‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 5 sur 37 · SE PS PE RE PE · texte numérisé non relu

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ET ARRIVÉE SOUS LES TROPIQUES. ü

Providence, les caprices de la nature, même les ÿ plus désordonnés en apparence, tendent à un but 4h de sagesse et de bonté. Nous eùmes à lutter, pen- | dant toute la traversée du golfe, contre un gros temps et contre l’impétuosité d’un vent contraire. Les vagues écumantes s’élevaient à une hauteur extraordinaire, et leur sommet, d’un bleu clair et transparent, formait le plus ravissant contraste avec l’aspect sinistre et la couleur plombée des eaux qui roulaient à leur base.

Des le lendemain nous eûmes le vent favorable | et un temps magnifique; la mer était du plus beau bleu , et il est impossible de voyager d’une | manière plus agréable. Ce qui nous causa une Joie particulière, ce fut d’apercevoir les premiers

| poissons volants; nous nous amusions à les ob- | server effleurant la surface de l’eau avec une étonnante agilité. Le capitaine nous assura qu’il avait suivi de l'œil un de ces poissons qui nous | avait précédés pendant plus d’un demi-mille sans se reposer; un autre vint s’abattre sur notre bàtiment; jai rarement vu créature d’une plus exquise beauté : je ne pouvais me lasser d'admirer son œil noir, son dos du bleu foncé le plus brillant, son ventre éclatant comme l'argent le plus poli, et ses ailes formant un réseau de fibres semblables à celles d’une feuille d'arbre, et d’une transparence parfaite. Il paraît que cet animal ne sup-

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porte point l’attouchement de l’homme : à peine eus-je pris celui-ci, qu'il eut une convulsion et expira dans ma main. Le soir nous eümes autour de notre bâtiment, à mesure que le vent le poussait, une illumination phosphorescente d’un éclat extraordinaire. Quoiqu'il n’y eùt pas de lune, on aurait pu supposer facilement que cet astre était sur l'horizon. Les vagues étaient éblouissantes, on eût dit qu’elles lançaient des étincelles. Plus nous avancions dans la zone des tropiques, plus l'atmosphère semblait s’épurer; on y eût vainement cherché la brume la plus légère ; il était rare qu'un nuage vint obscurcir le soleil, et, la nuit, le ciel et les astres resplendissaient de la plus vive clarté. La lune, dans ces latitudes, s'élève presque au zénith, et un grand nombre d'étoiles, qui appartiennent à l'hémisphère méridional, se montrent à l'observateur. Un matin, avant le point du jour, le capitaine me fit monter sur le pont pour me montrer la Croix-du- Sud, constellation d’une rare beauté. Il est vrai qu'une des cinq étoiles qui forment la croix n’est que de la deuxième grandeur, et ne se trouve pas placée exactement comme il le faudrait, ce qui nuit un peu à la régularité dela figure dont elle porte le nom. En me tournant vers l'est, je pus jouir d’un spectacle plus admirable encore : le croissant de la lune allait bientôt s'effacer; Vénus et Mars étaient dans toute

ET ARRIVÉE SOUS LES TROPIQUES. 7 | | leur splendeur, et je crois n’avoir jamais vu une profusion d'azur, de lilas, d’outremer, de vert, d'oranger et de cramoisi comme celle dont le ciel était revêtu une demi-heure environ avant le

« {| lever du soleil. | Le coucher de cet astre, dans ces chaudes ré- |

gions, est également remarquable par l’agréable

mélange de toutes les couleurs qui se succèdent 1f ni et se fondent dans la teinte générale de l'horizon: | | +

| mais il n'est pas, selon moi, d’une magnificence \4 comparable à celle de son lever. Je ne puis m'em- \&

| pêcher de donner ici un souvenir à une de nos compagnes de voyage. En proie à la plus douloureuse anxiété, elle veillait près du berceau de son fils, jeune et joli enfant qui semblait près de lui échapper et de tomber des bras maternels dans ceux de la mort. Unsoir, à l'aspect d’un nuage noir

bordé d’un or pur, la pauvre mère y voyant tout à la fois l'emblème de sa douleur et de ses espé- | rances, COMmposa à ce sujet quelques vers pleins | d’une touchante mélancolie, et dont la lecture nous émut profondément.

Il est rare qu'un voyage n'offre pas quelques | agréables distractions; mais c’est surtout lors- | qu'on traverse les tropiques qu’on ne doit pas | craindre d'en manquer. La nature ne cesse d'y | offrir aux regards de observateur quelque objet intéressant, et la mer, dans la perpétuelle mobi-

lité de ses phases, forme un spectacle dont on ne se lasse jamais.

Nous primes plaisir, un matin, à suivre de l'œil les mouvements d’un énorme requin appelé, à cause de son intelligence et de son caractère rusé, sea-lawyer; sa large tête, la souplesse de son corps, les nageoires vertes dontil bat sesflancs, et les innombrables petits poissons, cortége de mirmidons, qui l'accompagnaient dans sa marche, tout cela formait la scène la plus amusante. Une autre fois, nous vimes un dauphin suivre l'appât que nous lui présentions; ce poisson est beaucoup plus svelte et plus agile que je ne l'avais eru; ses belles couleurs bleues et vertes apparaissaient à travers les vagues. Quelques Jours après, la mer étincelait de myriades de petits poissons bleus tachetés d'argent. Nous pümes souvent apercevoir de noires frégates, qui, avec leurs ailes immenses et leurs queues semblables à celle de l'hirondelle, planaient au-dessus de nos têtes, à une grande hauteur. J'ai entendu dire que ces oiseaux forment un curieux chaînon entre l’albatros et l'aigle de mer. Leurs tournoiements ressemblent à ceux de ce dernier; et l’on dit que pendant les ouragans, si communs en automne dans les Antilles, on les voit s’élancer par troupes nombreuses au-dessus du théâtre des tempêtes, pour aller jouir du calme des régions supérieures.

Le 3 du 12° mois (décembre) s'offrit à nos yeux la première terre que nous devions rencontrer; c’étaient les pics rocheux et coniques de Virgin-Gorda, s’élevant devant nous à une prodigieuse hauteur. Bientôt après nous aperçümes Tortola, Saint-Jean et Saint-Thomas, mais toutes à une grande distance. Le lendemain matin , nous ! pümes distinguer en plein ces iles du côté de l’est; | et dans le lointain, à droite, nous apparaissaient les montagnes de Porto-Rico. Ces iles des tropiques, qui surgissent si brusquement à la surface de la

| mer, de forme pyramidale et presque à pic, ces

iles, tantôt n’offrant que des roches nues, tantôt | couvertes d’une brillante verdure, étaient pour la plupart d’entre nous un spectacle entièrement neuf, et l’on est naturellement porté, d'après leur

constitution et leur configuration, à attribuer

leur existence à quelque vaste impulsion sousmarine. On ne peut guère douter, suivant moi, | qu'elles ne soient en général d’origine volcanique; mais une circonstance qui démontre clairement | qu'on ne saurait leur accorder lincalculable an- | cienneté attribuée à certaines couches géologi- | ques, ce sont les coquillages et les coraux fossiles qui se trouvent enchâssés à la pointe même de leur sommet, et qui offrent précisément les mêmes 11 espèces que celles que l’on découvre encore aujourd’hui dans la mer des Caraibes. Notre itiné-

raire nous conduisait près du passage de la Vierge. Pendant une nuit tres-claire, quoique sans lune, nous nous trouvames dans le voisinage d’un écueil dangereux, appelé la Roche sous voile. Telle est en effet sa ressemblance avec un vaisseau couvert de toutes ses voiles, qu'un jour, dit-on, une frégate française se mit à le canonner, croyant tirer sur un bâtiment ennemi. Nous nous aperçümes que nous marchions directement sur cet écueil , notre second n'ayant point réussi dans les efforts qu’il faisait pour l’éviter; mais, par une bordée courue à temps, nous échappâmes à ce choc, presque inévitable. Le lendemain matin, nous fümes pris d’un calme en vue de Sainte-Croix, dont nous n’étions plus éloignés que de quarante milles.

Sur notre droite, mais aussi à une grande distance, était l'ile des Crabes, que l’on dit d’une richesse et d’une fertilité extraordinaires. Cette ile est, dit-on, encore couverte en grande partie d’excellent bois de construction; ses forêts abondent en perroquets, en bêtes sauvages et en gibier de toute espèce. Pendant longtemps aucun établissement , aucune puissance n’en réclama la souveraineté; mais depuis quelques années elle est tombée entre les mains de l'Espagne, et on la regarde comme une sorte d’annexe de Porto- Rico. Un Français en est le gouverneur, et déjà

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des esclaves y ont été introduits. On a tout lieu de craindre que non-seulement elle ne devienne l'entrepôt des négriers de Cuba et de Porto-Rico, mais encore qu'elle-même ne se peuple peu à peu d'esclaves importés d'Afrique. On pourrait mettre en question si la Grande-Bretagne n’aurait pas des droits plus anciens à la possession de cette ile; et dans ce cas il serait fort à désirer, pour l'amour de lhumanité, qu’elle ne négligeit pas plus longtemps de les faire valoir. Pendant que le calme nous tenait dans cette immobilité, nous aperçümes deux jeunes nègres qui, s'étant détachés d’un sloop mouillé à distance, se dirigeaient vers nous, montés dans une méchante petite embarcation qu’ils manœuvraient avec une merveilleuse adresse, à l’aide de leurs pagayes. Nous nous plaisions à supposer qu'ils nous apportaient des provisions de fruits; mais à leur arrivée 1l se trouva que leur mission était tout simplement de nous demander un peu d’eau et quelques vivres. Toutefois, cette entrevue n’en fut pas moins intéressante pour nous : c'étaient les premiers esclaves émancipés que nous rencontrassions dans les Antilles. Ils venaient de Virgin- Gorda,et étaient, ainsi que trois autres, employés par le capitaine du sloop, nègre lui-même, à couper du bois dans l'ile des Crabes, pour le service de lhôpital de Sainte-Croix. Leur salaire était

de cinq dollars et demi par mois chacun, outre leur nourriture; c’est ainsi que, sous le nouveau système, ils gagnaient leur vie par une honnête industrie, et, autant que nous en pouvions juger, ils paraissaient gens de bonne conduite et fort contents de leur condition.

Vers le soir, au moment même où quelquesuns de nos compagnons commençaient à se décourager et à perdre patience, une brise favorable s’'éleva; la nuit était douce et claire, et le ciel étincelait d’une multitude d'étoiles. Nos passagers s'assemblérent sur le gaillard d'arriere, pour jouir de tous les enchantements de cette scène ; l'idée que nous allions promptement arriver au terme de notre voyage mettait tout le monde de bonne humeur, et le lendemain matin un vent propice nous poussa dans le port.

Sainte-Croix, pour celui qui y arrive du nord, se présente sous l’aspect le plus riant et le plus pittoresque ; nous surtout, qui avions été sl longtemps en mer, et pour qui les paysages des Antilles étaient tout à fait nouveaux, nous ne pouvions nous lasser d'admirer la beauté de celui

que nous avions sous les yeux, et dont l'assiette consiste en une chaîne de collines et de montagnes sphériques ou coniques, cultivées jusqu'à leur sommet; une couleur rougeñtre, qui est en général celle du sol, domine partout où la terre

a subi le travail de la houe; mais dans les parties déjà couvertes de cannes à sucre, l'œil se repose doucement sur une verdure brillante; on aperçoit çà et là de jolis établissements de planteurs, écartés les uns des autres, et composés d’une maison d'habitation, d’une bouillerie , d’un nombre plus ou moins grand de cases à nègres, et d’un moulin à vent, construit sur quelque hauteur voisine, pour broyer les cannes; des cocotiers, avec leurs tiges longues et effilées, leur branchage tombant, d’un aspect bizarre mais élégant, sont disséminés sur toute cette scène et en achevent la décoration.

Nous débarquämes à Fredericksted ou West- End, deux semaines juste après notre départ de New-York. D’excellentes pensions, parfaitement accommodées pour les malades , étaient prêtes pour la réception de tous les passagers. De notre côté, nous trouvames un logement aussi tranquille que commode chez notre bonne amie, Rebecca Rogers, dont nous ne pouvons trop recommander la maison à l'attention des voyageurs aux Antilles. Au moment même de notre débarquement, nous füûmes désagréablement affectés de la chaleur de atmosphère, comparable à celle d’une serre chaude; mais nous ne tardämes pas à savourer la fraicheur d’une délicieuse brise de lest, qui manque rarement de souffler à

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Sainte-Croix, et certes ce ne fut pas sans un profond sentiment de gratitude pour le Créateur et le Conservateur des hommes que nous descendimes, pour la première fois, sur une plage des Indes occidentales. Une idée cependant vint nous serrer le cœur..... Nous venions de mettre le

pied sur une terre d'esclavage.

Mais c'en est assez pour une première lettre.

Je suis avec respect, etc.

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