CHAPITRE XI
TUÉBES (SUITE) LOUQSOfi KAMUC
ouqsor en arabe veut dire les Palais. Le village qui porte ce nom est le plus considérable de tous les centres d'habitation disséminés dans la plaine de Thèbes. Construit autour du palais d'Aménophis, il l'enveloppe, il rétreint de toutes parts : ses misérables Imites se sont adossées aux murailles, elles ont envahi les enceintes, elles encombrent les cours, obstruent les colonnades
et les sanctuaires. Du côté du fleuve cependant, se détachent les grandes lignes d'un portique soutenu par de belles colonnes à chapiteau évasé : ce portique sert d'abri aux âniers et aux chameliers, qui y dorment pendant le jour.
La façade principale du palais regarde le nord. Elle était formée par deux pylônes, de deux cents pieds de développement, de soixante de hauteur, sur lesquels sont sculptés d'immenses tableaux représentant des scènes militaires. A droite et à gauche de la porte qu'ils encadrent, étaient deux colosses de granit qui sont aujourd'hui enterrés jusqu'au cou dans le sable : c'étaient des portraits de Rhamsès le Grand. Les figures sont brisées; à peine distingue- 1 -on les oreilles et la forme de la coiffure.
C'est au-devant de ces colosses qu'étaient pla* ces les deux beaux obélisques de granit rose donnés par Méhémet-Ali à la France, et dont l'un décore aujourd'hui la place de la Concorde à Paris. L'autre est encore debout, à gauche de la porte. 11 est d'une admirable couleur, et c'est ici que Ton comprend combien les monuments des
pays méridionaux perdent à être transportés sous notre ciel humide. L'obélisque de Louqsor, vieux de tant de siècles, est aussi jeune, aussi brillant que le jour où la main de Sésostris Ta dressé sur sa base. Sa pierre a les mêmes teintes d'un rose pâle ; et sous les flots de lumière que lui verse ce ciel de feu , on le dirait sorti d'hier des flancs de la carrière de Syène. J'avoue que je n'ai pu me défendre de quelque pitié quand j'ai revu, depuis, son frère jumeau, transplanté au milieu des brouillards de la Seine, revêtu par la pluie d'une teinte grise qui le fait ressembler à du grès de Fontainebleau; pâli, décoloré, et se désagrégeant déjà sous l'influence d'un ciel brumeux et inhospitaliers
Les Égyptiens n'isolaient jamais les obélisques. On les trouve toujours accouplés deux à deux , au-devant des palais ou des temples. En langue hiéroglyphique, ce signe voulait dire stabilité '■; mais la destination particulière des obélisques
1 Ampère, Recherches sur l'Egypte.
placés à l'entrée des monuments, était d'annoncer, par les inscriptions gravées sur leurs quatre faces, par qui ces monuments avaient été construits, dans quel dessein, et en l'honneur de quelle divinité. Ces longues inscriptions, ces caractères bizarres, où l'imagination des hommes a si longtemps poursuivi en rêve les mystères de la religion et de la science antique, ne nous ont livré, quand le génie de Champollion les eut déchiffrés, que de fastueuses dédicaces où les Pharaons ont consigné le souvenir de leur gloire et de leur piété. Mais au point de vue historique, ces dédicaces, si vides qu'elles semblent, sont précieuses : elles donnent des dates irrécusables.
L'obélisque de Louqsor, comme celui de Paris, porte que le Pharaon Rhamsès II, « fils « des dieux et des déesses, seigneur du monde, « soleil gardien de la vérité, approuvé par Phré, « a fait ces travaux en l'honneur de son père ce Ammon-Ra, et a érigé ces deux grands obé- « lisques de pierre. »
C'est à Rhamsès le Grand, en effet, qu'est due
cette partie des monuments de Louqsor que je viens de décrire et qui regarde le nord. Elle est la plus remarquable pour la grandeur de l'architecture et la beauté des bas-reliefs. La partie la plus méridionale date, comme je l'ai dit, d'Aménophis : c'est une suite de cours , de salles et de sanctuaires , qui se prolonge à peu près parallèlement au fleuve , et dont il est difficile aujourd'hui de reconstituer l'ensemble par la pensée. On remarque dans cette partie du palais des colonnes qui affectent une forme toute particulière : elles ont à la base de fortes cannelures convexes , sont rondes au milieu , et se terminent par un bouquet de boutons de lotus. Larges, trapues, massives, elles semblent indestructibles.
Après cette rapide inspection de Louqsor, nous avons repris la route de Karnac. Je n'étais pas, je l'avoue , sans quelque inquiétude de voir s'évanouir au soleil de midi ma vision de la veille. Les ruines vulgaires perdent à être vues au jour ce qu'elles ont gagné aux illusions de la nuit.
Mais cette fois ma crainte était vaine. Karnac, à quelque heure qu'on le visite, étonne, émeut toujours autant. Tout y est si grand , tout y porte une telle empreinte de puissance et de majesté, que, sous la lumière limpide du soleil comme aux pâles et incertaines clartés de la lune, il semble aussi en dehors de toutes les proportions humaines , il excite la même admiration et le même enthousiasme.
S'ils étaient toujours francs, les voyageurs avoueraient que, neuf fois sur dix, devant les prétendues merveilles qu'ils sont allés visiter, ils ont eu une déception, et que la réalité leur a paru assez plate auprès du rêve. A Thèbes, et surtout à Karnac , j'ai éprouvé l'impression contraire. L'étonnement va jusqu'à la stupéfaction : l'imagination est vaincue; tout ce qu'on avait rêvé est dépassé par ce qu'on a devant les yeux; et plus on regarde, plus on étudie, plus cette sensation du gigantesque vous envahit et vous écrase.
Nous avons suivi le même chemin qu'hier soir.
L'avenue de sphinx , dont on ne trouve plus que quelques restes en arrivant aux ruines, s'étendait autrefois depuis Karnac jusqu'à Louqsor, c'est-à-dire sur un espace d'environ une demilieue. Plus de six cents sphinx la bordaient : l'eflet de cette décoration, reliant les deux groupes de palais, devait être des plus sévères et des plus imposants. Les sphinx sont de granit; ils ont une tête de bélier sur un corps de lion. En style hiéroglyphique, le sphinx à tête humaine était le symbole de la puissance; avec la tête de bélier, la tête d'Ammon, le grand dieu générateur, il était le symbole de la puissance divine. Pas un des sphinx de Karnac n'est resté intact : tous ont été mutilés ou décapités. Les hommes semblent s'être acharnés à briser ce que le temps seul n'eût pu détruire.
Il y avait une autre avenue de sphinx qui , partant du Nil et aboutissant à deux vastes escaliers, donnait, du côté de l'ouest, accès à la façade principale du palais. Des colosses qui formaient cette avenue , il ne reste que des débris informes, enfouis dans le sable.
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La grande porte triomphale sous laquelle nous sommes passés hier, est au contraire admirablement conservée. Il semble bien qu'on a fait des efforts pour desceller les assises de sa base; mais la masse a résisté. Cette porte a vingt et un mètres de hauteur sur douze de large. Malgré ces dimensions colossales, elle est d'une grande élégance. Comparativement au reste, l'époque de sa construction est récente : elle a été élevée , comme les deux autres grandes portes du nord et de l'est, par les Ptolémées. La décadence à cette époque se montrait déjà dans la sculpture , mais l'architecture conservait encore pures les traditions anciennes.
Les bas -reliefs représentent Ptolémée Évergète faisant des offrandes aux dieux. Nous remarquâmes que les têtes de toutes les figures ont été systématiquement effacées et piquées au marteau. Déjà nous avons eu lieu de faire cette observation sur plusieurs monuments de la rive gauche, surtout à Médinet-Abou. A qui attribuer ces mutilations? Peut-être aux premiers chrétiens, qui poursuivaient dans ces sculptures les images
des faux dieux à peine renversés de leurs autels. Peut-être aussi aux Arabes , à qui le Koran inspirait la haine non -seulement des idoles, mais de toute image religieuse , et qui , aujourd'hui encore , croient en brisant ces figures se préserver du mauvais œil.
Au lieu de pénétrer directement dans la grande salle, nous prenons à gauche pour commencer, par la façade qui regarde le fleuve , l'examen de cet immense amas de palais dont il semble assez difficile , au premier coup d'œil , de reconnaître le plan général. Essayons d'en esquisser rapidement les grandes lignes.
La façade du palais est formée de deux énormes pylônes, les plus grands qui existent. Ils ont ( car des mesures exactes peuvent seules donner idée de telles masses) un développement de trois cent cinquante pieds sur cent quarante de hauteur. Par la porte qui les sépare , on entre dans une vaste cour entourée de galeries : au milieu , douze superbes colonnes formaient une avenue. Toutes sont tombées, excepté une, dans un tremblement
de terre; les monstrueux tambours, couchés l'un sur l'autre, figurent à terre comme des piles de dames renversées.
En face de cette allée de colonnes , s'élève un second pylône : c'est celui qui donnait entrée dans la salle hypostyle. L'un de ses massifs s'est écroulé dans le même tremblement de terre; ses débris ont roulé au loin; on dirait d'une montagne foudroyée, et qui a couvert la plaine de ses ruines. Au seuil de la porte est une statue colossale , à demi brisée ; c'est l'image de Rhamsès le Grand, qui acheva ce monument commencé par son père.
On escalade un amas de pierres qui obstrue la porte : arrivé sur le haut , on est dans la grande salle, et Ton a en" face de soi la nef principale formée des plus hautes colonnes. Ici encore il faut des chiffres : ils en disent plus que toutes les paroles.
La salle renferme cent trente-quatre colonnes , encore debout, et égales en grosseur à la colonne de la place Vendôme. Douze grandes forment la
nef du milieu : celles-là ont soixante-dix pieds de haut , et trente-six de circonférence. Sur leur chapiteau évasé , qui a soixante-quatre pieds de tour, cent hommes pourraient s'asseoir. La salle a trois ou quatre fois la superficie de Notre-Dame de Paris.
M. Wilkinson, le savant égyptologue anglais, n'a rien exagéré quand il a dit que la salle hypostyle de Karnac est la ruine la plus vaste et la plus splendide des temps anciens et modernes. De l'aveu de tous les voyageurs, il n'y a rien de semblable sur la terre. Balbek même et Palmyre, dont tant de récils enthousiastes nous ont été faits depuis un demi-siècle, sans compter qu'ils sont relativement modernes, puisqu'ils datent de l'époque romaine 9 n'approchent pas de cette grandeur et de cette magnificence. J'ai vu , depuis, les ruines de Rome: j'avoue que l'Egypte me les avait un peu gâtées d'avance , et qu'elles m'ont semblé, le dirai-je? un peu mesquines au premier abord. Le Colisée seul m'a rendu quelque chose de l'impression profonde que Karnac avait produite sur moi.
Toutes les colonnes sont, de la base jusqu'au faite, couvertes de bas -reliefs gigantesques et d'hiéroglyphes. Les murailles sont pareillement revêtues de vastes tableaux représentant les conquêtes de Séthps Ier, qui a construit presque entièrement la salle. Là, le Pharaon est représenté, comme son fils Sésostris sur les murs du Rhamesséum , monté sur un char, et accablant de flèches ses ennemis. Plus loin, les vaincus font leur soumission. Puis le roi rentre triomphalement dans ses États , et reçoit les hommages des grands, des prêtres et du peuple.
Cette circonstance singulière, que les prêtres sont, dans les bas -reliefs, confondus avec tous les personnages de la cour du Pharaon, ne se remarque pas seulement ici ; on l'observe sur la plupart des monuments de Thèbes ; et Ton en a tiré cette conclusion , qui parait très -légitime , à savoir que nos idées sur le gouvernement tout théocratique de l'Egypte, sur la prépondérance originaire de la caste sacerdotale, sur la subordination enfin du trône à l'autel , sont complètement erronées. C'est l'histoire même, en
effet, ce sont les institutions mêmes de l'Egypte qui sont gravées sur ces murailles; et son organisation sociale, politique et religieuse s'y lit en caractères frappants. Or partout les Pharaons sont représentés comme recevant directement et sans intermédiaire le pouvoir royal des mains de la Divinité. Partout ils font eux-mêmes les offrandes et les dédicaces aux dieux. Partout les prêtres, comme les chefs de l'armée, sont représentés dans l'attitude du respect et de l'hommage du sujet au souverain. Il semble enfin résulter de toutes les cérémonies figurées sur les monuments , que le Pharaon , image et délégué de la Divinité sur la terre , réunissait en sa personne le double pouvoir de roi et de pontife, les doubles fonctions du commandement et du sacerdoce. Si cette organisation paraît quelquefois modifiée, c'est par suite de véritables usurpations consommées par des prêtres ambitieux. La vingtième dynastie offre un exemple de ce genre : dans la série de ses rois, on voit, après Rhamsès XIII , apparaître le cartouche d'un grand prêtre d'Ammon , qui s'empare du pouvoir poli-
tique et militaire, et dont les descendants occupent le trône pendant un certain temps.
Parmi les tableaux militaires de Karnac, il en est un qui a une importance historique particulière. Il représente un Pharaon traînant plusieurs chefs ennemis aux pieds des trois grandes divinités thébaines. Sur la poitrine de l'un de ces chefs, Champollion a lu ce mot Royaume de Juda, et le cartouche du roi égyptien lui a donné le nom de Sésonk. Or le Livre des Rois raconte que, dans la cinquième année du règne de Roboam , c'est-à-dire neuf cent soixante -cinq ans avant notre ère , un roi d'Egypte nommé Sésac envahit le royaume de Juda , pilla Jérusalem , et emmena le roi en captivité '. Il est impossible de ne pas reconnaître dans le Sésac de l'Écriture le Sésonk des cartouches de Karnac; et l'hésitation est d'autant moins possible que , dans la figure du roi juif emmené prisonnier par le Pharaon , le
1 III Rois, ch. xiv, v. 25 et 26. — Voy. aussi II Paralipomènes, ch. xu, v. 2 et suiv.
type de sa race est d'une vérité frappante et aussi reconnaissable que sur le fameux bas- relief de Tare de Titus à Rome.
J'ai dit que le palais de Karnac, commencé par Séthos Ier, avait été achevé par son fils Rhamsès le Grand : aussi les exploits de ce dernier occupent-ils , à la suite de ceux de son père, une place considérable sur les murailles de la partie orientale. Un tableau , entre autres, nous montre le char du roi entouré de tous côtés par ses ennemis, et le prince Couvrant un passage sur le corps des guerriers qu'ont percés ses flèches. A côté de ce tableau, est gravée une grande inscription qui contient le récit de l'exploit ainsi figuré sur la muraille. Ce récit, complété par d'autres inscriptions et par des papyrus, a été récemment traduit et publié par M. de Rougé , à qui les études égyptologiques doivent tant. C'est le bulletin , en style poétique , d'une campagne de Rhamsès en Asie, et le récit détaillé du fait d'armes par lequel, engagé seul au milieu des chars de guerre des ennemis , il parvint par
sa valeur personnelle à se tirer de ce pressant péril. H y a dans cette sorte d'épopée une grandeur et une simplicité dont il est impossible de n'être point frappé. Les peuples que combat le roi sont des peuples de race scythique qui avaient envahi toute l'Asie occidentale, la plaie de Schéto, comme les appelaient les Égyptiens, et comme ils s'appelaient eux-mêmes, de la même façon que plus tard Attila s'appelait le fléau de Dieu*. Au début du récit, deux espions de l'ennemi, arrêtés dans le camp, sont amenés devant le roi et interrogés. Ils répondent avec une fierté sauvage.
« Voici la parole des deux pasteurs, la parole « qu'ils disent à Sa Majesté : En multitude est le « Schéto ; il se hâte pour s'opposer au comman- « dément de Sa Majesté, car il n'a pas peur de « ses soldats... Elle s'est levée, la plaie de « Schéto , ô roi , modérateur de l'Egypte , pour « une parole orgueilleuse prononcée par vous
1 Ces Schétos ou Schétas sont sans doute les mêmes que ceux qui, dans la Bible, sont appelés les peuples de Chet ou les Chétim.
« aux Babaï. Elle vient la plaie de Schéto, perce sistant avec les nations nombreuses qu'elle a « amenées pour en venir aux mains , de toutes « les contrées qui sont du côté de la terre de « Schéto , du pays de Naharaïn ! et de celui de « Ta-ta , puissante par l'étendue de ses fantassins « et de sa cavalerie à cause de leur impétuosité, ce exaltée par les multitudes nombreuses qui s'é- (( tendent comme le sable , qui se répandent avec (( la rapidité de la flèche... »
L'armée égyptienne se met en marche pour châtier les Schétos. Le combat s'engage. « Les « fantassins et les cavaliers de Sa Majesté faite blirent devant l'ennemi... Alors Sa Majesté, à (( la vie saine et forte , se levant comme le dieu « Month, prit la parure des combats; couvert « de ses armes, il était semblable à Baal dans « l'heure de sa puissance *... Le roi, lançant son
1 La Mésopotamie. Ce nom est le même qu'emploie la Bible pour désigner cette contrée.
* Month, personnification du soleil dardant ses rayons. — Baal, un des noms du Typhon égyptien , dieu de la destruction.
« char, entra dans Tannée de Schéto. Il était i< seul ; aucun autre avec lui.. . Il se trouva envice ronné par deux mille cinq cents chars , et sur « son passage se précipitèrent les guerriers les « plus rapides de la plaie de Schéto et des peuples a nombreux qui les accompagnaient... Chacun « de leurs chars portait trois hommes; et le roi « n'avait avec lui ni princes, ni généraux , ni ses « capitaines des archers et des chars. »
En un pareil danger, le roi invoque le grand dieu de Thèbes , Ammon , et lui demande de le secourir.
« — Mes archers et mes cavaliers m'ont aban- « donné ! Pas un d'entre eux n'est là pour com- « battre avec moi. — Voici ce que dit Sa Majesté , « à la vie saine et forte : Quel est donc le dessein « de mon père Ammon? Est-ce un père qui (c renierait son fils?...
« N'ai-je pas célébré en ton honneur des fêtes « éclatantes et nombreuses, et n'ai-je pas remet pli ta maison de mon butin? On te construit « une demeure pour des myriades d'années. . . Je « t'ai immolé trente mille bœufs avec des herbes
« odoriférantes et les meilleurs parfums... Je t'ai « construit des temples avec des blocs de pierre, « et j'ai dressé pour toi des arbres éternels. J'ai « amené des obélisques d'Éléphantine... Je t'in- « voque, ô mon père! Je suis au milieu d'une « foule de peuples inconnus, et personne n'est « avec moi. Mes archers et mes cavaliers m'ont « abandonné quand je criais vers eux... Mais je « préfère Ammon à des milliards d'archers, à « des myriades de jeunes héros, fussent-ils tous « réunis ensemble. Les ruses des hommes ne « sont rien, Ammon l'emportera sur eux. O « Soleil! n'ai -je pas suivi l'ordre de ta bouche , « et tes conseils ne m'ont -ils pas guidé? Ne « t'ai -je pas rendu gloire jusqu'aux extrémités « du monde?...»
Ici le dieu intervient au milieu de la lutte, comme dans les combats d'Homère. « Ses pa- « rôles ont retenti dans Hermonthis. Phra vient f< à celui qui l'invoque; il te prête sa main; ré- « jouis-toi. Il vole à toi, il vole à toi, Rhamsès- « Maïamoun...
« — Je suis près de toi, je suis ton père, le
<< Soleil. Ma main est avec toi , et je vaux « mieux pour toi que des millions d'hommes « réunis ensemble. C'est moi qui suis le seigneur « des forces, aimant le courage : j'ai trouvé ton « cœur ferme, et mon cœur s'est réjoui. Ma « volonté s'accomplira... Je serai sur eux comme (c Baal dans sa fureur. Les deux mille cinq cents « chars , quand je serai au milieu d'eux , seront « brisés devant tes cavales... Leurs cœurs fai- (c bliront dans leurs flancs , et tous leurs mem- « bres s'amolliront. Us ne sauront plus lancer « les flèches, et ne trouveront plus de cœur pour « tenir la lance. Je vais les faire sauter dans les « eaux, comme s'y jette le crocodile. Ha seront « précipités les uns sur les autres, et se tueront « entre eux. »
Raffermi par le secours divin, Rhamsès se précipite au plus fort des ennemis, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, et rejoint son armée. Il adresse d'amers reproches à ses généraux et à ses soldats, et célèbre lui-même sa victoire : « Ils « sont retournés en arrière , en voyant mes « exploits. Leurs myriades ont pris la fuite, et
« leurs pieds ne pouvaient plus s'arrêter dans « leur course. Les traits lancés par mes mains (c dispersaient leurs guerriers aussitôt qu'ils arri- « vaient vers moi. »
Ces citations suffisent pour justifier ce que je disais tout à l'heure du grand caractère de la poésie épique égyptienne. On est frappé, en lisant ces fragments, des rapports curieux qu'ils offrent avec certaines scènes de V Iliade. N'est-ce pas ainsi que les héros grecs s'adressent à leurs dieux et invoquent leur secours, en leur rappelant les hécatombes immolées en leur honneur? N'est-ce pas ainsi que Chrysès invoque Apollon : « Écoute « ma prière , dieu qui portes un arc d'argent , « toi qui protèges Chryse et la divine Cilla... Si « jamais j'ornai ton temple d'agréables festons, « si jamais je brûlai pour toi la graisse des « chèvres et des taureaux, exauce aujourd'hui « mes vœux, et que, frappés de tes flèches, les « Grecs paient mes larmes. » N'est-ce pas ainsi qu'au milieu du combat « le sage Nestor prie « en étendant ses mains vers le ciel étoile : 0 « puissant Jupiter, si jadis dans la fertile Argos
« l'un de nous brûlant sur tes autels la graisse (( des taureaux et des brebis, t'implora pour son « retour, daigne t'en ressouvenir, roi de l'O- « lympe: éloigne l'heure fatale, et ne permets « pas que les Grecs périssent ainsi sous les coups « des Troyens! »
Ce qui est plus remarquable encore, c'est l'analogie singulière de cette poésie avec celle des Livres saints. Sauf l'inspiration religieuse qui donne à l'Écriture cette grandeur dont rien n'approche, c'est ici la même forme littéraire, c'est le même style et le même mouvement. Les expressions même se ressemblent, les métaphores sont presque identiques. On voit clairement ici ce que Moïse a gardé de son éducation égyptienne , et retenu des leçons de ses premiers maîtres , les scribes de la cour des Pharaons.
Sur un des pylônes qui précèdent la salle hypostyle, j'ai lu cette courte inscription: