UNE SCENE DANS L'EGLISE DE PA.IALA
ne lui seraient jamais pardonnes et qu'elle était damnée pour l'éternité. Ses voisines s'efforçaient de la calmer et de la rassurer ; mais elle laissait tomber sa tête sur leurs épaules et pleurait amèrement. Durant ce temps, le pasteur, nullement troublé, continua son sermon, qui n'avait rien de pathétique ni de quoi provoquer une telle émotion. Il arrive parfois, ici, que des personnes perdent la raison à la suite d'une surexcitation religieuse.
Après le service, je me dirigeai vers le sud, au hameau de Sattajœrvi, où je fus reçu avec grande joie. Dès la première vue, les natifs de cet endroit et moi, nous avions éprouvé beaucoup d'amitié les uns pour les autres, et aucun village au nord lointain ne m'a laissé autant que celuici d'impressions agréables de simplicité primitive et de loyauté. C'étaient les gens qui, en 1871, voulaient que j'emmenasse Kristinaen Amérique et qui, l'hiver dernier, m'avaient procuré Eisa Karolina comme interprète et comme guide sur les montagnes de la Norvège. Père, mère, fds et filles, tous parurent heureux de me revoir et me dirent : « Paul, vous n'êtes plus un étranger pour nous et nous vous considérons comme un des nôtres. — Venez dîner avec nous aujourd'hui, Paul, disait l'un, nous avons un très beau poisson que nous venons de prendre. » (On trouve dans ces petits lacs des brochets énormes qui atteignent quelquefois quatre pieds.) « Venez dîner avec nous demain, » s'écriait un autre ; et, en passant devant la maison d'une pauvre femme, je l'entendis me dire : « Entrez, Paul, j'ai préparé une tasse de café pour vous;» elle ne pouvait m'offrir davantage. D'autres encore firent du pain et des gaufres ; le lait avec la crème la plus épaisse était réservée pour Paul .
Le lundi fut aussi observé comme jour de fête ; personne n'alla dans les champs, et, de même que dans beaucoup d'autres hameaux, les jeunes gens se livrèrent à toute sorte de passe-temps, chantant en (•lueur, sautant ^flirtant un peu. Je pris part à leurs amusements et j'eus la satisfaction devoir qu'aucun des jeunes fermiers ne pouvait sauter aussi loin que moi.
Le 4 juin, une vivo émotion régna dans l'endroit, que je devais quitter dès le malin. Ils vinrent fous me dire adieu et beaucoup voulurent m'aceompagner jusqu'à une bonne distance. C'était me faire grand honneur; car, à cette époque de l'année, chaque heure était précieuse
et devait être ménagée. Quand le cheval et le char furent prêts, leurs démonstrations amicales me touchèrent fort ; la chaude pression des mains et les larmes qui coulaient le long des joues de quelques mères m'émurent profondément. Us étaient réellement peines de me voir partir et je l'étais aussi. Quand nous nous mîmes en route, ils s'écrièrent : « Adieu, Paul ! Bon voyage en Amérique ! Dieu soit avec vous, Paul ! Revenez à Sattajœrvi. Revenez nous voir ! » En arrivant à la ferme de Varra-Perrai, le fermier Johan et sa femme Brita, avec Eva Mathilda, leur bru et leurs deux filles, m'attendaient. « Entrez, Paul, entrez ! s'écrièrent-ils ; vous ne pouvez pas passer devant Varra-Perrai sans manger un morceau. » Et je dus m'y arrêter quelque temps; ce fut de même tout le long de la route. Où j'étais connu, on me demandait de m'arrêter, soit pour manger, ou pour prendre une tasse de café, ou pour passer la nuit, en sorte que mon voyage, qui aurait dû ne me prendre que deux jours, dura deux semaines. On me donna comme souvenirs des bagues en argent, des boutons, des écharpes, des broches, des photographies, etc.; ces cadeaux, quelque modestes qu'ils fussent, je les ai conservés en mémoire de ce peuple si simple et si bon.
Sur les collines entre Kunsijœrvi et Ruokojœrvi, on voyait encore de la neige. A Ruskola, je fus chaleureusement accueilli par Grape et sa femme. Je passai le dimanche plus loin; dans l'après-midi, nous allâmes dans une des fermes où une jeune fille de dix-huit ans nous ravit par sa douce voix ; elle nous chanta des chansons et je suis persuadé que c'était la plus belle voix non cultivée que j'eusse encore entendue ; ce qui n'est pas peu dire lorsqu'il s'agit de la Suède.
Mon voyage touchait à sa fin. Pendant les derniers jours, je fus frappé du brusque changement de saison ; d'énormes masses de neige disparaissaient avec rapidité; la végétation poussait à vue d'oeil ; trois jours auparavant les bouleaux étaient sans feuilles et maintenant leurs boutons s'ouvraient, les prairies verdoyaient, la nature souriait partout et l'on pouvait à peine ajouter foi à cette transformation subite. Le printemps éclatait tout d'un coup ; les oiseaux annonçaient joyeusement l'arrivée de la belle saison, si courte dans ce pays septentrional. On laissait le bétail errer librement dans les bois près des routes, où il paissait l'herbe sèche de l'année précédente ; les insectes reparaissaient
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