‹ Un hiver en LaponieChapitre 131 sur 228 · UNE ANCIENNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE ANCIENNE FEMME

domaine, me dit qu'il s'étendait au loin dans les montagnes. Il élevait des chevaux et dans ceux qu'il avait dans ses écuries, il me désigna avec orgueil un étalon brun qui avait remporté le premier prix à la foire de Christiania; quelques-uns de ses poneys étaient de superbes animaux.

Biolstad et d'autres fermes sont depuis des siècles la propriété des Toftc. La cause pour laquelle ces domaines sont demeurés pendant une si longue période dans les mêmes familles est due à deux lois tellement anciennes, que leur action législative se perd dans la nuit des temps. Ce sont VAsaedesret (droit d'aînesse) et VOdakret (droit allodial). La première est le droit du lils aîné d'hériter de la ferme après son père; cependant, il est obligé de payer aux autres héritiers leur part du domaine dont la valeur est stipulée par le père; s'il ne l'a pas fait, on l'estime à l'amiable, mais bien au-dessous de ce qu'il vaut. Quand le père meurt, le lils aîné prend le domaine, et ainsi de suite. Dans le cas où l'aîné ne laisse pas de lils, c'est la lille aînée qui hérite, etc. Quand une ferme est assez grande pour que plusieurs familles puissent y vivre, il est permis au père de la partager entre ses enfants, à la condition cependant que l'aîné n'en recevra pas moins que la moitié. La seconde (odakret) est le droit par lequel tout membre de la famille peut racheter la ferme quand on la met en vente; ou, si «'Ile est vendue à un étranger, de pouvoir la lui racheter, dans un délai de dix ans, au prix payé, en y ajoutant le coût des améliorations; s'il va contestation, on nomme des experts. Une loi ultérieure a modifié celelal de choses, de telle sorte qu'un propriétaire qui vend sa ferme peut déterminer s'il renonce à ce droit pour lui et pour ses héritiers.

Cette vieille ferme a bien failli passer en d'autres mains deux ou trois ans avant ma visite; mais Ivor put l'acquérir en affirmant son droit allodial {udaUrel). Les bouder norvégiens tiennent obstinément à ces deux droits qu'ils considèrent comme sauvegardes contre l'absorption de leurs terres par les richards des villes, ou par les capitalistes, qui, avec le temps, s'empareraient de leurs petits caslels et les réuniraient à de vastes domaines territoriaux.

Le propriétaire actuel de Biolstad était un homme simple et sans prétentions, âgé de quarante-six ans et encore célibataire. Il portait n'i habit noir bleu, d'étoffe lissée chez lui, un gilet montant et

des pantalons de même étoffe ; il se coiffait d'un bonnet phrygien en laine écarlate. Il s'habillait ainsi toute l'année, excepté le dimanche, où il mettait des vêtements neufs. Ivor Tofle présidait aux repas ; il s'asseyait au haut de la grande table comme chef de maison, mangeant avec ses hommes et ses servantes sur les planches peintes en rouge, à la manière simple et patriarcale des anciens temps. Cette coutume primitive exerçait une influence bienfaisante et bannissait toute distinction sociale. Il donnait ses ordres avec calme, sans la moindre apparence d'autorité, ce qui les rendait d'autant plus agréables à ceux qui les recevaient.

Dans ces grandes fermes norvégiennes tout marche avec la régularité d'une horloge. Une règle existe pour la nourriture: tels jours du poisson, de la viande, des saucisses, etc. Le souper est très simple et consiste invariablement dans l'épais potage appelé grod, fait avec de la farine ou du gruau d'avoine bouilli dans l'eau et servi dans des plats en bois, avec plusieurs bols de lait aigre. Les gens mangent avec des cuillers de bois et se servent à même le plat. En été, pendant la moisson, ou donne aux hommes de l'aie brassée à la maison. Il y a par semaine deux dîners avec de la viande; les autres jours, c'est du poisson accompagné toujours de [tommes de terrre.

Le samedi est le jour du nettoyage ; tout doit être mis en ordre pour le dimanche. On lave les planchers, on frotte les tables cl ou approprie tout. Les filles font leur toilette et changent de vêlements. Vers quatre heures, les hommes cessent leur travail, se rasent, mettent du linge blanc et attendent le soir avec impatience, carie samedi esl le jour des amoureux. Dès que la nuit esl venue, ils parlent [tour visiter leurs bonnes amies et parcourent souvent de longues distances; ils prennent grand soin que leurs voisins ne sachent pas quelle esl la lille qu'ils courtisent ; sans cela le commérage irait son train el la Mlle eu serait mortifiée; ce n'est pas toujours facile, attendu que les garçons font le guet, qu'il y a beaucoup d'yeux curieux el bien des langues bavardes parmi les villageois.

Le dimanche, immédiatement après le déjeuner, chacun esl attifé dans ses habits de fête. Ici, les hommes, el même les gamins, portent des habits à queue d'hirondelle en drap tissé à la maison el couvrent leur tète d'un grand bonnet de laine. Les souliers sonl par-

Coar à Sandbo, en Vaage.

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IVOR TOFÏE

liculièremenl bien cirés et graissés. Le soir, on danse. Ce qui m'amusait fort, c'est que, lorsqu'une fille désirait sortir, elle demandait toujours à deux ou trois de ses amies de l'accompagner, dans la crainte que la compagnie ne supposât qu'elle cherchait une occasion pour parler à son amoureux; car, dans cet endroit tranquille, les fdles et les hommes veillent continuellement pour découvrir les affaires d'amour. La danse finit à dix heures, parce qu'il y a beaucoup d'ouvrage à faire le lundi.

De Biolstad, la route continue sur la rive gauche de la Trykia. Sur les bords de cette rivière, on a construit plusieurs petits moulins à blé; les collines sont couvertes d'arbres conifères, mais un épais brouillard m'empêcha de voiries sommets des montagnes. Nous continuâmes de monter jusqu'à ce que nous eussions atteint le lac Biolstad que nous traversâmes pour atteindre le somme! de la crête qui sépare l'Hédal de t'Ottadal.

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