UNE MAUVAISE PISTE
liberté d'errer où ils veulent ; sans quoi, ils dégénèrent et deviennent inutiles. On se sert généralement de mâles pour le traînage. J'en ai rencontré le long de la côte de Bothnie, au nord de Lulea, tirant des traîneaux assez lourdement chargés; d'autres, plus au nord, traînaient deux ou trois troncs de pins ou de sapins. J'en ai vu manger du pain et du foin; mais leur aliment principal est le lichen. En voyageant pendant l'été, j'ai remarqué que, dans les forêts finnoises, il pousse des lichens magnifiques ; les Lapons suédois et norvégiens tâchent toujours que leurs rennes y passent l'hiver, certains qu'ils sont d'y trouver de bons pâturages, avec la chance de n'être pas découverts dans ces districts inhabités. Les Lapons qui appartiennent à la Finlande ne se plaignent pas d'eux ; car, à leur tour, ils font souvent passer par mer en Norvège des articles de contrebande, aidés par leurs amis suédois et norvégiens; mais, dans ces deux cas, ils doivent bien se garder de se faire prendre par les autorités. La punition consiste en une amende à payer en rennes au lansmann ; pour une deuxième contravention, l'amende est plus forte ; mais je n'ai jamais appris que l'on ait confisqué de troupeaux, bien que cela puisse se faire conformément à la loi.
Le voyage sur la Muonio jusqu'à Karesuando n'offrit rien de remarquable. A la station de Kalkesuanto, nous nous arrêtâmes pour la nuit; la chambre réservée aux voyageurs était très petite, et Eisa, ainsi que la fille de la maison dormirent par terre, sur des peaux, auprès de mon lit. A ma grande surprise, la vie en cet endroit est comparativement chère. A deux milles environ de Kalkesuanto se trouvait une ferme confortable appartenant à un garde forestier nommé John Puvanen; c'était un excellent endroit d'arrêt; car la femme, une Norvégienne, nous prouva qu'elle possédait toutes les qualités d'une parfaite ménagère. Elle et son mari, avec une servante et un domestique mâle, composaient la famille; chose étonnante, ce couple n'avait point d'enfants. Mon objectif, en restant à la ferme, était d'aller voir un Lapon nommé Pehr Wassara, l'un des plus riches propriétaires de troupeaux en Suède : il possédait plus de trois mille rennes. Mes amis de Muoniovaara m'avaient envoyé chez lui ; et je devais m'enquérir de l'endroit où il résidait. Le lânsman finnois, homme déjà âgé, venait d'arriver et s'était arrêté ici. Nous nous connaissions, ayant dîné ensembleà Muoniovaara. Pendant que nous causions tout en prenant le café, je dis à la femme :
« A propos! je voudrais bien aller voir Pehr Wassara, qui, m'a-t-on dit, réside quelque part dans le voisinage ! — Où ? » s'écria le vieux lânsman. Sans penser plus loin, je répondis: « J'ai appris qu'il campe à environ un mille et demi d'ici. » — Je m'aperçus aussitôt, aux mines effarées de la famille, que je venais d'éveiller les soupçons du digne fonctionnaire. Pehr Wassara, ayant empiété sur un terrain défendu, avait été pris en défaut un peu auparavant. Mais, à toutes les questions du lânsman relativement au coupable , les gens ne firent que des réponses évasives ; ils ne savaient pas exactement où se tenait Pehr, qui était un grand ami du fermier. J'avais donc commis une bévue et je devinai que Pehr était probablement en fraude dans les forêts de la Finlande. J'avais en toute innocence posé ma question devant un fonctionnaire qui le cherchait, lui ou quelque autre délinquant.
Le lendemain de grand matin le mercure étant à 10 degrés au-dessous de zéro, je partais avec un guide pour le campement de Pehr Wassara, quand, inopinément, nous fûmes rejoints par le lânsman. En entrant dans une forêt après une longue course, nous nous trouvâmes soudain au milieu d'une infinité de trous profonds de plusieurs pieds, creusés par les rennes. Nous eûmes bientôt perdu la trace des pistes d'autres traîneaux et la roule devint abominable. Nous enfoncions dans la neige nous allions d'un côté, puis de l'autre ; du sommet d'un monticule nous plongions dans un trou, nous heurtant contre un arbre dont les branches venaient nous cingler la figure ; pour les éviter, nous nous tenions à plat dans nos traîneaux, en danger continuel de verser. Plusieurs milliers de rennes avaient évidemment séjourné ici et nous étions complètement perdus dans leurs excavations. De quelque côté que nous nous tournions, nous ne découvrions ni traces fraîches, ni sillons de traîneaux pour nous conduire à un campement. Je soupçonnai que notre guide ne tenait pas à ce que nous rencontrions Pehr Wassara ou tout autre contrebandier ; le vieux lânsman fut apparemment de la même opinion, car il lui donna ordre de prendre une autre direction. Nous réussîmes à trouver une bonne piste et à arriver dans une région plus facile. En entrant dans un autre bois, nous arrivâmes à l'improvisle au milieu d'un grand troupeau de rennes, qui apparemment venait de s'arrêter. Au regard désespéré de notre guide, je m'aperçus que la découverte ne lui était pas agréable. Le lânsman