‹ Un hiver en ÉgyptChapitre 12 sur 24 · HO UN HIVER · texte numérisé non relu

HO UN HIVER

cha : on ne fera rien pour empêcher une ville de périr; on jettera des millions pour protéger le palais d'un prince.

Nous avons chassé autour de la ville; mais bientôt la chaleur nous a forcés de rentrer. En attendant l'équipage qui s'est attardé au café, nous regardons de notre cange la scène animée de la rive. Des enfants, nus comme des sauvages, jouent au bord de l'eau et se roulent dans la poussière. Les buffles, les chameaux viennent s'abreuver au fleuve; et les filles du village, grandes et sveltes, y viennent emplir leurs amphores. Un vieux Turc, à la barbe grise, coiffé d'un turban vert et vêtu avec une certaine recherche , vient s'asseoir sur notre cange et converser avec le reïs : il fume une pipe magnifique, peinte de couleurs brillantes, et dont le long tuyau est orné de fils d'argent et de soie. C'est un marabout, un saint du voisinage, en grande vénération dans le pays.

A la tombée de la nuit, nous nous arrêtons

devant un petit village : nous allons coucher là. Deux hommes fournis par le cheik de ce village doivent passer la nuit à bord : ils répondent de nous et de notre barque. C'est une mesure de police à laquelle on n'est pas libre de se soustraire ; et je serais presque tenté d'y voir une sorte d'impôt levé sur les voyageurs , car une rétribution est due aux deux gardiens que fournit le village.

On jouit maintenant sur le Nil d'une complète sécurité. Nos revolvers et ceux qu'Agostino a toujours à côté de lui quand il dort sur le pont, roulé dans son manteau, ont été jusqu'à présent, et seront probablement pendant tout le voyage , un luxe inutile. Il faut dire qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Dans les parages où nous sommes, il y avait autrefois des tribus de Bédouins qui, de temps en temps, ne se faisaient pas scrupule , comme leurs frères du désert , de dévaliser les voyageurs. Mais Méhémet-Ali les a corrigés de ces habitudes. H y a trente ou quarante ans, une cange qui attendait, non loin d'ici, des Anglais venant de Koceïï, fut attaquée

pendant la nuit par les hommes d'un village voisin : l'équipage fut massacré, la barque pillée. Le pacha fit brûler le village , et pendre au bord du fleuve tous les hommes qui s'y trouvaient. Cette justice un peu turque, mais énergique, a produit effet; et onques depuis on n'a ouï parler d'un autre attentat de ce genre. C'est, dit-on, à la suite de ce fait, que les cheiks de village furent astreints à fournir des hommes de garde aux canges amarrées dans leur voisinage: le village tout entier est alors responsable des dommages qu'elles pourraient souffrir.

25 Décembre.

Le ciel, légèrement voilé de vapeurs blanches, annonce un jour de calme et de chaleur. Vers dix heures du matin, en effet, le vent cesse complètement, les voiles retombent le long des mâts.

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On amarre la barque au bord d'une grève. Nous descendons , et nous essayons de poursuivre des oiseaux d'eau» La chaleur est si forte, qu'il nous faut mettre habit bas. Las bientôt d'une poursuite inutile, nous revenons sans avoir rien tué qu'un pluvier et un ibis. Cet ibis, dont j'ai déjà parlé et qu'on voit en quantité dans toute l'Egypte, n'est pas l'ibis sacré des anciens: celui-ci, qu'on ne trouve plus que dans le Soudan , avait le cou nu, le plumage doré, les ailes noires. L'oiseau qu'on appelle maintenant de ce nom est une espèce de héron blanc, le héron gardebœuf, ainsi nommé parce qu'il suit toujours les bestiaux dans les prairies et souvent se perche sur leur tête ou leurs épaules. Il est d'une familiarité extrême, et se promène presque entre les jambes des cultivateurs qui travaillent aux champs.

Les matelots se sont couchés sur le sable et dorment au soleil. Nous nous asseyons sur la grève , à l'ombre de la grande voile qui est restée tendue sur sa vergue. L'un de nous dessine

une petite barque turque , arrêtée près de la nôtre, et dont les matelots raccommodent leurs voiles. En face de nous, de l'autre côté du Nil, les montagnes de la chaîne Libyque , coupées carrément' à leur sommet , ressemblent à de colossales fortifications ; elles ont cette teinte dorée dont le soleil revêt ici tout ce qui ne se couvre pas de végétation. Sur leurs pentes , dans les larges anfractuosités de la roche, brillent des masses blanches qui font aux yeux une singulière illusion; à cette distance, on croirait voir des neiges entassées. Ce sont des sables accumulés par le vent, et dont la blancheur sous ce ciel étincelant imite les neiges éternelles des Alpes. Plus d'une fois déjà nous avons été frappés de cette singularité.

Pendant que nos yeux charmés errent sur ces montagnes d'une si chaude couleur, sur la plaine verdoyante qui s'étend à leurs pieds, sur ce beau fleuve qui coule large et paisible comme un lac et où se réfléchit l'azur pâle d'un ciel sans nuage , notre pensée se reporte involontai-

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rement vers la France. C'est aujourd'hui le jour de Noël; c'est le temps des brouillards glacés, le temps des neiges et des frimas. Il nous semble d'ici entrevoir le pays natal à travers un épais rideau de brume, sous un manteau de givre et de glace. N'étaient les chères affections qu'on a laissées là-bas et qui arrachent toujours un soupir, quelle joie, quelle volupté de respirer à pareil jour cette tiède atmosphère , de s'épanouir aux rayons bienfaisants de ce soleil, d'admirer ce calme paysage qui semble baigné d'une lumière plus douce que celle de nos climats! Je le sais , rien ne tient lieu de la patrie ; mais qu'est-ce qui tient lieu du soleil? Le soleil, n'est-ce pas la vie, pour l'homme comme pour la nature? n'est-ce pas la santé, la joie, la poésie? Heureuses les hirondelles, qui tous les ans peuvent voler vers lui, et revenir tous les ans au nid qui a abrité leurs amours!

La journée tout entière se passe dans un calme plat. Notre impatience est grande pourtant d'arriver à Thèbes, dont nous ne sommes plus éloi-

gnés que de quelques lieues : demain sans doute nous toucherons au but.

Mais tandis que chacun se laisse aller aux douceurs du loisir forcé que nous fait le calme , une activité inaccoutumée règne à l'avant de notre cange. Depuis hier il nous semble qu'Agostino et le cuisinier machinent quelque complot ténébreux. Les moustaches de Nicolô sont plus allongées et plus menaçantes encore que de coutume. Nous avons bientôt le mot de l'énigme. L'heure du dîner est venue, et nous nous asseyons, non sans surprise, devant un véritable festin: pâtisserie, dinde rôtie, entremets raffinés, rien n'y manque. Nos maîtres d'hôtel ont combiné leurs talents pour nous festoyer en l'honneur de la Noël. Au second service , Agostino apporte triomphalement un gigantesque pouding.

Ce mets national est surtout à l'intention de nos compagnons de voyage : chez les Américains, comme en Angleterre et en Allemagne, on sait que la Noël est la fête populaire et de famille, comme chez nous le premier jour de l'an. Nous nous associons à cette attention délicate de notre

drogman, et nous vidons à la santé de nos compagnons quelques bouteilles de vin de Champagne prudemment apportées du Caire.

26 Décembre.

Quoique le vent soit très-faible, nous marchons, un peu à la voile, un peu à la halée. Nos matelots, qui voient le terme de leurs fatigues , s'attellent à la corde avec plus de courage. Nous coucherons ce soir à Louqsor.

Les bords du fleuve sont magnifiques; les palmiers et les mimosas plus nombreux et plus grands. Tout à coup, vers le soir, on nous montre, sur la rive qui est à notre gauche, audessus des dômes sombres d'un bois de palmiers, deux masses énormes d'architecture qui s'élèvent, comme deux collines blanches, sur l'horizon : ce sont les pylônes du palais de Karnac. Voilà Thèbes! Le soleil se couche, en face de nous,

dans des flots d'or, et jette comme une auréole sur le front de ces ruines imposantes.

Vers dix heures du soir, la barque s'arrête.

Nous sommes à Louqsor. De petites lumières

brillent tout le long du fleuve : ce sont des canges

de touristes amarrées au quai. La nuit est belle

et douce; impatients de contempler ces rivages

célèbres, nous descendons à terre, ou plutôt

nous gravissons la berge élevée qui borde le Nil

de ce côté. Le village est à quelques centaines

de pas de nous. Un splendide clair de lune jette

ses lueurs fantastiques sur les colonnes d'un

temple à demi écroulé; un obélisque gigantesque

raie de sa ligne noire la voûte étoilée du ciel.

De petits âniers, à peine vêtus, veulent nous

mener tout de suite aux ruines , et nous fourrent

presque leurs bêtes entre les jambes, tout en

épuisant pour nous séduire leur vocabulaire

étranger. « Bon baudet, Monsieur! — Karnac,

Signort — Beauliful, splendid, Milady! » Ces

derniers mots surtout sont prononcés avec un

accent anglais d'une pureté à toucher le plus

roide gentleman. Nous restons sourds cependant à cette éloquence polyglotte , et nous nous débarrassons à coups de canne des ânes et des âniers. A demain les merveilles de Thèbes!

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