Évangile : prêcher les joyeuses nouvelles de paix et de salut à mes freres , tel était mon objet principal; et je me fais un devoir de reconnaître que dans toutes les classes, dans toutes
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les conditions, dans tous les partis politiques des Indes occidentales, j'ai rencontré l'accueil le plus cordial et les plus affectueuses attentions.
Accompagné de M. Malhon-Day, un des plus respectables citoyens de New-York, et d’un jeune ami qui eut la bonté de se charger auprès de nous du titre d'assistant, je mis à la voile de cette ville le 22 du 11° mois ( novembre ), à bord de la Cumilla, capitaine Watlington. Nos compagnons de voyage étaient au nombre d’une vingtaine environ; la plupart allaient chercher un climat plus doux et plus favorable à leur santé, et avaient pris passage à bord de ce petit bâtiment, aussi Joli que bien tenu, pour se rendre à Sainte-Croix. Ce fut par une belle mais froide Journée que nous quittâmes vos rivages, et une légère gelée avertissait suffisamment les pauvres malades que la saison approchait où la rigueur d'un hiver de l'Amérique septentrionale allait devenir dangereuse pour eux. Cet état de l’atmosphère, au moment où nous sortions toutes voiles dehors, procurait en même temps à ceux d'entre nous qui jouissaient d’une bonne santé, une occasion délicieuse d'observer, sous leur aspect le plus brillant, la rare beauté du port de New-York, sa magnifique baie, et tout ce qu'ont de pittoresque les îles environnantes.
Nous avions à peine navigué trois jours que à
nous nous trouvâmes sous un climat agréable et doux. Le thermomètre (r) se tenait à 70°, et force nous fut bientôt de substituer des vêtements plus légers à ceux que nous avions en partant. Le changement s’opéra comme d'un coup de baguette, et ce ne fut pas pour nous une petite sensualité de nous sentir ainsi glisser insensiblement dans une tiède atmosphère, et d'attraper l'été, pour ainsi dire, par le pan de sa robe. Nous traversions alors le courant du golfe dans l'endroit où on lui donne une largeur de deux cent cinquante milles, et où probablement la chaleur des eaux ajoutait encore à l'élévation naturelle de la température. Il est presque impossible d’expliquer d'une maniere satisfaisante cet énorme courant d’eau chaude qui, partant du golfe du Mexique, dans une direction N.-E., se propage à une distance si considérable. Quelles causes produisent la grandeur du courant et la chaleur de l'eau? Cest sur quoi on ne peut guére former que des conjectures ; mais les salutaires effets de ce phénomène consistent à fondre les glaces de l'Amérique septentrionale, à en débarrasser les ports qu’elles obstruent, et fournissentune preuve entre mille que, dans l’ordre d’une bienfaisante
(1) De Fahrenheït. C’est à ce thermomètre que doivent être
rapportées toutes les observations du même genre.