LES MOSQUEES
or s sommes allés fiu]onr- (riiiii \isit('i' la citadelle.
'*' ' ^^f hàlie sur la croiiix' tlii
^-^^^Va ^ïoJ^atam, qui s"ele\e au
Xy" nord de la ville el la do-
1^^ I mine. Comme nons sommes loties dans
^\s la parTu" nu'ridioiiale, |)res de la place
^^ de rEsbekieli, il nous laul, pour nous y
rendre, traverseï' le (laire dans loule sa larireur.
Après avoir franchi le .Monsk\ , le (puirtier des
Juifs et celui des Ma/.ars, nous entrons dans les
quartiers des artisans. Un bruit assourdissant de marteaux annonce de loin la rue des chaudronniers : à la suite sont les bourreliers , puis les corroyeurs , puis les marchands de pipes , et ainsi de suite. Au Caire, chaque commerce, chaque industrie a son quartier et sa rue, comme dans nos villes du moyen âge. Une ressemblance de plus avec nos villes d'autrefois, c'est que chaque quartier avait ses portes qui se fermaient à la nuit : les portes subsistent encore en beaucoup d'endroits; mais elles sont déjetées, vermoulues, et depuis longtemps elles onl cessé de tourner sur leurs gonds.
On monte à la citadelle par une rampe en spirale, assez douce pour que les voitures puissent la gravir : à dioite et à gauche s'élèvent de vieilles mosquées en ruine, avec leurs minarets ébréchés par le temps et comme calcinés par le soleil. C'est à Méhémet -Ali qu'est due cette route nouvelle, large, commode, plantée d'arbres. Il n'y avait autrefois, pour arriver à la citadelle, qu'un chemin étroit, escarpé, taillé dans le roc, qui allait, plus à l'est, déboucher sur la place de Roumelieh
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par une porte en (Icmi-oùivc , n;iii(|ii(''e de deux tourelles.
C'est dans ce vieux clieniiii, ii droite en montant, que se passa, en ISII, lu druinc Icirihlc qui consolida dans le sang la domination du p;icha. Arrivé au pouvoir à force (riiahileté et d'audace, de persévérance et de souplesse; contirmé par la Porte dans le gouvernement de TEgypte, qu'on lui laissait par cette raison |)rincipalenienl qu'on neût pas pu le lui olcr, Méliémet-Ali n'avait |)lus d'adversaires (pic les .Mameluks , milice turbulente et redoulahlc (|iii, pcndaiil ciu(| siècles, avait domine la proxiuce et lui a\ail donné des maîtres. Hien (pic décimée et siniiulicremenf affaiblie pai" la coinpièle française , elle leiiail en ccliec le iioii\eau lionxcnicmenl , cl faisait peser sur le pays le poids (ruiie féodalité brutale cl d'ime anarchie dévorante. Longtemps ce fut entre le pacha et les Mameluks une suite de coml)als , de \ engeances , de représailles: chassés du Caire, nuiis toujours mena('ants, ils s'étaient retiivs dans la haute Kgy|)te et de là entretenaient dans tout le [)a\s une agitation
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rontinuelle. Enfin, à la veille de sa grande expédition contre les Wahabites, ne pouvant laisser derrière lui des ennemis aussi dangereux , Méhémet-Ali demanda à la ruse ce que la force ouverte n'avait pu lui donner.
Avec des paroles de réconciliation , avec des promesses et des présents, il attira au Caire ses adversaires. Des fêtes somptueuses devaient avoir lieu pour le départ de l'expédition d'Arabie. Le l^'mars 1811, tous les Mameluks sont invités à la citadelle : c'était là que résidait le pacha. Ils s'y rendent avec douze à quinze cents cavaliers de leur suite, revêtus de leurs plus riches costumes et de leurs plus belles armes. Méhémet- Ali les reçoit sous une tente magnifique, et leur olIVe les sorbets et le café avec une cordialité faite pour dissiper tous les soupçons. La fête terminée, les Mameluks se retirent aux sons d'une musique militaire ; mais , parvenus au bas de ce chemin étroit et abrupt dont j'ai parlé, ils trouvent fermée la porte massive qui donne sur la place de Roumelieh. Des Arnautes, troupes dévouées au pacha , les enveloppent par derrière :
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il se voient cernés, traqués dans une gorge profonde, bordée de hautes murailles. Au même instant , un feu terrible éclate de tous cotés : de toutes les meurtrières, pleut sur eux une grêle de balles. La résistance était impossible; ils n'avaient pas même de cartouches. Quelques-uns, avec la rage du désespoir, poussant leurs chevaux au travers de la mousqueterie , reviennent sur leurs pas, et tentent, le sabre à la main, de se faire jour. Ceux qui toml)ent aux mains des .\rnautes sont conduits devant le pacha et décapités. Un seul échappa : il se nommait Anym-Bey. Parvenu dans la grande coui' du palais, poursuixi par la fusillade jiis(|u a la plate- foruîc du iniii' d'enceinte, cl u"a\iiiil (pi'a choisir eutr(> deux genres de mori , il lança son cheval de la terrasse haute de plus de vingt mètres. Le vaillant animal fut tue sur le coup ; ThonHue , (luoique meurtri, se i-ele\a, et, grâce à quelques Arabes qui eurent pitié de lui, put qudcpies jours après se réfugier en Syrie '.
' On a écrit que ce Mainelul< . saisi Iniil jours plus tard, avait été décapité. Le l'ait parait faux. Le II. 1*. Laorlj,
Certes, si la politique explique un pareil acte, rien ne peut ral)Soiidi-e ; prair avoir eu un précédent dans le luassacie des Strélitz par Pierre le Grand, pour avoii' servi de modèle au massacre des Janissaires parle sultan Mahmoud, il n'en est pas moins odieux. Ce qu'on peut dire de mieux [)oiir l'excuser, c'est qu'à l'anarchie stupide entretenue par cinquante tyrans il fit succéder un despotisme unique et intelligent qui devait être un bienfait pour l'Egypte. Quoi qu'il en soit, de ce jour le pouvoir de Méhémet-Ali fut affermi ; et le pacha put travailler sans obstacle à la réalisation de ses projets d'agrandissement et de l'éforme.
La citadelle du ('aire est nue véritable ville. Ses trois enceintes, qui ont un développement de plus de trois kilomètres , renferment, en effet, plusieurs palais avec leurs jardins , douze
auteur d un livre réeeul sur l'Egypte, raconte avoir vu lui-même Anym-Bey à Jérusalem et avoir recueilli de sa bouche les détails de sa fuite.
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mosquées , des casernes , des arsenaux , des tribunaux , des places d'armes , sans compter des ministères et des ai'ciiives. Nous laissons nos ânes dans la première cour, et nous nons acheminons à pied vers la izrandc ni()S(iii(''e. C'est Méiiémet-Ali (pii la construite: connnencée vers 1820, elle n'a ('(é achevée (pic jxmi d'années avant sa mort.
Un vieux TiM"c, (pii fume assis sui- ses (alons, vient nous mettre aux pieds des chaussons de grosse toile blanche, (|ni s'attachent avec des ficelles par-dessus nos souliers, ('ette cérémonie acconi|)lie , on nous inlrodiiil dans une \asle cour carrée (pii précède la nios(|U('H'. Celle cour es! magnificpie; la richesse de la matière éblouit vi'aimenl le reiiard : le pa\e, la fontaine (pii est au milieu, tout ornée de l'iches sculplin'es. la galerie soulenue de coloiuies, (pu l'orme le< tr(Ms côtés de la coim' op|)oses ii l;i mosquée, loul est en marbi'e blanc ; et sous ce ciel d'inie inaltérable sérénité on ne \oil janiiiis . connue d;ms nos climats humides, comme en Italie même, le marbre se noircir ou se cou\ rir de mou>ses \ertes;
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il garde éternellement sa blancheur immaculée, et l'éclat que lui a donné la main de l'ouvrier.
L'intérieur de la mosquée est plus riche encore. Le revêtement des murailles et les colonnes qui poi'tent la voiite sont en albâtre oriental, cette belle pierre d'un jaune pâle, aux larges ondes transparentes et laiteuses. Les frises sont peintes de couleurs vives; et autour de la coupole centrale pendent, au bout de longues chaînes ornées de touffes de soie, une innombrable quantité de lampes. Dans l'angle à droite en entrant, s'élève , derrière une grille dorée, le tombeau de Méhémet-Ali. Tout cela est splendide, et le premier aspect est merveilleux. Mais si la matière est admirable , l'art est médiocre. Ce n'est plus là cette architecture arabe, si légère et si hardie, si élégante dans ses caprices , dont nous avons déjà pu en passant contempler les monuments dans les rues du Caire; et Ton est tenté de répéter au pacha le mol (hi sculpteur grec : « Ne pouvant la faire belle , tu l'as faite riche. » Mais est-il besoin d'aller jusqu'en Egypte pour trouver des exemples d'une semblable décadence, et voir
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dans lîirl r<'li^i('ii\ hi l'icliox- rcmplîiccr le beau ?
A (-(Mr (le la firaiulc iii()>(|ii('(' >(• lidiixc le palais (lu Nice-roi. (!"esl un ('(lilicc moderne et de painrc apparence, l/intefienr l'époiid an\ dehors: luxe et iiiau\ais lioùl , mélange de harharie et de civilisation; des antichambres délabrées, des corridors sales et enfumes, oii pendeni d'ignobles quinquets, conduisent à des salles dorées et entourées de riches dix ans. A côté de meubles de Boule ou de palissandic sculpt('', on \oil inie mauvaise table de noyei', boileuse el couxerle (Tune toile cirée. Près du tiône est le fauteuil de repos du vice-roi, un faulenil gigantesque, où trois hommes tiendraient a Taise. L'obésité, on le sait, est rinfirmité des Turcs : on dirait dnn mal endémi(pie , el (jui les alleini loul jeinu^s. Bien (]U(> .>h''lieniel-Ali fût r,i-ec d'origine ', sa race semble déjà sèlre ahàlardie sous Tiidlnence ener-
' Il ("(ail lU' à CaviilM , en Macédoine; t'I (-'('tait mémo pour lui un sujet de vanité que cette communauté dorlizino avec le vainqueur de Darius.
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vante du climat et subir cette loi d'appesantissement précoce. Son petit-fils, Abbas-Pacha, était un véritable Tu l'c, au pliysique et au moral; son fils, Mohammed -Saïd , le pacha actuel, affligé jivant l'acre dun embonpoint monstrueux , ne parait pas être d'une autre nature. C'est un fait général et souvent observé, sans qu'on en rende bien compte, que les races étrangères, les races européennes surtout, s'altèrent et dépérissent en Egypte. Les enfants européens y meurent presque tous avant la dixième année. Dans les familles même qui résistent à cette influence pernicieuse, le type primitif dégénère promptement; et dès la seconde ou la troisième génération, il a dépouillé à peu près toutes ses qualités premières. Les Ptolémées en ont laissé dans l'histoire un curieux exemple : la race de l'héroïque Lagus vient finir en cet être diftbnnc (fui fut flétri du sobriquet de Physcon, c'est-a-dire le Ventru ou l'Enflé. La dynastie des Mameluks n"a échappé à cette dégénérescence que parce qu'elle se renouvelait incessamment, comme chacun sait, au moyen de l'esclavage.
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Il y avjiit, nap:iuM'e encore, pro du |)jilai-« du vicp-roi, dos ruines du |)lu>liiuil iuh'ivl : (•"claicnl les restes d'un [)alais de Saladin, (pir la Iradilion appelait de son nom i Vousoul) le Divan de Joseph. O nionunicul, (pu datait de la uiciljcurc ciiorpic de Tari arabe, n"a\ait pas, dil-on, pour la piireh' du st\le, son pareil dans tdule 1 h]u\|)l('. Les deiniers restes en oui disparu : on a brisé ses colonnes de granit poiu" hàlir (pielipic casernes
C'est Saladin (pii a cousli-iiit la ciladcllc. (!'esl lui aussi (pii. pour la l'ournir d'eau, a l'ait creiiseï" dans la montagne sur la(pielle elle est assise cette citerne prodigieuse cpi'on apjjclle le Puils de Joseph. Ce |)nils a une proroudeiir de cent uiefres; on jX'iil descendre pi'es(pie ius(pi'au fond , au moyen d'une rani|)e en spirale, creusée dans l'épaisseur du l'ocliei", et si doin-e (pTun àne peut la montei'. l/ean est éle\ee par nue roue a chapelet que font tourner des Ixenls ou des clie\au\. C'est vraiment là luie 'en\re colossale et digne d'un grand homme. Nous descendîmes jusipi a nnchemiu a |)eu près. Je remar(piai (pie |)lu> i\r la moitié des pots de la chaiue elaienl brix-s. La
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machine n'en continue pas moins à marcher, bien que donnant à peine la moitié de l'eau qu'elle peut donner. Qu'importe? Elle doit tourner; elle tourne. Quand les pots seront tous cassés, on songera peut-être à les remplacer.
En sortant de la citadelle , nous nous avançons jusqu'au bord de la terrasse qui domine le Caire : on appelle cet endroit le Saut du Mameluk, en souvenir de l'audacieuse évasion d'Anym-Bey. De là on a une vue admirable. A nos pieds s'étend la ville immense, avec ses toits gris en terrasses, avec ses dômes et ses minarets innombrables; à gauche, on aperçoit le Vieux Caire et les arcades élevées de l'aqueduc du sultan Taloun, qui apportait l'eau du Nil à la citadelle; à droite, les tombeaux des (Califes, vaste champ de ruine et de désolation ; en face, Boulaq et ses entrepôts; puis, étincelant sous le soleil et enveloppant de ses flots dorés des îles verdoyantes , le Nil qui traverse majestueusement ces plaines fécondes , toutes couvertes de jeunes moissons, de palais, de villas, de jardins. Au loin, une ligne jaune tranche sur les champs de verdure : c'est le désert, au-dessus
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duquel se drcssonl. posées ;i l;i limite même où il s'arrête, les grandes pyramides deGhizeh, et, en remontant le fleuve jusqu'aux l)orn(»s de l'horizon , les fjuatorze pyramides plus petiles de Sakkarah. Il y a peu de speclacles au nioudc (pu soient plus xariés e( plus saisissants: il ii'\ eu a pas peut-être ipii réunissent à ce point les spleudeurs du eiel , les rieliesses de la uature, la poésie des souvenirs , la grandeur des uiouiuu(>uts et la soleuiiile du désert.
Nous soinuies sortis de la citadelle par la porte (pii s'ouvre au sud sui" la place de Hounidicli. Cette place est une des |)lus grandes et des plus animées du ('aire. Près de l;i se trouve la mosquée du sultau Hassan, (pic uous devions visiter.
Il y a seulement trente ans, l'entrée des mosquées n'était pas ouverte sans cpiehpie difficulté aux Européens : il lallail être accoinpai^n»'» d'un janissaire du consulal ; souvent inènic il était prudent de rcxclir le costume oi-icnlal. Quant aux fcnnues, elles n'x claicnt jamai> admises. A cette ejxxpic, il n'était pas rare même
que riiabit eLiro|K'en lût insulté dans les rues. Le savant Belzoni, en I8I0, fut frappé d'un couj) de sabre à la jambe par im Turc qui trouvait qu'il ne se rangeait [)as assez vite. La longue dominalion de Méliémet-Ali a singulièrement modifié sous ce rapport l'état des choses, et introduit la tolérance dans les mœurs égyptiennes. Soit indifférence religieuse, soit calcul politique, il voulut que les diverses religions et les divers cultes fussent respectés dans ses Etats. Intéressé à attirer et à retenir les Européens près de lui, son premier soin devait être de leur assurer une sécurité entière. Aujourd'hui, grâce aux relations de phis en plus fréquentes de l'Europe avec l'Egypte, et au nombre croissant des voyageurs qui visitent ce pays, les habitants du Caire voient sans étonnement les g'iaours paicourir leurs rues et même entrer dans leurs mos({uées , conduits par un simple drogman. La seule condition imposée est (pi'on quitte ses chaussures, ou qu'on mette des babouches par-dessus.
La mosquée du sultan Hassan est de la plus