‹ Un hiver en ÉgyptChapitre 21 sur 24 · W SE · texte numérisé non relu

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tourée de jardins, semble sortir, avec ses blancs minarets, d'une corbeille de verdure. Plus près, sur la gauche, est un immense cimetière : la cité des morts est presque aussi grande que celle des vivants. Avec ses murailles basses et dentelées, avec ses petits dômes d'une blancheur éclatante , elle s'étend comme un drap funéraire sur le désert sans limites qui confine la ville de ce côté. Le domaine de la mort touche celui de la vie ; l'aridité et le silence enveloppent de toutes parts le mouvement et la fécondité.

Syout, capitale du Saïd ou haute Egypte, est une ville d'au moins trente mille habitants , assez importante par son commerce. Elle est le rendezvous des caravanes du Darfour. C'est là que , naguère encore, les marchands d'esclaves amenaient , à travers le désert , épuisés de fatigue et de privations , les bandes de jeunes nègres qu'ils conduisaient au Caire. C'est là , pendant le séjour forcé que leur imposait la quarantaine, qu'ils mutilaient ces malheureux enfants destinés au service du harem : on s'explique ainsi comment

le cimetière de Syout est d'une étendue si extraordinaire. Une chose triste à dire, c'est que c'étaient des Coptes, chrétiens quoique schismatiques , qui se livraient à ces abominables pratiques. Aujourd'hui l'esclavage est aboli en Egypte. le ne répondrais pas qu'il ne s'y vendît plus d'esclaves ; mais du moins ce commerce , devenu clandestin , a singulièrement diminué d'importance.

Le bazar de Syout doit aux relations continuelles de cette ville avec le Soudan et le Darfour un caractère assez original. On voit là des Bédouins, enveloppés de couvertures grises , les pieds entourés de linges serrés avec des cordes ; des Nubiens, aux traits réguliers et au visage d'un noir bronzé ; des Abyssins, coiffés du turban bleu ; des Coptes, aux traits fins et allongés comme ceux des Juifs, vêtus de noir et l'écritoire au côté, car ils sont presque tous scribes. Nous avons acheté au bazar un certain nombre de fourneaux de pipe en terre rouge: ces pipes, qui se fabriquent ici, sont renommées et d'une forme très- gracieuse.

9 Janvier.

Nous marchons lentement, contrariés par le vent. Tout à coup on nous annonce qu'une barque de fellahs qui remonte et nous dépasse, a vu des crocodiles : ils dorment au soleil , couchés sur un petit banc de vase qu'abritent de hauts rochers, dont le Nil baigne le pied. Quoique nous n'ayons que des fusils de chasse et de petites balles, nous voulons les saluer au passage. Le canot remonte sans bruit , en rasant au plus près la montagne. A trente pas de nous à peu près , au détour d'un rocher, nous voyons les deux monstres : deux coups de feu partent presque en même temps. Mais ils ont déjà plongé dans le fleuve, et c'est à peine, j'imagine, si notre plomb leur a chatouillé l'épiderme. Ils avaient bien une quinzaine de pieds de longueur. On sait que le crocodile ne peut être frappé qu'au défaut de

l'épaule et sous le ventre. Il faudrait pour une telle chasse des armes de précision et des balles coniques à pointe d'acier.

C'est un hasard que nous ayons vu des crocodiles sur ce point du fleuve : rarement ils descendent au-dessous de Syout. A cette époque froide de Tannée, ils ne sortent de l'eau que pendant les heures les plus chaudes du jour. Loin d'attaquer l'homme, le crocodile fuit devant lui , du moins quand il est à terre. Dans l'eau, il est plus dangereux; et l'on fait sagement, l'été, de ne pas se baigner avant d'avoir fait un grand bruit pour l'éloigner. Les Arabes, et les Nubiens surtout, ne prennent pas même cette précaution.

La violence du vent dégénère en une véritable tempête. Le Nil est agité comme une mer, et imprime à la cange un mouvement de roulis qui devient très -désagréable. 11 faut s'arrêter : on amarre la barque au pied d'un grand rocher. Le paysage est triste et sauvage; tout le long de la rive droite, de hautes falaises coupées à pic; de

l'autre côté du fleuve , de grandes plages unies et quelques îlots de verdure, qui disparaissent sous le nuage de poussière que le vent amène du désert. Des barques qui remontent, passent près de nous, filant avec toutes leurs voiles gonflées, pareilles à des oiseaux effrayés. Nous les suivons d'un œil de regret.

Non loin d'ici, sur la rive droite, se voyaient encore, il y a quelques années, les ruines d'Antinoë , ville de fondation romaine. En Tan 130 de notre ère , l'empereur Adrien visitant l'Egypte , son favori Antinous se noya dans le Nil. Adrien, en guise de monument, lui bâtit une ville, près du lieu où il avait péri. De plus, il fit de lui un dieu, et voulut qu'on l'adorât dans toute la province.

On admirait encore en 1828 de beaux restes de temples , de théâtres , de colonnades , et un arc de triomphe élevé par Alexandre Sévère. Mais un jour Ibrahim-Pacha eut l'idée de construire une raffinerie dans ces parages. Extraire la pierre de la montagne et la tailler eût pris du temps et de l'argent : on jugea plus simple de jeter bas

les colonnes, de démolir l'arc de triomphe, et d'en prendre les débris pour bâtir l'usine.

12 Janvier.

Deux jours de calme nous ont conduits devant Béni-Hassan.

Les hypogées de Béni-Hassan sont, après ceux de Thèbes , les plus célèbres de l'Egypte. Ils sont creusés dans la chaîne Arabique. Pour gagner la montagne , nous traversons péniblement une plage aride, couverte d'arbustes épineux, où le pied s'enfonce tantôt dans le sable mouvant , tantôt dans des vases à demi desséchées. Sur la pente crayeuse et blanche, les rayons réverbérés du soleil brûlent les yeux ; la chaleur est accablante.

Les tombeaux, ouverts à mi -hauteur de la montagne , sont tous sur la même ligne. Chacun d'eux est précédé d'un portique, que soutiennent

des colonnes taillées dans la masse du rocher : cette disposition est d'un effet très-simple et trèsgrand.

Depuis que Champollion a rendu ces grottes funéraires si célèbres, elles ont été singulièrement dégradées par les voyageurs. Les peintures qu'on y voit n'en sont pas moins du plus haut intérêt. Elles appartiennent à l'époque de la douzième dynastie et au règne d'Osortasen II ; c'està-dire , qu'elles ont à peu près quatre mille ans d'antiquité.

A la différence de celles de Thèbes , ces peintures sont appliquées sur la pierre unie , et non point superposées à des sculptures en creux ou en relief. Ce sont quelquefois des sujets religieux , des offrandes aux dieux ; mais le plus souvent des tableaux de la vie domestique, représentant les travaux des champs, la chasse, la pêche, la gymnastique. On voit des canges somptueuses, garnies de rameurs, remonter le Nil; dans l'une est une momie couchée sur son lit funèbre.

Des inscriptions qui accompagnent ces tableaux

disent quel fut le personnage enseveli dans chaque tombe, quelles fonctions il remplit, quels honneurs lui furent conférés. L'une d'elles, relative à un gouverneur de province, fait de lui cet éloge, remarquable par l'élévation morale qu'il dénote : « Aucun orphelin n'a été maltraité par « moi. Aucune veuve n'a été violentée par moi. « Aucun mendiant n'a été bâtonné par mes « ordres. Aucun pâtre n'a été frappé par moi. « Aucun chef de famille n'a été opprimé par « moi : je n'ai pas enlevé ses gens à leurs tract vaux. »

Parmi les scènes diverses que contiennent les tombeaux de Béni -Hassan, il en est une qui a particulièrement excité l'attention et provoqué les recherches des savants. Elle représente un certain nombre d'hommes vêtus d'un costume étranger, ayant la barbe et les cheveux roux, les yeux bleus, et un teint clair qui contraste fortement avec le teint rouge ou brun des Égyptiens. Ces hommes, appartenant évidemment à une autre nation, à une autre race, sont conduits

devant un haut fonctionnaire à qui ils semblent être présentés par un scribe. Quels sont ces étrangers? A quel titre venaient-ils en Egypte? Cette question a donné lieu à plus d'une réponse. Champollion crut que c'étaient des Grecs ; mais il n'avait pas connaissance alors de l'inscription qui a révélé la haute antiquité des grottes de Béni-Hassan. Wilkinson les prit pour des captifs ; mais cette hypothèse tombe , quand on voit ces personnages avec des armes et des lyres, conduisant des ânes chargés de bagages. D'autres ont cru que c'était Jacob et ses enfants émigrant en Egypte; mais l'établissement des Hébreux dans ce pays est postérieur à la douzième dynastie. L'opinion la plus probable est celle de M. Lepsius. Il pense que le fait de l'émigration de Jacob fut précédé de bien d'autres faits semblables, et que le tableau de Béni-Hassan représente l'arrivée d'émigrants qui demandent à être reçus sur cette terre de l'Egypte, dont la fécondité devait être pour tous ses voisins un objet d'envie. Ces émigrants étaient sans doute d'origine scythique, comme les Schétos; ou bien

appartenaient à la race sémitique, comme ces Hicsos qui , un peu plus tard , envahirent rempire des Pharaons ; de sorte que ce serait là en quelque sorte Favant-garde de l'invasion des Barbares, et comme le pronostic de la catastrophe prochaine.

Un fait curieux, c'est que ni dans les peintures de Béni -Hassan, ni dans celles de Syout, qui sont à peu près du même temps, on n'a vu de chevaux représentés. Le cheval évidemment était inconnu à cette époque en Egypte. Peutêtre y fut-il amené par les Hicsos ou Pasteurs; car les peintures de Thèbes le reproduisent dans de nombreux tableaux. Quant au chameau, on ne le voit nulle part, et son introduction est de beaucoup postérieure.

43 Janvier.

Le calme continue. La température a même une mollesse qui semble annoncer un changement dans la direction du vent. Dieu le veuille , car depuis douze jours nous avons marché avec une lenteur désespérante. Nous sommes encore à environ quarante lieues du Caire.

Nous abordons à un petit village pour acheter quelques provisions. Un bois épais de mimosas et de dattiers l'entoure : nous chassons un peu ; mais la chaleur est énervante. Sous une tente près du village , nous apercevons plusieurs femmes. L'une d'elles, plus jeune que les autres, fume nonchalamment un narguilé. Sa toilette est bizarre et recherchée : ses cheveux sont ornés de sequins; une profusion de colliers retombent sur sa brune poitrine, que la tunique laisse à demi découverte. Elle a aussi des bracelets,

d'immenses pendants d'oreilles, et un anneau d'argent passé dans la narine. Son visage est légèrement tatoué; mais sous cet accoutrement singulier elle n'en est pas moins fort belle. Elle nous regarde assez effrontément en nous montrant ses dents blanches. Agostino, à qui nous nous informons, répond en ricanant. Il paratt que ce sont des aimées. Sous le règne d'Abbas- Pacha, il y a quelques années, un grand nombre de ces femmes furent enlevées du Caire par la police , et déportées tout le long du Nil dans les villes et les villages, jusqu'à Assouan et même au delà.

Décidément le vent a sauté au sud : il souffle avec force. On tend la voile, et la barque commence à filer grand train. Bientôt l'aspect du ciel change. Au sud, du côté du vent, l'horizon, toujours si limpide, se trouble et prend une teinte grise. De minute en minute, le vent augmente : il a presque la violence d'un ouragan. Nous marchons avec une vitesse de trois à quatre lieues à l'heure.

Malgré la force du vent, l'air est chaud, lourd, accablant. Évidemment c'est le kamsin qui souffle, le sirocco des Italiens. Kamsin, en arabe 9 veut dire cinquante : au printemps, ce vent du désert règne en Egypte avec plus ou moins de continuité pendant une cinquantaine de jours. L'hiver, il se fait sentir plus rarement. Surtout, il n'a dans cette saison ni la même- violence ni la même ardeur redoutables. En ce moment, et impatients que nous étions des lenteurs du retour, il nous paraissait plutôt un bienfait qu'un inconvénient. Pourtant nous ne fûmes pas sans en souffrir un peu. L'atmosphère était devenue comme opaque; le ciel semblait de plomb; et, dépouillé de rayons , le soleil apparaissait comme un disque de métal rougi au feu.

On avait peine à respirer : l'air aride et mêlé d'une poussière impalpable fatiguait la poitrine. De là sans doute cet état d'abattement , d'énervement invincible qu'on éprouve pendant tout le temps que souffle le kamsin.

Mais nous glissions sur Teau avec la rapidité

de l'hirondelle : les rives fuyaient comme un panorama mouvant. Plus on approche du Caire, plus elles sont plates et monotones; en revanche le fleuve s'anime de plus en plus. Les barques de commerce se montrent plus nombreuses.

Nous en vîmes une, chargée d'une immense meule de paille hachée , que la violence du vent avait fait à moitié chavirer et qui s'était échouée près de la rive. Deux hommes étaient couchés nonchalamment sur le haut de la meule , et regardaient leur paille s'en aller au fil de l'eau : le flot minait incessamment la base du fragile édifice qui s'écroulait comme un tas de sable. On nous dit que ces hommes attendaient du secours qu'on était allé chercher. Je n'en admirais pas moins avec quelle tranquille résignation ils contemplaient ce désastre, qui les ruinait peut-être. Transportez cette scène sur un fleuve d'Europe : quels cris! quel désespoir! mais aussi quelle activité, et quelle énergie contre la mauvaise fortune ! Toute la différence des deux races est là.

A dix heures du soir, le vent diminue ; mais nous ne sommes plus qu'à quelques lieues du Caire. On s'arrête devant le village de Daschour. C'est de là que demain nous devons aller visiter les pyramides de Sakkarah et le Sérapéum.

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