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LE JARDIN DE LA SCANDINAVIE

Beaucoup de ces demeures seigneuriales ont été fondées au commencement ou au milieu du xiv° siècle, quand la Scanie appartenait au Danemark. Leur structure rappelle la manière de construire de cette période, et les sentiments profondément religieux du peuple; sur l'entrée du vestibule ou sous un arceau de pierre sont souvent sculptées des images de la Trinité, Les propriétaires portent des noms connus dans l'histoire ; ils ont des bibliothèques et des archives qui sont précieuses pour le savant, et dans leurs galeries figurent les portraits d'hommes fameux et de femmes célèbres. Le climat est comparativement doux; car la mer enserre la province de trois côtés; les étés sont chauds, et j'ai trouvé les rayons du soleil plus puissants qu'en Angleterre ; on peut comparer les hivers à ceux de l'État de New-York, mais la chaleur de l'été y est moins intense. Dans la, partie la plus méridionale, à la fin d'avril ou au commencement de mai, les marronniers déploient leurs feuilles, et un peu plus lard les chênes sont en pleine frondaison. Pommiers, poiriers, pruniers, mûriers, noyers et châtaigniers fleurissent en même temps que les pêchers; les abricotiers et la vigne réussissent en espalier, en bien des endroits.

Le paysage de la province a son caractère propre ; les grandes forêts manquent, excepté dans la partie septentrionale ; le pays n'est pas très bien arrosé, les lacs sont en petit nombre et peu profonds. Dans le Sud, le pays est plat et l'on peut voir à de grandes distances, au milieu des champs ondulants, les flèches des églises et les fermes cachées dans les arbres. Ces fermes varient en importance: elles ont de 20 a 300 acres ; on y récolte du grain, et on y élève du bétail et des chevaux.

La Scanie est renommée pour ses belles fermes appartenant â des paysans, dont beaucoup sont très riches et indépendants. Le mode de construction est particulier. Les bâtiments de ferme, le long des routes, forment un carré parfait, ayant souvent plus de 100 pieds de façade, avec une seule porte par laquelle entrent les chariots ; il n'y a point de fenêtre du côté donnant sur la route. Les maisons d'habitation sont à l'arrière et s'ouvrent sur les champs ; la plupart sont couvertes en chaume, ce qui est presque inconnu dans d'autres parties de la Suède. En général, elles ne sont pas entourées d'arbres.

On a disposé les petites fermes, occupées par les pauvres gens, de façon que les bâtiments ne forment que deux côtés d'un carré, ce qui

leur donne un aspect bizarre. D'un côté est la maison d'habitation, peinte en blanc, souvent construite en briques enduites de plâtre, et quelquefois en bois, avec un lattis couvert de mortier; de l'autre, il y a une longue construction, généralement en bois, peinte en rouge, qui sert d'étable aux bestiaux, de remise pour les chariots, pour l'emmagasinage du bois et pour d'autres objets. Par suite de la rareté du bois, on construit ici une sorte de maison appelée Korsverkshus , dont la carcasse en bois est remplie par des briques, plâtrées à l'extérieur. On en voit d'autres, faites de la manière suivante : on dresse d'abord la carcasse de bois sur laquelle on cloue des planches intérieurement et extérieurement, aune hauteur d'environ 3 pieds; puis on y insère aussi complètement que possible une mixture de boue et de paille ; on y ajoute une nouvelle hauteur de planches et l'on répète le procédé jusqu'à ce que l'on ait atteint le toit; quand les planches sont enlevées, on laisse sécher le mur et l'on protège l'extérieur par du mortier. Ces bâtiments sont très confortables et il en est qui ont plus de deux cents ans.

Le caractère des Scaniens contraste singulièrement avec celui de leurs voisins septentrionaux des provinces de Blekinge, Smaland, Halland et Bohuslan; ils sont calmes, flegmatiques, pacifiques, et d'un bon naturel. Leurs fermiers se nourrissent bien; en été, pendant la moisson, ils prennent, aussitôt levés, un repas composé de lait doux et de pain de seigle avec du beurre; à six heures et demie vient ce qu'ils appellent le déjeuner, d'à peu près le même menu, avec ou sans café ; à dix heures et demie ou onze heures, s'ils n'ont rien emporté. avec eux, ils reviennent à la maison, ou bien on leur envoie de quoi manger. On dîne à midi, et on leur sert, soit du porc salé et du poisson, ou des saucisses et du bœuf, ou de la soupe (selon les jours), des pommes de terre, et du lait aigre. A cinq heures, ils prennent un autre repas, qui se compose de beurre et de pain, avec une portion de dricka, petite bière légère ; à huit heures, on sert le souper, consistant invariablement en grot accompagné de lait doux ou aigre. On garde dans les fermes les vaches et les moulons durant toute l'année.

A peu de distance de Valsiô, coule la petite rivière de Sisseback, qui forme ici la frontière entre Blekinge et la Scanie ; cette dernière enferme les lans de Christianstad et de Malmohus.

A 9 milles environ de Solvesborg, et à mi-chemin de la ville ma-

Une ancienne maison en Scatiie, 1558

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CARACTERE DES SCANIENS

ritime d'Abus, est située Troll Liungby, le plus grand domaine de la Scanie, qui comprend plus de 40,000 acres; il a été transmis à la famille du comte Trolle Waclitmeister. Le château en briques, et entouré d'un fossé, se trouve au milieu d'un pays plat et fort peu pittoresque. La plus ancienne partie de la construction actuelle date de 1633; une addition y a été faite en 1787. L'architecture du manoir n'a rien de remarquable.

Parmi les anciens portraits de famille, il en est un du comte Waclitmeister, qui fut ambassadeur en Angleterre du temps de Cromwell. La collection renferme plusieurs portraits de rois de Suède, qui les ont offerts eux-mêmes. J'y ai vu de charmants tableaux de la main de la comtesse actuelle et un du comte ; les vieilles horloges et les dépouilles de la guerre de Trente ans sont pleines d'intérêt.

Après avoir traversé le fossé, on arrive à l'église, où, comme d'habitude, les hommes et les femmes sont séparés; le banc de la comtesse était d'un côté et celui du comte de l'autre; ces bancs ne diffèrent en rien de ceux occupés par les gens de l'endroit. De môme que dans la plupart des anciennes églises, celle-ci contient des portraits d'anciens pasteurs et de leurs familles. Dans la crypte, des cercueils renferment les restes de membres de la famille, morts depuis longtemps. Deux de ces cercueils étaient de laiton ou de cuivre, et parmi les dates je vis celle de 1679. Dans un coffre de bois, j'aperçus la forme recroquevillée d'une femme ; quelques lambeaux de dentelles autour de la tête, et des fleurs desséchées, c'était là tout ce qui restait d'une des comtesses de Waclitmeister, les plus riches et les plus accomplies.

Beaucoup de vieux châteaux de la Suède possèdent de curieux objets qui, dahsies siècles passés, lorsque la superstition régnait dans toute sa force, étaient regardés comme des talismans. Le feu avait détruit tant de beaux bâtiments d'où on les avait enlevés, que le peuple, encore aujourd'hui, sans être crédule, les regarde comme des porte-bonheur. Au nombre de ces curiosités que l'on me fit voir à Troll Liungby, il y avait une corne à boire et un sifflet, auxquels se rattache l'histoire suivante. Sur la route qui mène à Christianstad, non loin du château, se dresse un bloc erratique énorme, appelé Maglestone. La tradition rapporte que, lors de l'introduction du christianisme dans le pays, deux

géants demeuraient ici. On construisit une église à Ahus1; les géants habitant la paroisse de Jemsli'og devinrent furieux de celte innovation, et lui jetèrent, avec l'intention de la détruire, deux énormes pierres nommées Maglestone et Tippelstone; mais ils manquèrent le but. On croyait, dans les anciens temps, que les Trolls (sorcières) demeuraient sous cette pierre, qui, à Noël, se soulevait et était alors soutenue par deux piliers d'or, pendant que les sorcières dansaient et festoyaient sous son ombre. Les paysans n'osaient pas en approcher.

En 1490, Liungby appartenait à lady Sidsela Ulfstand. Ayant appris que les Trolls célébraient leur orgie de Noël sous la Maglestone, elle demanda à ses domestiques si l'un d'eux voulait essayer de voir ce qu'elles y faisaient, promettant de lui donner en récompense son meilleur cheval et tout un habillement de drap. Un palefrenier se proposa pour tenter l'aventure; il sella un cheval, galopa vers la Maglestone, et en approchant, vit que la pierre était levée, qu'elle reposait sur deux piliers d'or, qu'elle resplendissait de lumière et que les Trolls, parmi lesquelles se trouvait une jeune fille chrétienne qu'elles avaient faite prisonnière, se livraient à la joie. Quand il eut été découvert, deux hommes s'approchèrent de lui, l'un avec une corne, l'autre avec un sifllet, et lui demandèrent de boire à la santé du roi des montagnes et de souffler aux deux bouts du sifflet. La jeune fille chrétienne lui dit à l'oreille : « Ne bois pas et retourne chez toi au triple galop! » Il jeta derrière lui le breuvage, dont quelques gouttes tombèrent sur la hanche de son cheval qu'elles brûlèrent, et, sans se dessaisir de la corne et du sifflet, il partit au galop vers Liungby, poursuivi par les Trolls. Lady Sidsela ayant fait lever le ponl-levis, les Trolls ne purent traverser l'eau, ni courir dans les ornières ou les terres labourées. Le lendemain, une députation de Trolls arriva au château et demanda la restitution de la corne et du sifflet, promettant en échange de faire de la famille la plus riche du pays; mais, leurs sollicitations demeurant vaines, ils se retirèrent en proférant une malédiction, disant que la famille s'éteindrait, et que, chaque fois que la corne serait enlevée de Liungby, le feu détruirait le château. Le palefrenier qui avait échappé aux Trolls, mourut ; trois fois on enleva la corne et trois fois le château fut anéanti parle feu;

1. Ahus est située sur la côte, à quelques milles de Liungby.

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