‹ Un hiver en ÉgyptChapitre 20 sur 24 · LES CROCODILES LES HYPOGEES DE BÉNI-HASSAN · texte numérisé non relu

LES CROCODILES LES HYPOGEES DE BÉNI-HASSAN

LE KAMS1N

4 Janvier.

a physionomie et les habitudes de notre bord ne sont plus les mêmes qu'en remontant le Nil. Adieu les doux loisirs de l'équipage, paresseusement étendu à l'ombre de la grande voile latine que gonflait un vent favorable! Adieu aussi les chauds rayons de soleil qui inondaient notre salon , et dont parfois nous étions obligés de nous

défendre! Nous allons vers le nord; et le vent du nord que nous avons en face est souvent désagréable, en même temps qu'il contrarie beaucoup notre marche. Quoique le courant du Nil soit encore fort en cette saison , les barques sont si lourdes, qu'on ne marche guère que par le temps calme. Il y a bien la corde et la rame; mais ce rude travail ne convient guère à nos Arabes , et toutes les excitations d'Agostino échouent bien vite contre leur indolence naturelle.

C'est pitié de les voir soulever, avec une gaucherie et une mollesse tout orientales , leurs longs avirons qui plongent à peine dans le fleuve. Pour tromper leur ennui, ils chantent : c'est l'habitude en Egypte; le chant accompagne tous les travaux. On dirait que ces paresseux enfants du soleil ont besoin , pour supporter le travail , de lui donner l'apparence d'un plaisir. Tantôt ils entonnent en chœur un chant monotone; tantôt l'un d'eux chante d'une voix nasillarde une sorte de complainte, dont tous les matelots répètent le .refrain. D'autres fois, chaque couplet se ter-

mine par un ah! prolongé, que pousse tout l'équipage et qui est de l'effet le plus original. Le marmiton, pendant ce temps, allume le narguilé, qu'il va présenter successivement à tous les rameurs : chacun d'eux n'en aspire que deux ou trois bouffées, et le rend pour qu'il passe à son voisin. Quand il y a peu d'eau , les matelots poussent la barque à la perche. Us ont alors un mot particulier, qu'ils répètent sans cesse pour s'encourager : Elëissa ! elétssa ! modulant les premières syllabes et accentuant fortement la dernière. Mais cet exercice parait leur déplaire encore plus que la rame.

Bientôt on laisse perches et avirons, on se couche le long du bord, et nous allons comme nous pouvons, à la dérive, c'est-à-dire très-lentement. Alors nous prenons nos fusils, nous sautons dans le canot, et nous nous faisons mettre à terre. En chassant sur le rivage, nous n'avons pas de peine à suivre la barque. Aujourd'hui nous avons fait un massacre immense de pigeons. M. P*** a tué un chacal, et mon frère un magnifique héron.

Près d'une petite ville, nommée, je crois, Farchout, nous avons vu, en chassant au bord du fleuve, un personnage étrange : c'était un santon , ou saint musulman. Il était assis ou plutôt couché à demi , immobile , les jambes étendues, dans une espèce de fosse peu profonde, creusée tout près du chemin de halage. La terre battue et durcie lui servait de lit, sans un brin de paille, sans une feuille sèche. C'était là sa demeure. Hiver et été, nuit et jour, il reste là étendu , sans bouger, sans abri ni contre le soleil, ni contre le vent, ni contre le froid et la rosée des nuits. Notez qu'il était complètement nu , et que son vœu l'astreint à ne jamais couvrir une partie quelconque de son corps. Il m'a semblé avoir, si on peut lui donner un âge, de cinquante à soixante ans. Depuis combien d'années est- il là? Je l'ignore et on n'a pu me le dire; mais il doit y avoir longtemps, à en juger par la couleur de son teint. Sous ce soleil torride, sous ces variations terribles de température, la peau de ce malheureux s'est noircie , durcie , racornie ; elle paraît devenue rugueuse comme

de la peau d'éléphant ou de crocodile. Je n'ai rien vu de plus affreux et de plus triste. Tout autour de ce pauvre saint, étaient rangés dés femmes et des enfants qui le contemplaient avec une profonde vénération. C'est la piété des fellahs de la ville voisine qui lui fournit le peu de maïs cru dont il se nourrit.

Nous avons dépassé, un peu au-dessus de Ghirgeh, un point où s'arrêtent quelquefois les voyageurs : c'est de là qu'on va voir ce qui reste d'Abydos. Selon Strabon, c'était la seconde ville de la Thébaïde. La principale ruine est un temple qu'on croit avoir été celui d'Osiris, et qui est d'un caractère très -sévère. Mais ce temple est ensablé jusqu'à la hauteur des soffites : il faut y descendre par les terrasses. Ces ruines, situées à plusieurs lieues dans les terres, étaient de trop peu d'intérêt pour nous écarter autant de notre route.

6 Janvier.

Le vent est devenu si violent que nous ne pouvons marcher. On s'arrête près de la petite ville de Souhag, dont la mosquée blanche s'élève au milieu de massifs de verdure. Le soir, après dîner, nous nous promenons autour de la ville. Des bandes immenses de grues et de hérons se sont abattues dans les palmiers et les mimosas, pour y passer la nuit : les arbres sont à la lettre tout noirs de ces oiseaux. Au retour, les chiens du village nous poursuivent de leurs hurlements effroyables; mais ils sont lâches, et la vue d'un bâton les tient en respect.

Nous avons dépassé aujourd'hui de nombreux trains de goulleh ou baUas: ce sont des cruches à long col, dont on se sert partout en Egypte pour rafraîchir l'eau. Elles se fabriquent aux

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environs de Kenneh. On obtient la pâte qui les compose en mêlant du sel à l'argile : ce sel , en fondant, ouvre une multitude de pores par où filtre incessamment le liquide. L'eau qui reste, refroidie par l'évaporation , arrive à un degré de fraîcheur extraordinaire. Pour faire descendre ces cruches jusqu'au Caire, on les lie avec des branchages, de manière à former d'immenses radeaux, qui ont quelquefois plus de cent pieds de long et en contiennent jusqu'à quatre ou cinq mille.

Vers huit heures, pendant que nous devisions tranquillement au salon , nous avons tout à coup entendu un grand bruit de voix à l'avant de notre cange. Au milieu d'un flux de paroles, éclataient des cris, des vociférations : il y avait une rixe parmi nos matelots. Nous sortons sur le pont; et nous voyons, en effet, Agostino et le reïs qui s'efforcent, je ne dis pas de séparer leâ combattants , car les Arabes se battent plus avec la langue qu'avec les poings , mais de calmer les colères et de rétablir Tordre. Leurs efforts cependant étaient vains, et le tumulte continuait.

Alors M. P***, a\ec le flegme tout britannique qui ne l'abandonne jamais , rentre au salon , saisit un bâton déposé sur le divan, et s'avance vers le groupe des querelleurs ; puis , sans dire un mot , sans avertir ni crier gare/ le voilà qui se met à distribuer à droite et à gauche de grands coups de canne, frappant sur les têtes aussi bien que sur les épaules. En un instant, le calme fut rétabli, le silence se fit, et chaque matelot, comme un écolier pris en défaut , retourna à son poste. Je reconnus, ce jour- là, dans notre compagnon de voyage le planteur de la Caroline du Sud: il venait d'appliquer à nos Arabes, on voit avec quel succès, les moyens de discipline qu'il avait coutume d'employer avec ses nègres.

7 Janvier.

Nous espérions, grâce au calme, arriver demain matin à Syout. Mais tout à coup une se-

cousse fait frémir la barque dans toute sa longueur : nous avons donné sur un banc de sable. Les matelots , poussant avec les perches , et criant leur éternel refrain cleissa! font de vains efforts pour nous remettre à flot. Ils ont beau se jeter à l'eau pour essayer de soulever la barque : tout est inutile. Le moindre cabestan tirant sur une ancre ou sur une amarre, nous dégagerait en un instant; mais le cabestan est une machine trop savante pour les mariniers du Nil : je ne crois pas qu'on en puisse trouver un sur toutes les barques qui parcourent le fleuve. La nuit tombe : il n'y a pas d'espoir qu'on nous dégage avant le jour. Ce qui ajoute à la contrariété, c'est que le calme continue, et que cette nuit nous aurions fait du chemin. Notre équipage se résigne plus aisément : c'est pour lui une nuit de repos, et il se met bravement en devoir d'en profiter.

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8 Janvier.

Il a fallu que tout le monde , drogman , hommes de service et même passagers, mit la main à la manœuvre pour achever de nous, tirer de ce maudit banc de sable. Nos matelots ont ramé avec plus de cœur pour regagner le temps perdu. Nous sommes vers le milieu du jour à Syout.

Nos Américains ont vu dans leur Guide Murray qu'il y a près de Syout des tombeaux anciens. Ces tombeaux, complètement dégradés, offrent fort peu d'intérêt, quand on a visité surtout ceux de Thèbes et qu'on doit visiter encore ceux de Béni -Hassan. Mais puisque Murray Ta dit , il faut bien y aller voir. Nous ne voulions pas pour si peu désobliger nos compagnons de voyage; et par le fait ils nous ont, sans le vouloir, donné occasion de faire une promenade charmante.

La route, comme on sait, est magnifique. Nous montions de vaillants petits baudets. Ali, notre valet de chambre, qui est de ce pays, nous sert de guide. Il est en grande tenue : gilet de soie brodé, ceinture aux vives couleurs, pantalon blanc bouffant attaché au-dessous du genou, superbes babouches de maroquin jaune. Ainsi équipé , il a la meilleure tournure et nous fait honneur à la tête de la caravane.

Nous laissons la ville à droite; et bientôt, parvenus au pied de la montagne, nous quittons nos ânes pour gravir un sentier rapide. De petites cavités, creusées dans le roc, frappent nos regards ; il y en a un nombre considérable. Ce sont des tombes, mais qui sont trop petites pour avoir pu recevoir des momies humaines : les corps qu'on y déposait étaient ceux des loups sacrés, adorés autrefois en ce lieu. Syout, en effet , est l'ancienne Lycopolis , la ville des Loups1.

1 L'animal qu'adoraient les Égyptiens, et auquel les Grecs ont donné le nom de loup, semble avoir été le même que le chacal d'aujourd'hui/qui tient à la fois du loup et du renard.

Les hypogées, ou grands tombeaux, sont placés plus haut. Celui où nous entrons, le plus vaste et le mieux conservé , se compose de deux chambres dont l'étage est très -élevé. Sur les murs et sur le plafond se voient encore des vestiges de peintures : mais il est impossible , dans l'état actuel, de distinguer les scènes qui y étaient représentées ; c'étaient , à ce qu'il parait , des tableaux relatifs à l'art militaire des anciens Égyptiens. Malgré cela, nos Américains, à grand renfort de besicles et de torches , s'obstinent à parcourir tous les coins et recoins du tombeau , tâchant de se persuader qu'ils voient des choses merveilleuses. Ils ont un peu la manie des Anglais, qui, en voyage, admirent religieusement tout ce que leur Guide déclare admirable. Nous les laissons à leurs laborieuses investigations, et nous gravissons un escarpement de la montagne qui domine tout le pays : de là nous avons une vue magnifique et pleine de contrastes saisissants.

La vallée, d'une chaîne à l'autre , paraît comme une opulente prairie. Devant nous, la ville, en-

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