SUI QUALI APPONEVANO IL LORO NOME
Et à la suite, les noms de tous les savants qui composaient l'expédition. On ne peut blâmer assurément les Romains d'avoir pris ce soin d'apprendre à la postérité leurs noms et leur passage : la commission d'Egypte pouvait se dispenser de pareille précaution.
En face de cette simple inscription qui ne
1 « Le 9 février 1841 , de retour des cataractes, les Romains ont contemplé avec admiration les ruines de Thèbes , et y ont inscrit leurs noms. »
porte qu'un chiffre, une date et le nom de la France, l'esprit voit apparaître et se dérouler toute une autre épopée , plus grande , plus héroïque que celle de Sésostris, et dont une partie, non pas la moins brillante, s'accomplit sur ces rives. Il y a soixante ans, nos soldats et nos savants ont parcouru et exploré ces contrées célèbres? Desaix venait de battre une dernière fois Mourad-Bey, le 16 vendémiaire an VII (7 octobre 1798). La haute Egypte était soumise. Arrivée devant Thèbes, au pied de ces monuments dont la grandeur étonne même après qu'on a vu les Pyramides, l'armée entière, saisie d'admiration , battit des mains , les saluant de ses applaudissements.
On sort de la salle de Séthos par un second pylône , qui ferme la nef principale vers l'est. Là commence un autre groupe de ruines; ou plutôt, quand on a escaladé les monceaux de pierres entassées qu'on a devant soi, on voit s'étendre au loin un champ de destruction, un chaos sans nom, une plaine immense couverte de colonnes
es w
brisées, de portiques , de salles, de temples renversés les uns sur les autres , de murailles déchirées, de pylônes entr'ouverts , de blocs formidables, les uns suspendus à demi, les autres précipités dans un indescriptible désordre.
A cet endroit, quatre magnifiques obélisques de granit rose s'élevaient , placés deux à deux , et prolongeaient à l'œil les perspectives majestueuses de la grande nef de la salle hypostyle. De ces quatre obélisques, deux sont encore debout, un peu inclinés seulement sous l'effort des siècles et des tremblements de terre. Les deux autres gisent sur le sol, brisés en morceaux : l'un d'eux avait cent pieds de hauteur ; c'est le plus grand qu'on connaisse. Nous en avons mesuré le pyramidion; on appelle ainsi la partie aiguisée en pyramide qui termine l'obélisque : il a neuf pieds de chaque angle au sommet.
C'est ici qu'on peut admirer de près et la beauté de la matière, et le poli qui lui a été donné, et par-dessus tout la perfection avec laquelle y sont gravés en creux les caractères hié-
roglyphiques. Ces caractères sont incisés à une profondeur d'un demi -pouce, et les incisions sont si nettes, qu'on les dirait faites à remportepièce. Quel moyen inconnu avaient donc les Égyptiens de tailler une pierre aussi rebelle au ciseau que le granit? Mais il semble que ceci n'était pour eux qu'un jeu; ils faisaient bien plus : on a des sarcophages , au musée du Louvre, sculptés en plein basalte. Or le basalte est une pierre qui rebute nos meilleurs outils, et qui a bientôt mis hors de service nos aciers les mieux trempés. Et ce qui confond d'étonnement, ce qui dépasse toute idée, c'est que les Égyptiens ne connaissaient pas le fer : parmi les innombrables objets découverts dans les tombeaux, on n'a trouvé que des instruments de cuivre. Avaient- ils donc pour tremper le cuivre un procédé aujourd'hui perdu? Il y a là, en tout cas, un problème qu'on n'a pu résoudre encore et qui attend son Champollion.
Les ruines de la partie orientale de Karnac n'ont qu'une importance secondaire auprès de
celles que nous venons de parcourir, et je n'essaierai pas d'en faire rénumération. On y distingue toutefois un palais de Thouthmosis, de la dix -huitième dynastie, qui semblerait grand partout ailleurs ; et un petit temple ou sanctuaire d'Ammon , en granit rose , merveilleusement sculpté. Ce temple , reconstruit par les Pharaons de la même dynastie, parait avoir été primitivement élevé à une époque bien antérieure. Sur des colonnes qui s'y voient encore, on lit, en effet , le nom d'un roi bien plus ancien , Osortesen, ou Sesourtesen Ier, de la douzième dynastie. Le même nom a été lu sur l'obélisque d'Héliopolis. Les monuments de cette époque reculée ont un intérêt historique d'autant plus grand , qu'ils sont extrêmement rares et qu'ils jettent un jour précieux sur l'histoire de l'ancienne Egypte. Longtemps on a cru que l'époque héroïque des Thouthmosis, des Séthos et des Rhamsès, c'està-dire la période des dix-huitième et dix-neuvième dynasties, qui régnaient quinze ou seize cents ans avant Jésus -Christ, avait été la vraie période d'épanouissement et en même temps l'apogée de
la civilisation égyptienne. Aujourd'hui des monuments nouvellement découverts , comme ceux de cet Osortasen Ier qui avait bâti un temple à Karnac et un autre à Héliopolis , comme encore les admirables peintures de Béni -Hassan exécutées sous Osortasen II, nous apprennent que, sous la douzième dynastie, c'est-à-dire cinq ou six siècles avant Thouthmosis et Rhamsès le Grand, la civilisation était déjà arrivée en Egypte à un haut degré de développement. Il y a plus : si les monuments de la dix -neuvième dynastie l'emportent par la grandeur et la majesté, ceux de la douzième attestent une perfection plus grande et un art plus achevé.
Entre ces deux dates lumineuses, entre ces deux époques florissantes d'une civilisation déjà si avancée, que s'était-il passé? Un fait considérable et qui domine l'histoire de la vieille Egypte. On sait que, deux mille et quelques cents ans avant l'ère chrétienne , une invasion de Barbares renversa le trône des Pharaons. Ces Barbares, connus dans l'histoire sous le nom de Pasteurs ou Hicsos, appartenaient vraisemblablement à
ces tribus nomades , les unes de race scy thique , comme les Schétos, les autres de race sémitique, qui parcouraient l'Asie centrale et occidentale. Ils inondèrent la basse et la moyenne Egypte , refoulèrent jusqu'au delà de Syout les anciens rois du pays, et s'établirent en conquérants dans Memphis, portant partout devant eux le pillage et la dévastation. La domination de ces Pasteurs paraît avoir duré quatre ou cinq cents ans1; elle s'étend de la treizième à la dix- huitième dynastie , et coupe ainsi en deux l'empire des Pharaons.
Pendant cette période , une épaisse nuit couvre la basse Egypte : la civilisation est reléguée dans la haute Egypte et l'Ethiopie , avec les Pharaons qui régnent à Thèbes. C'est seulement sous la dix -septième dynastie que ces Pharaons thébains commencent à descendre le Nil, repoussant devant eux les Pasteurs ; et il est vraisemblable que ce retour des rois indigènes sur le sol d'où ils
1 C'est eous un des rois pasteurs que Jacob et ses enfants vinrent s'établir en Egypte.
avaient été chassés, a été l'origine de la tradition recueillie par les Grecs et longtemps admise sans preuve, qui faisait descendre d'Ethiopie la civilisation égyptienne : hypothèse qui parait justement le contraire de la vérité. Quoi qu'il en soit, il est parfaitement certain que, antérieurement à l'invasion des Pasteurs, une brillante civilisation régnait déjà dans la basse Egypte. Dès la troisième et la quatrième dynastie se montrent des monuments d'une grandeur merveilleuse : c'est de ce temps que datent les pyramides de Ghizeh, et divers temples qui les avoisinent *. L'époque de la douzième dynastie parait avoir été, si l'on
• II n'est pas inutile peut-être de faire remarquer que ces données historiques , qui reportent la civilisation égyptienne à une époque plus reculée que ne fait la chronologie ordinaire, n'infirment en rien pour les catholiques l'autorité des Livres saints. De l'aveu des théologiens, aucune chronologie n'est article de foi. A bien dire, il n'y a pas de chronologie dans la Bible, ou du moins celle qu'on en déduit repose sur des données simplement approximatives. Ainsi le texte hébreu et la Vulgate placent le déluge à 2,300 ans avant Jésus-Christ; le texte samaritain, à 3,000; celui des Septante, à 3,500. — Voyez Éclaircissements sur le cercueil du roi Mycerinus, par M. Ch. Lenormant. .
en juge par les sculptures retrouvées depuis peu, l'apogée de l'art égyptien. Les Pasteurs ne laissèrent que des ruines; mais à peine furent-ils expulsés, que l'art reprit un nouvel essor. Moins parfait peut-être, il revêtit alors ce caractère religieux et prit ces proportions grandioses qu'on admire dans les monuments de Thèbes.