LES BAZARS
e toutes les ville» de l'Orient , le Caire est la plus belle, au dire unanime des voyageurs. Constantinople a f son incomparable panorama r *" - du Bosphore; Smyrne a ses bazars; Damas, ses maisons élégantes et somptueuses ; mais ni Damas, ni Smyrne , i ni Constantinople n'ont la physionomie originale , l'aspect vivant et animé du Caire. « C'est ((. la seule ville, dit M. de Chateaubriand , qui « m'ait donné l'idée d'une ville orientale, telle
« qu'on se la représente ordinairement V » Et il y a longtemps que le Caire jouit de cette réputation. Les contes arabes des Mille . et une Nuits en parlent sur le ton de l'enthousiasme poétique : « Qui n'a pas vu le Caire , « n'a rien vu ; son sol est d'or, son ciel est un « prodige; ses femmes sont comme les vierges « aux yeux noirs qui habitent le paradis. Et « comment en serait-il autrement, puisque le « Caire est la capitale du monde*? » Je n'ai pas pu vérifier si les femmes du Caire ressemblent toujours aux houris; car, sauf les femmes du bas peuple, toutes sont sévèrement voilées: mais je crois qu'aujourd'hui, comme du temps de Harounal-Raschid, le Caire est encore, bien que singulièrement déchu, une des villes du monde les plus curieuses et les plus faites pour émerveiller. On entre dans le Caire par la place de l'Esbe-
1 Itinéraire de Paris à Jérusalem.
• On place au commencement du xvie siècle la rédaction des contes des Mille et une Nuits. Elle ne peut pas au moins être postérieure . car il n'y est question ni de la pipe ni du café.
kieh. Entourée de palais, d'hôtels, de maisons de riche apparence, cette place a la figure d'un immense quadrilatère, plus large d'un bout que de l'autre. Une double rangée de gommiers magnifiques forme tout alentour de larges avenues , sur lesquelles ils versent une ombre épaisse. Le long de ces avenues sont installés des cafés , simples baraques faites de planches ou de treillis; au devant , on a placé de petites tables et des chaises : usage et mobilier tout européens, importés ici depuis peu d'années. C'est là que les négociants et les banquiers européens se réunissent tous les soirs pour causer des affaires et des nouvelles du jour, en fumant et en prenant le café ou les sorbets. Quelques-uns de ces cafés sont exclusivement fréquentés par les Turcs , les Arméniens ou les Juifs , et sur les bancs placés à la porte on voit à toute heure les joueurs d'échecs obstinément penchés sur leurs damiers.
Autrefois le centre de la place , plus bas de quelques pieds , formait comme un vaste bassin que remplissaient les eaux du Nil à l'époque de sa crue, et où se célébrait avec de grandes réjouis-
sanees la fête de l'Inondation. Ce sont les Français qui, lors de la conquête, ont desséché cette sorte de lac ou de marais. Font exhaussé et planté d'arbres. Aujourd'hui c'est un beau jardin v percé de deux grandes allées qui se coupent en croix et d'allées sinueuses qui circulent à travers d'épais massifs de mimosas, de lauriers, de tamarix. J'y ai remarqué aussi quelques arbres d'Europe qui à cette époque (10 décembre) portaient encore toutes leurs feuilles.
Il faut bien convenir que la place de l'Esbekieh, toute belle qu'elle est, rappelle encore beaucoup l'Europe, et par les constructions qui l'entourent, et par le nombre assez considérable d'étrangers qui s'y donnent continuellement rendez -vous. Pour voir le vrai Caire, montons à âne et enfon* çons-nous dans les rues de la ville.
Devant chaque hôtel stationnent des bandes d'ânes tout harnachés, avec leurs grosses selles de maroquin rouge, et leurs housses rouges bordées de galons d'or. Quelques-uns sont trèseoquets, peignés, rasés, tondus comme des chevaux pur sang , à l'exception des jambes où Je
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poil est conservé et artistement découpé de façon à leur dessiner comme des bas à jour. Ici, bien plus encore qu'à Alexandrie, l'âne est le moyen de locomotion universel. Grâce aux selles anglaises , les dames européennes elles-mêmes peuvent se conformer à l'usage. C'est plus qu'un usage au surplus, c'est presque une nécessité. Il y a quelques voitures particulières au Caire , mais fort peu , et encore moins de voitures de louage. La raison en est bonne : c'est que , à l'exception de deux ou trois grandes rues qui traversent la ville dans sa largeur, toutes les rues du Caire sont tellement étroites, tortueuses et encombrées, qu'une voiture n'y saurait passer. Un âne passe partout au contraire, partout où peut passer un homme. Sur son âne, on pénètre dans les ruelles les plus étroites , on traverse les encombrements les plus inextricables, on entre même et l'on se promène dans les bazars, où l'on peut faire ses emplettes sans descendre.
Seulement, quand vous irez choisir votre monture, je vous conseille de vous armer de votre canne et d'en user énergiquement pour protéger
votre liberté. Autrement vous êtes en un instant entouré par une troupe d'âniers à demi nus qui, avec toutes sortes de cris et de gesticulations, vous offrent leurs services, vous saisissent qui par un bras, qui par une jambe, qui par la basque de l'habit, et, vous enlevant de terre, malgré vos menaces et vos réclamations , se mettent en devoir de vous hisser sur leurs bêtes. J'ai failli pour rua part être, le premier jour, victime de ces empressements exagéré*, et sans la canne dont je m'escrimai de mon mieux, je courais risque d'être tiré de la sorte, non h quatre chevaux, mais h quatre ânes et autant dïiniere. C'est d'ailleurs un assez triste spectacle, et, quand on y réfléchit, un signe prorond de dégradation morale, que la résignation, l'indifférence, pour mieux dire, avec laquelle cette race reçoit les coups. Elle y est si habituée, que c'est pour elle, ce semble, chose toute naturelle et de droit; elle plie les épaules et baisse la tête, sans jamais faire entendre ni une réclamation nî une plainte. Un autre signe de l'abaissement de ce peuple, c'est la Mendicité universellement pratiquée. Il y
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a un mot que l'étranger entend sans cesse retentir ici autour de lui , et dont il a bien vite les oreilles fatiguées ; c'est le mot de bakchich. Le bakchich y c'est la buona mono des Italiens, c'est le pourboire des Français. Partout, à toute heure , vous êtes harcelé , poursuivi par ce cri qui s'élève incessamment de la bouche des hommes, des femmes, des enfants. Mais je reviens à nos ânes de l'Esbekieh .
Une fois en selle, vous êtes sauvé. L'animal part à fond de train , excité par son conducteur qui suit en criant et le piquant d'un bâton pointu. Ces ânes, généralement petits, bruns, portant les oreilles droites, ont une allure bien autrement rapide et fringante que leurs frères d'Europe ; et cette allure, toute rapide qu'elle est, est extrêmement douce et agréable. Us galopent aussi fort bien ; mais leur pied n'est sûr que dans une marche modérée : si on les force , ils buttent parfois, et alors cavalier et monture roulent dans la poussière. Laissés à leur allure naturelle, ils sont infatigables : leur vigueur et leur sobriété rivalisent avec celles du chameau ; une poignée de
fèves les nourrit, et l'on en a vu qui restaient trois jours sans boire.
A l'extrémité nord de la place , quand on a passé devant l'hôtel du consulat de France, on tourne tout à coup à gauche , puis à droite , et l'on se trouve en face de la grande rue du quartier Franc, qu'on appelle le Mousky. Déjà , bien que la voie publique soit encore large, l'encombrement est extrême, la foule est énorme, et le spectacle que vous avez sous les yeux est des plus curieux et des plus amusants. A tous les coins des carrefours, au-devant des maisons, sont établies des marchandes de pastèques, d'oranges, de bananes , de cannes à sucre ; des marchands ambulants vous offrent des confitures, des éventails, des chasse-mouches : tout cela crie à tue-tête. Le milieu de la rue est obstrué par des charrettes basses, à quatre roues, attelées de deux bœufs, et dont l'essieu de bois gémit d'une façon lamentable ; par des bandes d'ânes chargés de terre ou de paille ; par de longues files de chameaux portant de grandes outres pleines d'eau , ou des
moellons mal attachés sur leurs flancs avec des cordes et qui menacent la tête des passants. Parmi tout cela , une population de toutes les couleurs, affublée de tous les costumes, y compris ceux qui n'en ont point ou peu s'en faut : des femmes de fellahs, grandes et sveltes, enveloppées, comme des fantômes, de leur longue souquenille bleue ouverte sur la poitrine, et portant sur la tête d'énormes fardeaux ; des femmes turques ou coptes, juchées sur leur âne qu'un serviteur conduit par la bride , hermétiquement voilées jusqu'aux yeux , et enveloppées de grandes capes de soie noire qui les font ressembler à d'immenses chauves - souris ; de gros Turcs , en pantoufles , majestueusement assis sur leur âne richement harnaché, fumant une longue pipe, graves et solennels comme des sénateurs romains; des officiers égyptiens passant à cheval , dans leur ample et pittoresque costume, la tête couverte de la cuffieh jaune, avec un arsenal de pistolets à la ceinture, précédés de leur sais qui fait ranger la foule.
La première impression , au milieu de tout <?e
monde bariolé , criant , courant , gesticulant, est celle d'un étonnement mêlé de quelque anxiété. On n'a pas assez de ses yeux pour voir, de ses oreilles pour entendre. Assourdi par les clameurs des marchands et des âniers , ahuri de ce mouvement prodigieux dont rien ne peut donner l'idée dans nos villes d'Occident, distrait par mille objets à la fois, par tant de costumes et de physionomies étranges , le voyageur a peine à garder assez de sang- froid pour diriger sa monture, pour ne pas renverser les aveugles, heurter les femmes, écraser les enfants, et pour se garer des ânes qui passent au galop ou préserver sa tète des grandes poutres chargées en travers sur le dos des chameaux. Tout cela passe et tourne devant vous comme un kaléidoscope; ou plutôt vous vous croiriez emporté dans une course au clocher, ou dans la ronde infernale d'un bal masqué. Au premier moment, c'est à donner le vertige.
Mais on s'y habitue bien vite; et, passé cette espèce d'étourdissement dont on ne peut se défendre d'abord, rien de plus gai, de plus animé,
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