UN TERRAIN DEFENDU
était tombé sur des contrevenants ; car, en voyant des traces fraîches de traîneaux et des empreintes de patins à neige, nous fûmes convaincus que nous nous trouvions au milieu d'un des troupeaux de Pehr Wassara. Les animaux le composant étaient de toute taille, et beaucoup avaient des cornes magnifiques. Étrange me parut dans cette sombre forêt la multitude des rennes sous le feuillage.
On venait de les y laisser et je fus témoin d'un intéressant spectacle. La neige en ce district n'était pas très profonde ; son épaisseur ne dépassait pas quatre pieds. Sous cette blanche couverture se cachait
Rennes creusant dans la neise.
la belle mousse dont le renne est si friand. Tous, hormis les plus jeunes, étaient occupés à creuser, d'abord avec un pied, ensuite avec l'autre; les trous devenaient de plus en plus larges et les corps des animaux s'y enfonçaient graduellement ; ils ne s'arrêteraient pas avant d'avoir atteint la mousse. Quelque part que je tournasse les yeux, je les voyais faire le même manège, car ils étaient évidemment affamés. Il est indispensable pour les Lapons de trouver des endroits où la neige n'ait pas plus de quatre cà cinq pieds de profondeur; autrement, les rennes ne pourraient atteindre leur nourriture. Leur nombre semblait illimité. Nous suivîmes les traces des patins à neige, et, au bout de peu de temps, nous étions en présence de trois femmes.
Elles paraissaient calmes et tout à fait de sang-froid; elles savaient qu'on les prenait sur un terrain prohibé et que, si le lânsman le voulait, il pourrait les mettre à l'amende. Mon vieux compagnon s'efforça de se montrer furieux, mais les femmes l'écoutèrent sans sourciller. J'étais peiné ; car je ne rencontrais pas là le bon accueil usuel, ni l'invitation à passer la nuit, ou à partager le café. Assurément les hommes se trouvaient à l'abri des atteintes du représentant de la loi et avaient laissé les femmes s'en tirer du mieux possible. Elles protestèrent qu'elles ignoraient avoir franchi la frontière et que c'était simplement une erreur; elles reçurent l'ordre de repasser de l'autre côté. Le lânsman leur dit qu'il reviendrait le lendemain, et que, s'il les voyait encore sur ses terres, il confisquerait le troupeau. Puis nous les quittâmes sans paroles amicales et sans invitation de revenir.
L'endroit du campement avait été bien choisi sur une place où le vent avait presque entièrement chassé la neige. La tente n'était pas encore dressée, mais on avait allumé le feu. Les rennes venaient d'être déharnachés, et de nombreux kerres, akjà et lakkek gisaient à côté l'un de l'autre, chargés de la carcasse de la tente et de la couverture de laine, de viande gelée, d'ustensiles de cuisine, de vases en bois, etc.
En retournant au logis, une autre vue s'offrit à nous. Où étaient les rennes? On n'en voyait aucun. Les avait-on emmenés? En approchant, je découvris qu'ils avaient creusé des trous si profonds, que Ton ne voyait que leurs queues s'agitant çà et là. C'était certainement un tableau nouveau pour moi.
Notre guide avait subitement retrouvé le bon chemin. Nous ne rencontrâmes plus de trous ni d'endroits où avaient déjà brouté les rennes; nous courions sur un sentier entièrement neuf, et nos petits traîneaux laissaient leurs sillons derrière eux.
Le rude labeur de cette journée, les sauts continuels, les chocs contre les arbres, les bonds dans les trous, avaient été trop pénibles pour le lânsman ; il rentra très fatigué et mal à son aise ; il eut une forte fièvre qui dura tout le jour et le lendemain.
De nouveau je traversai la rivière Palojoki, où nous avions été pendant l'été, et nous passâmes devant plusieurs fermes et le hameau de Kuttainen, où la flèche de l'église de Karesuando, la plus septentrionale de la Suède, frappa nos yeux, pendant qu'au nord les collines bleuâ-
UN TERRAIN DEPENDU
très, garnies de bouleaux, ajoutaient à la tranquille beauté de la scène et nous aperçûmes les maisons.
J'étais alors à 280 milles d'Haparanda. Bientôt après, j'arrivai à la modeste station postale, la meilleure ferme du hameau. Les sept ou huit fermes largement espacées qui constituaient l'endroit possédaient environ soixante vaches laitières (car les pâturages sont très bons ici), six chevaux, assez de moutons pour fournir de la laine aux habitants, et environ deux cent quarante rennes.
Le presbytère, à quelque distance, se reconnaissait facilement à ses bâtisses rouges. Des maisons solitaires et de formes bizarres, appartenant à des Lapons nomades, servaient à emmagasiner leurs vêtements, leurs parures, leur farine, etc. La station me sembla très confortable et sa position admirable. La maison d'habitation se composait de deux grandes chambres, l'une servant de résidence à la famille, l'auli ">, réservée aux étrangers. L'élable aux vaches, construite en face, éta basse afin de la tenir chaude; le puits à bascule, de forme ancienne, avec sa longue perche, disparaissait sous la glace qui le couvrait.
Karesuando est situé sur les bords de la rivière Muonio; un peu plus au nord se voit Enontekis. Ces hameaux sont les plus froids de la Suède où l'on ait pu faire des observations météorologiques. Ici, comme clans quelques autres parties de la Suède et de la Norvège, on nourrit le bétail d'une façon étrange. Chaque fermier garde autant d'animaux qu'il le peut, quoique la récolle du grain y soit souvent fort médiocre. On conserve le meilleur foin pour les chevaux et l'on donne aux vaches l'herbe la plus grossière; mais cette herbe des marécages est si dure à mâcher, qu'il faut la tremper dans de l'eau bouillante. On se sert aussi beaucoup de mousse de renne, qui est un excellent fourrage ; mais on est obligé de la faire cuire, et on y mêle souvent de l'herbe à laquelle on ajoute du crottin de mouton ou de cheval. Le bétail avait meilleur mine ici que dans maints districts plus méridionaux. Quelquefois l'orge arrive à maturité, mais la récolte en est si incertaine, qu'on en sème rarement. Les pommes déterre poussent tellement vite, que les tubercules restent petits parce que toute la force se jette dans les tiges.
Au presbytère, le pasteur et sa femme me demandèrent d'être leur hôte; je leur exprimai mes remerciements en disant que j'étais venu
pour étudier le peuple et que je désirais vivre avec lui, mais que je les verrais souvent. Ils ne me permirent pas de les quitter ce jour-là sans dîner avec eux. Le pasteur était un homme calme, peu démonstratif, d'une physionomie bénigne, et très respecté de ses paroissiens, avec lesquels il vivait depuis un grand nombre d'armées.
Des églises sont disséminées par toute la Laponie suédoise et norvégienne^ de façon que le Lapon peut assister au service divin et prendre place à la sainte table; quand il a cessé de vivre, on le transporte au cimetière. Auprès de l'église est située l'école, où l'on instruit les enfants, et le pasteur leur enseigne les préceptes de la religion.
Viltange, Jukkasjarvi etKaresuando, enTorneaLapmarken, sont les trois églises les plus septentrionales delà Suède, autour desquelles se trouve toujours un hameau. Ici, comme à Karesuando, les Lapons ont bâti beaucoup de petites maisons où ils emmagasinent les objets qu'ils n'ont pas besoin d'emporter avec eux. Le dimanche, les Lapons viennent de différents campements à l'église, soit sur des patins à neige, soit avec des rennes ; ceux qui demeurent très loin partent souvent la veille de chez eux; les Finnois de villages éloignés se joignent aussi à la congrégation. Les Lapons suédois et norvégiens sont tous luthériens ; les hommes s'assoient d'un côté de l'église et les femmes de l'autre. Quand je retournai à la ferme, toute l'assemblée me suivit.
Il y avait en ce moment plusieurs jeunes personnes venues pour passer leurs examens religieux avant d'être confirmées à Pâques, et cette année l'examen devait avoir lieu le 9 avril. Toutes étaient vêtues de leur mieux, les femmes en robe de peau de renne descendant beaucoup plus bas que les genoux, avec des souliers de même matière. Elles portaient aussi de bizarres petits bonnets de couleurs éclatantes, faits avec des morceaux de laine et de soie ; quelques-unes avaient sur leur ceinture des ornements en argent ; leur parure consistait en grands colliers de verre autour du col et une bague d'argent de forme ancienne aux doigts. Elles sont très fières lorsqu'elles ont deux, trois et même quatre mouchoirs en soie de couleurs vives, dont les bouts tombent par derrière. Plus elles en mettent, plus on les trouve élégantes. Les hommes étaient habillés de la même façon, excepté qu'ils portaient des bonnets carrés et des habits plus courts. L'un des traits caractéristiques des Lapons, c'est qu'ils ne sont pas timides, quoique nullement effrontés. Je n'ai