LA ROUTE VERS LE SUD
De Nyborg à Polmak, sur la rivière Tana, la distance ne dépasse pas 18 milles. Après avoir cpiitté le flord, nous prîmes par un bois de bouleaux où l'on voyait de temps à autre un beau tremble. Il n'y avait point de route, aussi avancions-nous lentement. Au bout de quelques milles, des aboiements de chiens, que nous aperçûmes bientôt, nous prévinrent de l'approche de Lapons qui ne tardèrent pas à se montrer, avec dix kerres chargés, en route pour Nyborg. Ils avaient été sur les montagnes vers Nordkyn et allaient rejoindre leurs gens. Le lensmand insista pour qu'ils me prissent avec eux, en leur promettant une bonne paye. Enfin ils dirent qu'ils s'arrêteraient à Polmak, puisqu'ils allaient au sud. Ma seule ressource était de bien payer, puisque le tarif pour la saison n'existait plus, et que l'on ne pouvait se procurer de rennes à aucune station de poste; l'appât du gain seul engageait ces hommes à transporter un voyageur d'un endroit à un autre. Plus loin, nous arrivâmes à une kata dont les troupeaux étaient aussi partis ; les habitants attendaient ceux qui devaient venir pour les charger de leur bagage et de leurs tentes; la promesse d'une bonne paye ne put les engager à entreprendre l'excursion.
Les deux côtés de la rivière étaient bordés de terres d'alluvion prouvant l'élévation du sol ; çà et là, à travers les bouleaux, nous pûmes voir les gammes, maisons en bois des Lapons des rivières. Après une course de quelques heures, nous arrivâmes à Polmak, située à la jonction de la rivière de ce nom avec la Tana. La source de ce cours d'eau est un petit lac autour duquel la vue est fort pittoresque. L'hôtesse et la fdle pouvaient à peine trouver des mots pour exprimer l'admiration que leur faisait éprouver la rivière. « Vous devriez venir ici en été ! — Y a-t-il des moustiques en juillet? — Beaucoup, beaucoup ; mais venez après qu'ils seront partis. »
On ne pouvait pas se procurer de rennes. Un ciel gris prévint le lansmand qu'il était temps pour lui de partir et, en nous séparant, il me dit : « Nous aurons bientôt le plaisir de vous revoir à Nyborg. » Il se trompait : le lendemain matin, deux Lapons, que nous avions rencontrés avec trois rennes, se déclarèrent prêts à me conduire à Karasiok.
La Tana, au-dessus de Polmak, forme, pendant une assez bonne distance, la frontière entre la Finlande russe et la Norvège. La rivière
court à travers un beau pays accidenté, couvert de bouleaux et, plus haut, de pins et de sapins; les habitants de ses bords sont en grande partie, sinon en totalité, des Lapons des rivières. De temps en temps, on voyait des fermes, généralement deux par deux, et de petits hameaux largement espacés. La route passait sur la rivière gelée. Nous fîmes halte à Sirma, à 21 milles à peu près de Polmak; des hommes se rendirent dans les montagnes pour y chercher des animaux frais — les nôtres étant exténués — en promettant de revenir le lendemain. A cette époque — la fin de la saison — les rennes sont très faibles, et nous étions précisément au plus mauvais moment pour voyager avec eux; ils se dépouillent de leur robe et de leurs cornes, et les fouilles de l'hiver les ont amaigris et affaiblis; ils se ressentent de la chaleur du soleil, et ne peuvent faire plus de 7 ou 8 milles à l'heure par la neige friable. L'endroit contenait quatre ou cinq fermes ; je descendis dans l'une d'elles où la femme savait parler le norvégien. Les logements étaient assez simples; une petite chambre pour les étrangers avait une cheminée, des peaux de renne pour matelas sur le lit, les robes de la femme pour oreiller et des peaux de mouton pour couvertures ; mais nous y trouvâmes du bon café, de la viande de renne, du beurre et du lait de vache. Ces gens étaient comparativement riches. La ferme comprenait trois bâtiments; ils possédaient trois vaches, 'un bœuf, plusieurs moutons et un certain nombre de rennes. Avant que mon hôtesse fût mariée, elle avait coutume d'aller sur les bateaux pêcheurs , et c'est ainsi qu'elle apprit à parler le norvégien. En ce moment, beaucoup d'hommes se trouvaient sur la côte, engagés dans les pêcheries; c'est pourquoi le mari n'était pas à la maison.
Les rennes frais , apparemment mal élevés , me parurent sauvages et furent harnachés avec grand soin. Avant d'atteindre la rivière, nous devions passer par un bois de bouleaux. Le jeune homme qui allait être mon guide semblait se défier de lui-même; pour nous garer de tout accident ou d'une fuite des rennes, nous attachâmes ensemble les trois kerres. Je fus assis le premier, tenant la bride de mon coursier. Lorsque le Lapon sauta dans son traîneau, et avant qu'il fût prêt, l'animal partit à fond de train, sans que son conducteur pût le retenir. Le second gagna de vitesse sur le premier; le mien. voulut aller plus