UNE RUE DU CAIRE
de plus divertissant que ce spectacle des mes du Caire. Et pourtant nous ne sommes ici que dans le quartier Franc, dans le Mousky, c'est-à-dire dans une grande rue nouvellement rebâtie, large et bien alignée, bordée de magasins européens tels qu'on en voit à Alexandrie et à Malte, garnis de toutes les denrées, de tous les produits de l'industrie européenne, modes de Paris, épiceries de Marseille, vins de Bordeaux, coutellerie de Sheffield.
Ce qui contribue, à part la population qui la remplit et où sont noyés de rares Européens, à donner à la rue du Mousky un aspect très-oriental , c'est qu'elle est en partie couverte de grandes nattes ou de treillages en feuilles de palmier. Plusieurs rues du Caire, celles du moins qui sont un peu larges, ont ainsi une sorte de tenture destinée à protéger les passants et les marchands contre l'ardeur du soleil et à y entretenir un peu de fraîcheur.
Aucune des rues du Caire n'est pavée. On les arrose même en hiver, pour empêcher la poussière. C'est un agrément de marcher partout sur
un sol doux, uni, et qui ne retentit pas, comme dans nos villes, sous les roues des charrettes et les pieds des chevaux : mais c'est aussi un inconvénient et presque un danger, en ce que, sur cette terre spongieuse et sourde comme un tapis, nul bruit n'annonce l'approche d'un cheval ou d'une voiture. Il y a, en effet, quelques voitures, dans les grandes rues, ce qui au premier abord peut paraître presque impossible. On prétend que le général Bonaparte a été le premier qui se soit fait conduire dans les rues du Caire en calèche à quatre chevaux; et l'on a dit spirituellement que, s'il a fait de plus grandes choses, il n'en a guère fait de plus difficiles. Aujourd'hui ce tour de force a perdu de son merveilleux, au moins dans le Mousky moderne et agrandi. Cependant la foule est telle et les obstacles si nombreux , que toute voiture est obligée de se faire précéder par un coureur qui crie aux passants de se garer, et qui même, de la longue baguette dont il est armé, va frappant à droite et à gauche les baudets trop lents à se ranger.
H ne pleut guère au Caire , et surtout la pluie ,
qui tombe quelquefois l'hiver, y dure peu : c'est fort heureux, car avec ces rues sans pavé on ne pourrait s'en tirer. Une ondée d'une demi-heure les transforme en marais : impossible de marcher dans cette argile grasse et tenace. C'est alors un spectacle lamentable: les ânes glissent, les chameaux s'abattent; les pauvres Turcs perdent leurs babouches dans la boue. Il n'y a que les Arabes, toujours nu-pieds, qui s'en tirent.
. Au bout du Mousky est le quartier Juif. La rue est encore large, droite, de construction moderne; seulement les boutiques arabes remplacent les magasins européens. Mais parvenu à l'extrémité de cette grande rue récemment bâtie, soit que vous tourniez à droite ou à gauche, vous entrez dans la vieille ville : rues étroites et tortueuses; petites maisons, noires d'aspect, serrées les unes contre les autres dans un désordre pittoresque; au-devant, de petites boutiques, larges de quelques pieds, encombrées de marchandises qui pendent aux parois, aux piliers, et envahissent souvent la moitié du passage. Ici la foule est plus
pressée, la circulation plus difficile, le tapage et les cris aussi assourdissants.
Plus on avance , plus les rues sont étroites, anguleuses et sombres. Nous voici dans un passage couvert, large d'un à deux mètres à peine, garni de petites boutiques toutes remplies de fioles et de flacons de toutes formes : un parfum pénétrant s'en exhale; c'est le bazar des marchands d'essences et d'eau de rose, un des produits célèbres de l'Egypte. Plus loin, c'est le bazar des étoffes, où s'entassent les soies de Brousse, les mousselines de Damas, les burnous de l'Algérie, les châles de la Perse et de l'Inde. Il faut avouer que ces bazars répondent peu, par leur aspect général, à l'idée brillante qu'on s'en fait. Ceux d'Alger, de Tunis, de Damas sont plus riches, dit-on, que ceux du Caire.
Des fontaines publiques décorent presque tous les carrefours de la ville. Ces fontaines sont des monuments charmants, aussi remarquables par l'élégance de l'architecture que par la richesse et la grâce des détails. Généralement, elles sont de forme semi- circulaire; la plupart construites en
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marbre blanc. La façade est ornée de colonnes; dont les intervalles sont revêtus de grillages dorés : des sculptures délicates, dans le goût arabe, décorent la frise, sur laquelle sont peints ou gravés des versets du Koran. Ces fontaines sont presque toutes des fondations pieuses. Le défunt, dans les inscriptions qu'on y lit, sollicite les prières du passant, en échange de l'eau qu'il lui offre : usage simple et touchant qu'expliquent assez les nécessités d'un climat torride. L'eau , en Orient, est le premier des besoins et la première des richesses : c'est le bienfait par excellence, car c'est la vie même; là où elle coule, coulent avec elle l'abondance et la joie; là où elle manque, régnent la détresse et la mort. On comprend que des familles riches aient attaché leur nom à ces monuments populaires. Près des bazars, est une fontaine magnifique que Méhémet-Ali a fait ériger ainsi en mémoire de sa sœur.
Il y a toujours foule autour de ces fontaines. Les femmes y viennent remplir leurs amphores rouges au long col, qu'elles portent sur la tète. Les passants s'y désaltèrent, les chameaux et les
ânes s'y abreuvent. Presque toujours, à la fontaine est jointe une école publique et gratuite.
Les monuments qui, avec les fontaines, contribuent le plus à embellir le Caire, sont les mosquées. Le nombre en est considérable : on en compte , je crois , plus de trois cents. Souvent j'en ai vu deux, trois et quatre dans une même rue, et à quelques pas de distance. Leurs minarets ont des formes très -variées, toujours hardies et légères : les frises sont ornées de dentelures et de sculptures. Mais ce qui frappe d'abord le regard et donne à ces édifices un aspect original, c'est que leurs hautes murailles sont peintes de larges bandes horizontales, d'un rouge pâle, disposées à des distances égales : décoration qui s'harmonise merveilleusement et avec cette architecture arabe, gracieuse et fleurie, et avec le ton général de la pierre, qui a pris partout les teintes chaudes et dorées de ce beau ciel.
C'est bien ici le pays de la couleur et de la lumière! La couleur, elle s'étale partout, riche et splendide; la lumière, elle ruisselle et éblouit.
C'est une fête perpétuelle pour les yeux. Tout leur est spectacle et enchantement. A côté d'un chef-d'œuvre d'architecture, un rien les étonne et les charme; une porte de mosquée en ruine, une échoppe de marchand, un coin de rue tortueux avec ses fenêtres sculptées et ses balcons treillages: voilà tout un tableau, et un tableau charmant si un rayon de soleil vient en animer les détails. Que de fois, en parcourant les rues du Caire, nous nous sommes arrêtés tout à coup pour admirer de ces effets magiques de couleur, de ces jeux merveilleux de l'ombre et de la lumière ! Je me souviens entre autres d'un carrefour situé, je crois , à l'extrémité du bazar des étoffes. Une vieille mosquée s'élevait d'un côté, avec ses murs rayés de blanc et de rose; de l'autre, de grandes maisons aux fenêtres étroites et grillées. Des frises de la mosquée aux terrasses des maisons , étaient tendues des toiles, des nattes, des tapis, destinés à tempérer l'ardeur du jour. Mais, à travers ces tentures à demi pendantes , glissaient jusqu'à terre quelques rayons de soleil qui, projetant sur les masses d'ombre comme des îles de lumière,
faisaient briller par places la foule bariolée et mouvante , et étînoeler aux étalages des marchands les soies chatoyantes et les étoffes brochées d'or et d'argent. Cadre et personnages, caractère et costumes , contraste vigoureux des clartés et des ombres , nous avions là sous les vi n\ une de ces scènes qu'affectionne et qu'a reproduites vivantes sur la toile le pinceau de Decamps.
Sauf le Mousky et deux ou trois grandes rues marchandes, impossible à l'étranger de se reconnaître et de s'orienter dans les rues du Caire : c'est un labyrinthe inextricable ; c'est un dédale et un lacis sans fin de rues, de ruelles, de passages obscurs, où les Aniers seuls peuvent retrouver leur chemin. Beaucoup de ces ruelles sont tout juste assez larges pour deux hommes de front, et l'on a peine à passer sans encombre si Ton se croise avec un âne chargé ou un chameau. Nous autres gens du Nord, nous cherchons, nous appelons le soleil : ici on le fuit; c'est l'ennemi. Les maisons se serrent les unes contre les autres, pour l'empêcher de passer. Souvent elles ont,
comme nos vieilles maisons du moyen âge, plusieurs étages qui s'avancent en saillie l'un sur l'autre. Mais ce qui ajoute le plus à l'obscurité des rues, tout en les décorant d'une façon charmante, ce sont les moucharabieh, ou balcons, dont presque toutes les fenêtres sont garnies.
Ces balcons, tout en bois, fermés exactement sur les trois faces par des grillages serrés ou des panneaux élégamment sculptés et découpés à jour, avec toutes sortes de fantaisies et d'arabesques, sont disposés de façon à ce qu'on puisse voir de l'intérieur sans être vu. Plusieurs ont comme de petits avant- corps au moyen desquels l'observateur, en avançant la tête, peut plonger le regard perpendiculairement au-dessous de lui. Ces cages délicieuses ne laissent jamais entrevoir les charmants oiseaux qu'elles tiennent captifs. A peine , de temps à autre , voit-on une main furtive entr'ouvrir discrètement le châssis, ou deux yeux de gazelle briller à travers le treillage. Pour le voyageur, dont ils attirent involontairement le regard et dont l'imagination les peuple de gracieuses figures, ces balcons ouvragés sont
l'ornement des rues du Caire; mais, hélas! rené sont, en effet, que des fenêtres de prison; ce ne sont que les grilles des harems, cette plaie de F Orient* Derrière, vous trouveriez la servitude, la dégradation t tous les vices du maître et tous ceux de l'esclave. Ainsi en est- il parlout en ce pays; au dehors l'éclat et la poésie, au dedans la misère et la corruption*
Dans les rues étroites „ les moucharabieh se rejoignent presque d'un côté de la rue à l'autre: et lorsque les maisons ont plusieurs étages qui surplombent l'un sur l'autre, les balcons supérieurs s'enlre-croisenl littéralement, ei, fer tuant presque la rue par en haut, n'y laissent pas pénétrer le soleil, a peine le jour. Dans la saison chaude, ces ruelles doivent être très-fraielies ; en revanche, comme l'air ny circule guère, elles doivent être assez malsaines* Pour se défendre du soleil, on s1 expose à la peste*
Du reste, il faut rendre justice h la police de la voirie égyptienne : je n'ai pas vu beaucoup de villes en Europe qui puissent, pour la propreté
des rues, être comparées au Caire. Tout le monde sait qu'à Constantinople ce sont les chiens seuls qui sont chargés de nettoyer les rues; et il en est ainsi, je crois, à peu près dans tout l'Orient. Ici, tous les matins, les rues sont balayées et les immondices enlevées. Cette propreté merveilleuse était, je l'avoue, un de mes étonnements. Comme tout ce qui se voit de bon en Egypte, cette police date de l'occupation française; mais c'est au gouvernement de Méhémet-Ali qu'elle a dû d'être organisée et de durer.
Despote impitoyable, Méhémet-Ali était du moins un grand administrateur. Il avait fait, de l'administration en Egypte , un mécanisme de fer, écrasant les individus, exploitant la terre comme les hommes, mais marchant avec régularité. Il n'a pas eu de successeurs; mais l'impulsion donnée par lui s'est continuée; la machine qu'il avait construite fonctionne encore, bien qu'au centre la force organisatrice et la pensée supérieure soient désormais absentes.