‹ Un homme d'affaires; Dualité. Un réveillon. L'outragéChapitre 10 sur 10 · I. 01 TU AGE · texte numérisé non relu

I. 01 TU AGE

.jemeiit presque quolitlien des choses et des {jens autour de lui un dérivatif à une obsédante idée. Il s'était ensuite réinstallé à Paris, persuadé, comme tant dautres encore, de la vérité de vieux proverl)e : que le temps a raison de tout, et qu'il pourrait supporter de re\oir son ancien ami et son ancienne femme sans en trop souffrir. Il les a^ait, depuis ce retour, rencontrés chacun une fois, et ni lune ni l'autre de ces deux rencontres ne lui avait, en effet, produit cette révulsion violente qu'il redoutait mal^^ré tout. Les deux fois, ils lui étaient ap[)arus comme des êtres si profondément, si absolument hors de sa vie. A force de penser à eux d'une manière constante et en dehors de tout événement, leur personne vraie lui était devenue moins réelle que l'image qu'il se faisait deux et qui continuait pourtant à lui ronger l'âme, d'une morsure secrète, mais inguérissable, il était malade autrement (ju'au premier jour, mais autant, il le sentait trop en ce moment même. Il 1 a\ait trop senti dans deux circonstances, (pii se représentaient à son souvenir, maintenant, avec une pr('cision singulière, et qui mar(piaicnl h'- deruiers épisodes de cette

L OLTHAGE 297

trajjédie... II se revoyait l'année précédente, quelques semaines avant la mort, alors impossible à prévoir pour lui, de Jules Bérion, recevant un jour, par la poste et recommandée, une lettre sur l'enveloppe de laquelle il avait reconnu lécriture, associée pour lui à tant d'estime et d'affection jadis, à tant de rancœurs ensuite et de mépris. Il se rappelait. Il avait tremblé en toucbant cette enveloppe, qu'il avait posée sur la table avec une aversion physique, à l'idée des doigts qui l'avaient maniée. Il ne s'était demandé que plus tard quel motif avait ])u décider le second mari de Jeanne à lui écrire. Sur la minute, il avait été repris d'une frénésie de haine pareille à celle qui le secouait, sur le pont du paquebot, sept ans auparavant. Il avait allumé une bougie, pris l'enveloppe sans l'ouvrir entre des pincettes, et il l'avait brûlée à cette flamme. Quand il n'était plus resté de cette lettre qu'un débris noirâtre, il avait sonné son domestique, et il avait éprouvé un enfantin, mais profond plaisir à dire à cet homme, brutalement : " Balayez-moi cette saleté... 5) Un mois plus tard, deux lignes, aperçues à la seconde page d un journal, lui faisaient sauter le cœur

dans la poitrine. Il y lisait : « Les obsèques de M. Jules Bérion, ancien maître des requêtes au Conseil d'État, ont été célébrées liier. L'inliumation a eu lieu au cimetière dePassy... »

Ce tourbillon de réminiscences avait été si violent, elles avaient emporté Michel si loin dans le passé, que sa reprise de conscience fut celle d'un homme qui se réveille d'un accès de somnambulisme. Il se retrouva hors du clos funèbre, dont il avait franchi le seuil sans même s'en rendre compte. Il était en train de longer le mur de soutènement qui ferme le cimetière du côté de l'avenue Henri-Martin. Le trottoir étant ici en contre-bas, une imagination singulière frappa soudain le promeneur, qui venait pourtant de se reprendre et de se dire : «« Je ne guérirai donc jamais ! » Il ouvrit par la pensée une galerie dans ce mur et il se prit à songer que s'il la suivait il rencontrerait le caveau de son ancien ami, que ce corps détesté, même aujourd'hui, reposait là, juste à la hauteur de sa tête, presque de plain-pied avec lui. Cette étrange idée lui

rendant plus présent encore ce que le (jardien venait de lui apprendre, une question se posa devant sa rêverie, mais nette, mais précise.

— « Pourquoi, » se demandait-il, « oui, pourquoi a-t-il voulu être enterré là?,.. Pourquoi?... Mais pourquoi m'a-t-il écrit un mois avant sa mort? Se savait-il atteint? Sans aucun doute, si j'en crois ce que m'a raconté ce gardien, qui n'avait pas de raison, lui, pour me mentir... Que me disait-il dans cette lettre? Il m'y demandait pardon, sans doute. Pardon? Comme s'il y avait un pardon pour cet outrage. Comme si rien, rien, même la mort, pouvait effacer cette chose, empêcher qu'il ne m'ait trahi, infàmement, ignoblement trahi... Sur le point de mourir, un peu d'honneur lui est revenu. Il s'est repenti... Il a désiré une pitié de moi, un mot, un geste, de quoi adoucir un peu son agonie... Et puis, comme il a vu que je ne lui répondais pas, il a voulu me braver, même dans la mort. Voilà le secret du choix de son tombeau. Ah! rijjnoniinie !... "

C'eût été une ignominie, en effet. Mais Michel avait beau se dénn^utrer à coups de rai-

sonnement que c était là le motif pour lequel Bérion avait choisi ce cimetière, quelque chose protestait dans leur commun passé, cet indestructible passé de l'enfance et de la première jeunesse qu'il n'est donné à l'homme d'abolir tout à fait ni dans son cœur ni dans celui de ses compagnons d'alors, quoi qu'il leur fasse et quoi qu'on lui fasse. Et, malgré tous les efforts de sa volonté, l'énigme contre laquelle il se heurtait depuis huit années avec désespoir surgissait de nouveau devant la pensée du malheureux. Gomment son ami en était-il venu à lui faire cela, à lui mentir de ce hideux mensonge, à lui déshonorer son foyer, à déshonorer leur amitié aussi, cette mâle et loyale affection, cette espèce de poème à deux, tout fait d'estime et de confiance, dont ils s'étaient, tant d'années durant, enorgueillis 1 un et l'autre? Jules avait pourtant été son ami, son véritable ami. Par milliers, des scènes de leur commune enfance et de leur jeunesse s'évoquaient devant la mémoire de Michel Gontier, naïves preuves d une fraternité d'élection qui n'avait pas tenu, hélas! devant la grâce tentatrice d'une femme. .

C'était là sinon l'excuse, au moins l'atténuation du crime que Bérion avait commis envers cette amitié, qu'il y eût été invité, provoqué, entraîné par Jeanne. Que de fois Michel avait entrevu cette vérité, évidente pour qui connaissait comme lui ces deux êtres! Cette évidence, il n'avait jamais voulu l'accepter; mais, le long de ce mur de cimetière, remué jusqu'au fond par cette idée que son ancien ami reposait pour toujours à quelques pas, voici que tous deux, cette femme et cet ancien ami, se représentaient à lui dans cette réalité profonde de leur nature qui donnait si bien le mot de l'affreuse énigme ! Elle lui apparaissait, elle, avec son joli visage de blonde sensuelle et curieuse, avec ses yeux un peu glauques où, par moments, passait comme une cruauté; avec ce je ne sais quoi de dangereux et de caressant, de félin et d'enveloppant qui était en elle. Même h l'époque où il l'aimait avec la foi la plus aveugle, Michel avait souffert de ce qu'il devinait, dans celte séduisante et souple enfant, d'indiscernable et de redoutable. Elle ne lui avait jamais été claire et transparente. Il l'avait toujours sentie prête à lui

couler entre les mains, plus forte que lui, d'une force subtile, ajjile et, il le comprenait à présent, perverse. L'ami de sa jeunesse, au contraire, était une âme si facile à pénétrer : toute en grands élans, avec des faiblesses enfantines; — toute en hautes aspirations sans esprit de suite, délicate, mais si mobile, si entraînable, si dominée par ses impressions! Sa physionomie, restée longtemps plus jeune que son âge, et comme inachevée, disait cela. Il avait de beaux yeux ardents sous un front de lumière, et une sensualité dans la bouche qui, par instants, dégradait sa noble figure... Qu'il eût été, dans ce drame d'adultère, l'être séduit, et elle, l'être séducteur, Michel encore maintenant ne l'admettait pas... Il ne l'admettait pas. Mais il le savait bien.

Ce qu'il ne savait pas, en revanche, ce qu'il n'avait jamais essayé de savoir, parce qu'il n'aurait pu assouvir cette passionnée curiosité que par la plus avilissante enquête, c'étaient les rapports de ces deux êtres, lui une fois disparu, dans ce criminel ménage que son mépris leur avait permis. Qu'il se l'était posée souvent, cette autre question : « Sont-ils heureux? "

304 L OUTRAGR

Et de nouveau une Svortc de su^fTgesllon émanée de ce cimetière dont i! ne pouvait plus se détacher le forçait de se demantler : « Ont-ils été heureux? » En se répétant ces mois menlalement, il allait et venait le lon^f de ce triste mur, derrière lequel dormait, muet pour toujours, celui qui seul aurait pu y répondre. « Ont-ils été heureux? » reprenait le promeneur, et, par un travail involontaire de sa mémoire, il ramassait, il mettait ensemble les éléments qu'il avait recueillis mal[;ré lui, durant ces années... Leur^enre de vie d'abord? Il s'en rendait comj)te à ])réscnt, ce j;enre de vif n\ ait été dominé [)ar une volonté constante que son existence, à lui, ne iVil jamais entravée par la leur. Bérion avait démissionné du Conseil d'Etat pour être à même de (juitter Paris quand lui, Gontier, v rentrerait. 11 avait démissionné pareillement des deux cercles dont ils taisaient partie lun et l'autre. Il s'était arranj]é pour s'effacer de leur monde, pour en effacer sa femrne. De qui était venue cette résolution? De Jules, Michel en était sûr, de ce Jules dont il ne pouvait oublier le rejjard, la seule lois qu'ils s'étaient rencontiés, face à face, sur

un trottoir de me, un regard aussitôt détourné, pas assez tôt pour qu'il n'eût pas eu le temps d'y lire une prière et une douleur... Quelle douleur? Par contraste, Michel se rappelait sa rencontre avec Jeanne, unique aussi, mais non inoubliable : elle sortait d'un magasin de la rue de la Paix, riant très haut, parlant à une autre femme dont la toilette tapageuse révélait l'excentricité sociale, vêtue elle-même avec cette élégance trop marquée où il y a de l'affichage, de la mauvaise compagnie, un rien de déclassement. Elle était plus jolie encore qu autrefois, un peu plus forte, avec son même teint éclatant de fraîcheur, ses veux gais et une audace dans toute sa persoinie qu'aucune pudeur n'avait fait tressaillir en le voyant. Elle était montée dans une victoria élégamment attelée, en disant certainement h sa compagne : « Tiens, voilà mon premier mari... » Car celle-ci s'était retournée presque aussitôt pour dévisager Gontier... Que prouvait l'antithèse de ces deux rencontres ? Rien. Sinon que dans ce ménage de divorcés, l'homme gardait la honte de l'ancienne trahison envers son ami, et la femme, non... Que prouvait de plus la dé-

marche tcnlée par Bérion avant sa mort?... Mais, s'il en était ainsi, — et il en était ainsi, — comment cette Iiontc se conciliait-elle avec le choix de ce tomhcan? Et Michel regardait, par-dessus le mur, se profder les croix et les mausolées ; il .«îc disait : « C'est un de ces monuments-là peut-élre qui est le sien, peut-être celui-ci, peut-être celui-là... » et de nouveau la terrihle curiosité de voir cette pierre grandissait, grandissait en lui, jusqu'à une seconde où les émotions contradictoires qui venaient de le remuer se fondirent en un insensé, en un irrésistible besoin de le voir, en effet, ce tombeau ; de dévorer de ses regards le nom du mort enseveli là, — comme si le secret de ce qui avait suivi la trahison pouvait s'échapper de ce caveau, choisi par cet homme. Pourquoi?... Par quelle cruauté d'outre-tombe?... Par quelle supplication peut-être?...

11 était entré dans la loge du conservateur, le cœur battant, la pourpre aux joues, la voix étranglée, comme au moment de commettre une mauvaise action. Il avait demandé où était cette tombe, à la seule idée de laquelle il s'était enfui du cimetière tout à Thcure. Il suivait l'allée centrale, maintenant, ayant à la main le papier administratif que Temployé lui avait remis, et qu'il lisait d'un œil machinal, étreint, même dans son trouble, par la tragique impersonnalité de ce document qui faisait tenir toute une destinée humaine entre les quelques formules imprimées : « Le conservateur soussigné certifie que le corps de M. Bérion, Jules, a été inhumé le S décembre 189., et placé en concession perpétuelle, 15^ division, li(jne sud, numéro 18 par test... " Michel répétait en cherchant les poteaux indicateurs : Quinzième division, qua-

trième ligne; » il comptait les monuments... Tout cFiin coup il s'arrêta, si bouleversé de ce qu'il voyait cpi'il dut s'appuyer contre un arbre pour ne pas défaillir. Il lisait bien le nom de Jules Bërion sur une pierre très simple, qu'une croix décorait seule, et la date; mais, au milieu des autres tombes toutes fleuries de gerbes fraîcbes, cette pierre apparaissait nue, déjà abandonnée. Elle n'avait d'autre parure que les couronnes artificielles posées là l'autre année, lors de l'enterrement, qui commençaient de s'en aller en lambeaux... Devant 1 évidence que personne n'était venu ni la veille ni l'avantveille, ni de toute l'année sans doute, visiter cette tombe, une inexprimable pitié envahit l'ami outragé, le mari trahi. Toutes les questions auxquelles il venait de se meurtrir le cœur eurent en un instant pour lui une claire réponse. Il comprit ce qu'avait dû être pour le mort la femme qui n'avait pas même trouvé en elle de quoi venir fleurir cette tombe dans ce premier anniversaire. Pour la première fois depuis ces huit années, l'àcreté de sa douleur se fondit. Quelque chose d'infiniment tendre palpita en hii, luie charité pour celui qui, après

lui avoir fait tant de mal, avait autant souffert que lui, et par le même être. C'était pour cela, pour que Michel éprouvât cette pitié, pour qu'il lui pardonnât peut-être, que son ancien ami avait voulu reposer là, dans un endroit où il savait que C autre ne poury'ait pas ne pas venir. . .

Quelques instants plus tard, le père Bonnet, qui continuait sa ronde de surveillance par ce bleuâtre après-midi d'automne sur le point de s'assombrir, put voir avec stupeur le même promeneur dont la fuite brusque, à la seule mention de la tombe Bérion, l'avait tant décontenancé, en train de pleurer, en déposant sur cette tombe des brassées de douces, d'odorantes, de fraîches roses...

Novembre 1899.

Page 1