DU A LIT K
je le pourrais. Qu'un jour le père de la femme de mon fils puisse le souffleter de ce mot : Vous m'avez trompé ; que cette femme ait honte de lui, honte de porter son nom, d'être sa femme; que lui-même vienne à moi et me reproche d'avoir fait de lui le complice inconscient d'un pareil mensonge... non, non, non, cela ne sera pas! Je ne le supporterai pas!... »
— " Apaisez- vous, » fis-je, effrayé par l'exaltation où je la voyais, a Votre fils a dix-huit ans, cette fille en a dix-sept. Il ne s'agit de rien de sérieux. Vous aurez le temps d'avoir ces scrupules quand votre Percy aura l'âge de se marier. D'ailleurs il faudrait à ce moment-là produire des actes. Vous ne serez même pas tentée... »
— « Je me suis dit cela aussi, « réponditelle, « mais ce n'est pas bien. Non, ce n'est pas bien de ne pas couper court h tout cela dès aujourd 'lui. Vous ne connaissez pas mon Hls? Je ne crois pas me monter la tête sur lui . Je sais qu'il est lent d'intelligence, qu'il a peu de conversation, pas du tout de brillant. Mais c'est Tàme la plus loyale, le cœur le plus droit... S'il se fiançait avec cette jeune fille, ce sérail un
don (le toute sa vie. Il a les idées anglaises sur les engagements. Etelle, je l'ai étudiée aussi depuis ces quelques jours. Si elle s'engageait, ce serait de même. . . Il y a des instants où je me demande s'ils n'ontpas échangé déjà leur promesse. C'est cet engagement secret que je redoute!... Mais Percy me 1 aurait dit. Il a tellement l'habitude de sentir tout haut devant moi. Lorsque nous sommes séparés, il me tient un journal de ce qu'il fait, jour par jour, heure par heure. C'est mon trésor, ces chères lettres. J'en ai vécu!... Non, il n'est pas fiancé encore. Je le saurais. Il ne faut pas qu'il le soit... "
— Il Hé bien! » lui dis-je, « emmenez-le... "
— a C'est déjà trop tard, s'il aime vraiment miss Cobay, » répliqua-t-elle. « Il lui écrira. Il la recherchera. Il la retrouvera... Ah! j'ai trop hésité. J'ai été trop lâche... » Elle ajouta tout bas : « Je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis; vous venez de me dire que je ne serais même pas tentée, je l'ai été. Je me suis dit : Je n'ai qu'à laisser faire. Je ne serai responsable de rien. Les compromis de conscience vous viennent vite... Oui, j'ai pensé à tout laisser faire et à disparaître. Si je n'y étais plus, cepen-
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dant, on passerait sur bien des choses. " Elle s'était arrêtée pour dire ces mots, en regardant la mer, qui continuait h pousser vers nous son immense soupir caressant. « Une promenade en barque sur cette eau, un mouvement au bord de la barque, un peu trop penché; une chute, et personne n'aurait plus le droit de demander compte de sa mère à ce pauvre enfant... J'ai pensé au suicide. INFais c'est étrange à dire, j'ai été retenue, je le serai toujours, parce que j'aime la vie. J'dimc ma vie!... Non. Il n'y a qu'un moyen, qu'un seul, d'empêcher que ce que je crains ne se réalise. Et je m'en veux de cela, de n'avoir pas eu le courage de 1 employer... Je l'aurai, » conclut-elle, « si vous voulez seulement m'aider? ... Voudrez-vous?. . . "
— - « Je vous ai promis de faire ce que vous me demanderiez, et je tiendrai ma promesse, " lui dis-je en réponse à l'interrogation presque douloureuse de sa dernière phrase. Qu'allaitelle pourtant m'imposer? Tout son discours avait trahi une si incroyable incohérence de sentiments! Rien ne me permettait de deviner à quelle démarche je m'engageais aiusi. Eu Iranscrivanl, comme je vieus de faire, notre
conversation, je ne comprends même pas que j'aie pu donner cette imprudente parole. Que savais-je de cette fille, après tout? Ce que m'en avait raconté le plus imaginatif de mes aînés. Rien de plus. Si. Je savais encore, avec une indiscutable certitude, que, depuis quelque vingt ans, elle trouvait le moyen de se faire deux cent mille francs de rentes dans la galanterie. Par conséquent, elle avait, au service de sa délicate beauté, à tout le moins un sens très pratique de ses intérêts. Il y avait quatrevingt-dix-neuf chances contre une pour que son apparent scrupule dissimulât quelque adroite rouerie. Cette confidence sentimentale pouvait n'être qu'une comédie, destinée précisément à empêcher que je ne me misse en travers de quelque plan d'exploitation savamment calculé. Oui. J'aurais raisonné de la sorte pour le compte d'un ami qui m'eût rapporté cet entretien en m'interrogeant sur la conduite à tenir. Je lui eusse répété le : « Mey-vrjrîo cÎTît'jrcri', " le : « Souviciis-ioi de te défier, » que le sage Mérimée portait gravé sur son cachet. — Et j'aurais eu tort! Ce (jui prouve une fois de plus qu'en nature féminine tout est possible^ même la sincérité. Je n'allais
20S DUALITE
pas tarder à tenir une indiscutable preuve que Blanche ne mentait pas. Elle se mettait tellement à ma merci par les mots qu'elle prononçait maintenant :
— " Que j'ai bien fait, » disait-elle, " de céder au mouvement qui m'a précipitée vers vous, comme vers mon sauveur! A présent que je vous ai parlé, je suis sûre de moi... D'avoir un témoin qui vous juge, vous rend de la force. Et j'en aurai... Ce moyen de les séparer tous deux vraiment et pour jamais, vous l'avez deviné, n'est-ce pas?... Il faut que le père de Cynthia sache qui je suis... Le lui dire moimême, je le devrais... C'est un peu trop dur. Il a eu vis-à-vis de moi tant d'égards ! Il a été, depuis tout ce séjour, tellement délicat et bon envers nous deux...» Elle hésita une seconde : «Et puis je suis trop femme pour ne pas deviner qu'il a pour moi un peu du sentiment — oh ! très peu ! — que mon fds a pour sa fdie. Enfin, ce que je vous demande, c'est de m'épargner cet aveu... «
— u Comment? " m'écriai-je, » vous voudriez que j'allasse dire à cet homme, que je ne connais pas, votre vrai nom et (pii vous êtes?... Mais c'est impossible... »
— a Vous avez promis, » répondit-eile impérieusement, e(, suppliante : « Au nom de notre ami mort, répétez-moi que vous tiendrez votre promesse... Il faut que cette situation finisse et que jamais, jamais mon fils ne puisse approcher miss Cobay quand nous serons partis. Il le faut. Et parler moi-même, c'est trop affreux. »
— « Hé bien! « repris-je, attendri après une seconde d'hésitation par cette plainte, " accordez-moi seulement vingt-quatre heures. En premier lieu, je dois avoir fait la connaissance du général Cobay. Je ne peux pourtant pas l'aborder et que mon premier mot ait l'air d'une abominable dénonciation. Vous-même, je désire que vous ayez causé avec votre fils et que vous soyez bien sûre du danger... "
Nous étions arrivés à la porte du jardin de l'hôtel, comme je prenais ce nouvel engagement, atténué du moins par cette condition de sursis. Blanche, qui s'était arrêtée l'oreille tendue, me fit du doigt signe de me taire. Elle poussa la porte qui donnait dans l'enclos. Je la suivis sans plus essayer de lui parler. A peine cette porte franchie, elle se jeta à droite, dans
Tombre d'un grand massif de lauriers. Je m'y cachai aussi. L'extrême finesse de son ouïe ne l'avait pas trompée. Deux promeneurs s'avançaient dans l'allée, dont la voix connue lui était arrivée par-dessus la muraille, bien vajjue, bien indistincte ; mais la mère avait discerné le timbre de son fils. De ces deux promeneurs, qui marchaient ainsi d'un pas alangui, l'un était bien le jeune Percy. Quoique je ne pusse pas voir son visage, je ne me trompais pas, moi non plus, à son élégante et svcltc silhouette. L'autre était une jeune fille. Je n'avais pas prêté à miss Cobay une attention suffisante pour la reconnaître. Je ne doutai cependant pas une minute que ce ne fût elle. Le trouble de la mère me le disait trop. Le pas des deux jeunes gens se faisait plus lent à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la partie obscure de l'allée. Ils se taisaient maintenant. A travers les branches des arbustes où nous nous cachions, nous pûmes les voir, qui, d'abord, séparés l'un de l'autre par une distance d'un mètre environ, se rap[)rochaicnt, et nous entendîmes que le jeune homme recommençait de parler, d'une voix si basse que nous n'en entendions qu'un chuchotement. A une
seconde, il esquissa le geste de prendre la main de sa compagne, qui esquissa, elle, le geste de dégager ses doigts, avec cette résistance émue qui va céder. A cette même seconde un appel déchira le silence du jardin et fit brusquement s'écarter l'un de l'autre les deux amoureux. C'était Blanche qui s'élançait du fourré en criant le nom de son fils :
— (i Percy, «appelait-elle, « Percy!... »
— (i Mais je suis là, maman... " répondait le jeune homme avec un accent où tremblait toute la surprise de son saisissement, tandis que l'imprudente et naïve Gynthia Cobay, toute confuse, se retirait dans la contre-allée.
Cet entretien avait été si rapide, rincartade de ma compagne si brusque; les sentiments qu'elle m'avait montrés, les uns après les autres, représentaient un si déroutant mélange d'instincts contradictoires, que j'éprouvai, une fois seul, comme une impression d'avoir rêvé. Je l'éprouve aujourd liui à nouveau en me rappelant le dénouement non moins extraordinaire de cette extraordinaire aventure. Il est vrai de dire qu'un Anglais se trouve y avoir joué un rôle prépondérant, et j'ai renoncé depuis longtemps à m'étonner de ce que pense et fait un Anglais. l.e iijicniiàs lolo divisas orbe Britanuosi) du poète antique continue d'être vrai pour ces insulaires, d'une vérité qui n'est pas exacte seulement de leur patrie. Elle 1 est de leur âme et de leur façon de penser, qui ne se raccorderont jamais aux nôtres. Ce fut la certitude de cette irréduc-
tible différence entre le point de vue anglo-saxon et le point de vue gallo-romain qui me préoccupa durant toute la nuit suivante. Je m'étais engagé à révéler à M. Cobay le nom véritable de Mme de La Charme et sa véritable situation. J'étais d'autant plus décidé à tenir ma parole que j'avais pu le constater de visu : la mère de Percy avait raison de redouter qu'il ne fût déjà trop tard pour empocher des fiançailles vraiment criminelles, étant données les origines respectives des deux jeunes gens. Mais en quels termes présenter la chose au père de la sentimentale miss Gynthia? Oui, en quels termes? Il m'était odieux de jouer un rôle de dénonciateur, et, d'autre part, la délicatesse dont Blanche venait de faire preuve m'avait touché trop profondément pour que je ne redoutasse point l'expression du mépris dont le major général stigmatiserait certainement la femme galante. 11 n'aurait pas, pour la juger, cette indulgence un peu indifférente, mais si humaine, familière à nos compatriotes de la race latine. Décidément cette déraisonnable fille m'avait confié un trop pénible message. J'eusse estimé pourtant comme peu digne de lui demander de
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m'en décharger, et, pour fuir jusqu'à la tentation d'une pareille faiblesse, je pris le parti de quitter l'hôtel le lendemain matin, à peine levé, et de faire une longue promenade qui me rendît du calme en brisant mes nerfs. Je serais sûr de ne pas la rencontrer et de ne pas succomber à ce peu viril désir de reprendre ma parole. Je m'éloignai de Rapallo et je suivis, dans ces pensées, la roule qui, par Santa Margherita, contourne le cap, toute blanche entre des oliviers gris. Je ne pus arriver à secouer l'obsession que je fuyais ainsi le long de la mer couleur de turquoise, « iur china, « me dit Umberto le Tanghen, que je rencontrai, armé d'un fusil et revenant avec un chapelet de grives sur son épaule. A un moment, cette route monte, laissant à gauche un château construit dans cette mer même, sur un rocher cerné de vagues, et elle aboutit, vers l'extrémité du promontoire, à ce couvent de la Ccrvara — restauré malheureusement — où François 1" fut prisonnier après Pavie. On montre toujours, parmi les arbousiers colossaux, « ta fenéire du roi de France, » d'où le prince vaincu interrogeait l'horizon des flots, désespéré de ne voir aucun
vaisseau à ses couleurs qui lui apportât la délivrance. Je continuais d'avoir l'âme si troublée par les confidences de Sa Déraison Mme de Saint-Cygne, que je m'attendris sur Faccoudement du roi captif à cette croisée. J'y trouvais un symbole de sa nostalgie à elle, - — nostalgie commune à tous les êtres qu'accable le sentiment de leur impuissance et dont l'agonie implore une aide qui ne viendra pas. L'aide était venue, pour Blanche, en ma personne. Allait-elle lui manquer? Cette analogie, en m'attendrissant de nouveau le cœur, acheva de me décider à tenir fermement ma promesse. Non, je n'abandonnerais pas cette malheureuse femme. Quant au général anglais, il méjugerait, moi, comme il lui plairait, et s'il se permettait d'être insolent à propos d'elle, au cours de cet entretien, je lui dirais la vérité, brutalement, et que son manque de surveillance sur sa fille était la vraie cause pour laquelle la mère de Percy avait voulu que je l'avertisse. C'était une mauvaise timidité à vaincre, voilà tout. Je la vaincrais. Dans ma fervente reprise de résolution, je décidai de ne pas même profiter des vingt-quatre heures de délai demandées la
veille. Il valait mieux en finir au plus vite. C'est avec l'énergie de cette volonté très arrêtée maintenant que je redescendis vers Rapallo, sous le soleil déjà haut. 11 pouvait être onze heures et demie quand je me retrouvai sur le port le lon^j duquel j'avais reçu, la veille au soir, cette inoubliable confession. En tournant l'angle du mur qui fermait le jardin de l'hôtel, et d'où débordait un sombre feuillage d'orangers chargés de leurs pommes d'or, j'aperçus un omnibus qui montait par la rue du côté de la gare, chargé de malles, sans toutefois distinguer les deux personnes assises à l'intérieur.
— « Bon, 1) pcnsai-jc, « la sijjnora Balbi perd des clients qu'elle a l'air de bien regretter, car la voici sur le pas de la porte avec le Tanghen, et tous deux semblent confondus... »
L'aimable Française se tenait, en effet, comme terrassée, au seuil de l'ancien villino du Magnifique de Gênes. Son visage était tout attristé sous ses bandeaux lisses, que coiffait un bonnet de veuve à coques blanches. Elle m'eut à peine reconnu qu'elle ne me laissa pas le temps de la questionner.
— a Quel dommage, monsieur!... - gémit-
elle, et elle répéta : " Quel dommage ! Je vous ai cherché hier au soir pour vous présenter à Mme de La Charme. Vous étiez sorti, et maintenant la voilà qui est obligée de partir, dare dare, sans même pouvoir emporter tout son bagage. Je lui expédierai le reste. Elle a été appelée à Florence par lettre auprès d'une parente qui était en route pour venir la rejoindre ici et qui est tombée très malade... Ah ! l'aimable dame, monsieur, et qui sait vivre, monsieur, et qui a de l'usage ! Elle pleurait, monsieur, de nous quitter. Son fils avait aussi des larmes dans les yeux. Enfin, elle reviendra l'hiver prochain, si elle ne peut pas revenir dans quelques jours... «
— (i II faut s'accommoder aux temps, patronne,» dit Umberto en italien : a Bisognadaisi ailempi, signorapodrona, " et le perspicace personnage ajouta, presque bas, en se tournant vers moi, avec un clignement d'yeux qui me prouva qu'il n'était, lui, la dupe ni de la fausse lettre, ni de la fausse maladie de la fausse parente, ni du reste : « Pazzo è colin che hada à fatli altriii. . . »
— .1 Bien fou est en effet celui qui s'occupe
des affaires des autres... " me répétais-je en remontant vers ma chambre, encore plus mortifié qu'étonné de ce départ subit. Y a-t-il, flottante autour de toutes les femmes que Ton sait légères, je ne sais quelle atmosphère de désir qui fait que Ton n'est jamais avec elles absolument simple? Certes, ma conscience ne me reprochait vis-à-vis de Blanche aucune arrièrepensée. Je n'avais pas eu la plus vague intention de hasarder auprès d'elle une ombre de cour, à l'occasion du service qu'elle m'avait demandé. Et pourtant j'étais froissé, étrangement, intimement froissé, qu'elle s'en fût allée sans essayer de me revoir. Cet assez mesquin sentiment, que je mentionne comme une anomalie de plus dans cette histoire où tout fut anomalie, dura quelques minutes à peine, le temps de monter l'escalier, d'ouvrir ma porte et de voir, posée sur la table, une enveloppe à mon nom dont la présence m'expliqua le regard singulier du malicieux Tanghen. Evidemment la voyageuse la lui avait confiée, ou bien, si elle était entrée elle-même dans la chambre pour placer sa missive en évidence, quelque domestique avait surpris et rapporté
au maître d'hôtel cette démarche clandestine. Elle était pourtant très innocente, aussi complètement innocente que la lettre elle-même, laquelle contenait à peine dix lignes. Je les transcris de mémoire, très exactement, quoique je n'aie pas gardé l'original : je dirai pourquoi tout à l'heure. « Vous aviez raison. Ce n'était pas à vous de parler. Je veux quand même vous avoir remercié de ni avoir promis de le faire. J'ai eu le courage de tout dire moi-même à M. C..., et maintenant je m'en vais. Il a été parfait pour moi. Il sait aussi que je vous connais. S'il vous questionne sur mon compte^ portez témoignage pour votre pauvre Tristesse et Malines. »
Et pas d'adresse, pas d'indication d'endroit, je ne dis pas où la revoir, mais où lui écrire quand j'aurais eu avec le général Cobay cet entretien désormais inévitable ! Quelle preuve plus forte aurait-elle pu me donner de son entière sincérité? Si j'avais cru, la veille, discerner dans sa confession un rien, non pas de cabotinage, mais de complaisance à se raconter, par suite, une imperceptible nuance de vanité dans une souffrance pourtant réelle, trait de caractère si féminin, je constatai par ce
billet — et signé comment! — que c'avait été, de ma part, une défiance injustifiée. J'allais le constater davantage dans mon entretien avec l'officier anglais. Blanche n'avait cherché à lui produire aucun effet, mais à le renseigner sur son propre compte avec une franchise qui ne permît pas l'équivoque. Dieu ! la bizarre conversation, et dont tous les détails me demeurent si présents, si actuels ! Je revois en ce moment le regard enquêteur et déconcerté à la fois dont cet homme m'enveloppa quand j'entrai dans la salle à manger pour y déjeuner. Il se préparait à faire une des actions qui répugnent le plus à un gentleman de sa race et de son éducation : parler le premier, et sur une matière infiniment délicate, à un étranger qui ne lui a pas été présenté. Je revois sa fille Gynthia en face de lui, pâle et les yeux rouges d'avoir pleuré. La pauvre enfant aimait donc Percy ! Et je revois surtout le banc de marbre, à l'ombre d'un grand mimosa en fleur, où nous vînmes nous asseoir, le major général et moi, quand, après le déjeuner, il m'eut abordé avec le plus comique mélange de brusquerie et de gêne : — « Monsieur, " m'avalt-il dit en cmplovaiit
une expression qui manque à notre lanfjue, sans doute parce. que nous attachons beaucoup moins d'importance que nos voisins à l'étiquette de certaines relations, « vous m'excuserez, si je suis informel avec vous... Mais une dame qui était ici hier au soir encore et qui se faisait appeler Mme de La Charme m'a prétendu que vous la connaissiez... J'aurais le plus grand intérêt à contrôler quelques-unes des choses que Mme de La Charme m'a dites, ou plutôt Mme de Saint-Cygne... C'est bien son nom?.. . "
— a Mlle Blanche Ragot, » rectifiai-je. « Mme de Saint-Cygne est son nom de guerre,
comme nous disons. Je suis prêt, monsieur, à répondre à toutes vos questions, ce qui reviendra, j'en suis sûr d'avance, à confirmer tout ce qu'elle aura pu vous dire. Elle s'appelle ellemême un honnête homme, et elle est vraiment un très honnête homme, si étrange que cela puisse paraître dans son milieu... "
— " Alors c'est bien vrai qu'elle est une personne de ce que vous appelez le demi-monde?. . . Nous n'avons pas cela en Angleterre... » Involontairement, le pli de sa bouche exprima le
mépris que ses compatriotes professent pour le vice continental, et en particulier français. « Pourtant j'ai assez voyage' pour me rendre compte que c'est une société comme une autre et qui a sa classe d'en bas et sa classe d'en haut, sa lowei- class et son iipper class. Alors Mlle Blanche serait quelque chose comme Camille dans la Dame aux camélias ?. . . »
Le brave général hochait la tète avec la plus plaisante affectation de compétence en prononçant le nom que les traducteurs de son pays donnent à la Marguerite Gauthier du célèbre drame. Ils l'appellent Camille, à cause sans doute de CamelUa, prononcé à leur guise, à moins qu'ils n'aient voulu affirmer une fois de plus la radicale antithèse entre leur île et le continent, antithèse qui va du petit au grand. Elle veut que, par exemple, leurs voitures prennent la gauche tandis que les nôtres prennent la droite, — qu'ils boivent du Champagne sec tandis que nous buvons du Champagne doux, — qu'ils se marient en redingote et nous en frac, — qu'ils ferment leurs théâtres le dimanche tandis que nous ouvrons deux fois les nôtres ce jour-là, — et le tout à l'avenant.
Nous appelons Thérome de Dumas Mar^juerite. Ils lui ont donné un autre nom. Gela va avec le reste. Je re'pondis donc, sans entreprendre de rectifier cette fois l'allusion de mon interlocuteur :
— « Une Camille? Si l'on veut. . . Avec la différence des temps. A coup sur, elle est de ces femmes qui valent mieux que leur position ne l'indique. »
— « Il y a beaucoup de chrétiens dont on ne pourrait pas en dire autant, » fit le (jénéral.
« Mais me permettez-vous de vous poser une question ? » ajouta-t-il. « Y a-t-il longtemps que vous la connaissez?... »
— « Quelque quinze ans, « répliquai-je.
— « Et vous la voyez souvent?... "
— « Presque jamais. Je dînais avec elle, vers 1883, avec un ami qui est mort et qui, lui aussi, n'était qu'un camarade pour elle. Et puis je l'ai un peu perdue de vue... »
— « Pourtant vous l'aviez bien reconnue, hier soir?... »
— " Assurément. »
— « Et vous ne l'avez pas saluée?... »
— « Je savais qu'elle était inscrite sous un
faux nom et que, par conséquent, elle tenait à passer incognito. "
— K Elle vous a reconnu, elle aussi?... »
— « Assurément. »
— « Et ne croyez-vous pas qu'elle a pensé que vous pourriez dire son vrai nom à quelqu'un dans riiôtel, à moi, par exemple?... "
vTe le regardai. Je vis distinctement dans ses yeux clairs le soupçon qui guidait cette espèce d'interrogatoire. Son évidente ignorance de la vie galante ne lui permettait pas de se former une idée exacte du genre d'existence menée par Blanche. Mais, en véritable homme de son pavs, il coulait à fond un fait positif, a maiier offact^ comme ils disent, avec cette intraduisible expression qui concrétise encore la réalité. Il voulait savoir si Blanche avait agi spontanément ou par calcul en lui disant qui elle était. Pour toute réponse, je pris le billet d'adieu de la pauvre fille et je le lui tendis.
— « Lisez cette lettre, » lui dis-jc, « et vous verrez qu'elle m'avait supplié elle-même de vous apprendre toute la vérité sur son compte. Si elle vous a parlé en personne, c'est <prcilea
VU que cette démarche m était par trop pénible.. .5)
— " Voulez-vous me permettre de garder ce papier? » me demanda le général après un silence; et comme je lui avais répondu u oui » , il prit ma main, qu'il serra vigoureusement avec un « merci » qui me prouva combien cette enjôleuse de Blanche avait pénétré avant dans ce cœur rude et jeune. Il eût trouvé si dur de la mépriser qu'il m'était ingénument reconnaissant de lui avoir épargné cette souffrance.
— " Alors, » reprit-il, '< puisque vous ne l'avez pas revue avant son départ, vous ne savez pas comment s'est terminé mon entretien avec elle?... Voici. Vous savez que nous autres Anglais, nous sommes un peu des citoyens de l'univers... Nous avons un climat si mauvais qu'il faut bien y remédier comme nous pouvons. » C'était, cette critique sur le climat de sa patrie, un maximum de concession que le digne homme allait me faire payer aussitôt. (1 Vous ne vous étonnerez pas trop que je me trouve avoir une grande exploitation aux îles Bahamas. Mais savez-vous seulement où c est?... » Et comme j'avais répondu « oui " , il
continua, avec un visible étonnement qu'un Français eût quelques notions de la géographie américaine : « Ce sont des terres qui me viennent d'un oncle. Il avait été envoyé là-bas pour sa poitrine, et il s'était pris de passion pour ce pays... Il est mort, et j'ai hérité ce bien. J'ai des raisons de croire que je suis volé par mes gérants, et j'ai pris le parti d'y aller moimême. Je renverrai miss Cobay en Angleterre à la fin du mois, et je prends le bateau allemand qui part de Gènes pour New-York.
Ensuite on s'embarque à Jacksonville... J'ai proposé à Mme de Saint-Cygne de prendre son fils avec moi. Jele laisserai aux Bahamas en apprentissage, el, si cette vie lui convient, je l'établirai comme régisseur, à la tête de cette propriété. Il pourra y faire sa position. Je suis un business mari, voyez-vous, quoique soldat, moi aussi. Ce serait encore plus utile pour moi que pour le jeune honmie. »
— « Et la mère ? Qu'a-t-elle répondu?...'» interrogeai-je. « C'est si loin, et elle aime tant son fils! 1)
— « Justement, » reprit le général en rou" gissant comme s'il avait eu 1 âge de Percy lui-
même, "je lui ai offert de partir avec nous et de rester là-bas avec son garçon. Elle m'a demandé huit jours pour réfléchir, mais je compte bien que nous nous embarquerons tous les trois... " et il ajouta, en donnant à cette fin de phrase un ton impossible à reproduire, tant Vhumour s'y mélangeait au prêche : c'était une boutade, et c'était tout un projet de rachat par la maternité : « Il n'y aura plus ni de Mme de Malines, ni de Mme de Saint-Cygne ni de Mlle Ragot, » il prononçait Régott. « Il n'y aura plus que la mère de Percy. »
Sa Volupté Mme de Saint-Cy(}ne, dite (i Tendresse et Malines » , aux îles Bahamas, mère d'un colon et sauvée par la philanthropie d'un major général de Sa Majesté Britannique! Quelle solution follement inattendue pour une existence traînée durant vingt années dans les divers décors de la grande fête parisienne : — restaurants h la mode et salles de théâtre, champs de courses au printemps etàrautomnc, terrasse de Monte-Carlo en hiver, plage de Trouville ou casino d'Aix-les-Bains en été, salons d'essayage des modistes et des lingères en vogue, et chambres à coucher digne des chapeaux, des robes et des jupons élaborés par ces artistes! Une pareille saute de destinée n'avait pu être possible, je le répète, que par la rencontre de la plus fantaisiste des bohémiennes
avec un Anglais. Il n'y avait vraiment qu'un Anglais capable d'être à la fois pensionnaire de la signora Balbi à Rapallo et propriétaire d'un domaine aux Bahamas, le tout aussi naturellement, aussi simplement qu'un habitué de café de la Canebière à Marseille possède un cabanon sur la Corniche, ou le commerçant assis au comptoir d'une boutique rue d'Aboukir, à Paris, une bicoque à Bois-Colombes. Il n'y avait qu'un Anglais pour avoir conçu, sans dire ouf, cette entreprise tout ensemble cocasse et sublime, romanesque et positive, de rédemptorisme exotique, dont celui-ci m'avait, avec un admirable flegme, résumé d'un mot le programme. Et de même, il n'y avait qu'une Blanche dans le demi-monde capable de tenir, pendant des jours et des jours, le rôle dune veuve pas très fortunée, mais irréprochable, en villégiature avec son fils, au point de provoquer chez un personnage aussi pénétré de respectabilité que le père de miss Cobay un intérêt assez puissant pour aboutir à cet accès d'apostolat. Je la voyais déjà, tentée elle-même par le paradoxe de cette fin dévie, acceptantl'offre du général, embarquée sous son nom vertueux à bord du trans-
atlantique allemand, édifiant les passagers par sa tenue, présidant à quelque fête de charité en faveur des pauvres matelots ; puis à New- York, effarée et divertie par le tumulte des rues; puis à Jacksonville, s'embarquant sur un autre bateau en partance pour ces mystérieuses Bahamas, dont j'entendais parler chaque jour quand je voyageais en Floride; et le paysage semi-tropical que j'ai tant aimé s'évoquait devant ma rêverie : une mer trop bleue entre des cocotiers colossaux chargés de fruits gros comme des têtes d'enfant, des chèvrefeuilles plus hauts que des hommes, un monstrueux entrelacement de lianes autour des chênes verts, des champs d'ananas exhalant sous le soleil un arôme enivrant, des vallées entières de cannes à sucre, et sur la terrasse en bois • — la piazza, c'est le mot là-bas — d'une maison cachée parmi la poussée des gigantesques végétations, Blanche dans un hamac, en train de se souvenir et de regretter peut-être son enfer dans son paradis. Elle avait si bien dit : a J'aime \a \ie, j'aùne rua vie! « Et c'est vrai qu'il y a un tel attrait pour les nerfs dans les sensations puissamment contrastées où elle s'était
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meurtrie et ravie, déchirée et enivrée, depuis les années.
Je n'avais donc pas douté une seconde qu'arrivée à cet âge si dangereux pour une femme de sa classe, qui marque la fin de la jeunesse, elle n'acceptât la chance inespérée, invraisemblable, qui lui était offerte si magnanimement, si naïvement aussi. Quand le général quitta Rapallo, deux jours plus tard, pour reconduire sa fille en Angleterre avant de revenir s'embarquer à Gênes, j'étais bien persuadé qu'il trouverait, au jour du départ, le jeune Percy et Blanche prêts à l'accompagner. La tentation me vint d'aller, moi aussi, assister à ce fantastique exode, et puis je pensai que cette démarche serait une grosse faute d orthographe envers la charmante femme et son bienfaiteur. Évidemment celui-ci était le plus généreux des hommes. C'en était aussi le plus irréel, par certains côtés, le moins capable de se figurer dans sa vérité la vie de plaisir à Paris. Cependant, il en savait assez pour que toute présence qui lui rendrait comme concret ce passé de sa protégée lui fût odieuse. Je m'abstins donc d'être là sur
le quai du Vieux-Môle le matin où je savais que le Feldinarscliall Molthe — c'était le nom du paquebot — partait de Gènes. D'ailleurs, le travail pour lequel j'étais venu m'exiler à Talbergo Balbi, già del Leone, devint de plus en plus pressant. Il m'absorba bientôt au point de me faire oublier et les complications sentimentales de la pseudo-Mme de La Charme, et l'idylle de Cyntbia Cobay avec le jeune Percy, et l'étonnante charité du major général en retraite. Cette besogne finie, je ne pus résister à l'éternel attrait de la Toscane trop voisine. Je m'y attardai si longtemps que j'étais encore à Sienne au mois de juin, mal placé, on en conviendra, pour avoir des nouvelles du monde et du demimonde. Le hasard voulut qu'à mon retour je ne rencontrasse aucun des camarades qui me permettent une ou deux fois l'an de reprendre contact avec le Paris qui s'amuse. Et puis, en eussé-je rencontré un, que j'aurais considéré comme sacrée la confidence de la pauvre a Tristesse cl Malines n . On jugera donc de mon clonnement lorsque, assis à l'orchestre du Théâtre- Français, cet automne, pour assister à la reprise du Pardon, ce petit chef-d'œuvre de marivau-
da[je amer où Jules Lemaître a peut- être écrit son chef-d'œuvre tout court, j'aperçus dans une des baignoires d'avant-scène, celle de droite, qui ? Mme de Saint-Cygne elle-même. Ses cheveux châtains à reflets blonds étaient délicieusement coiffés du plus joli turban de tulle vert pâle qu'ait chiffonné la mode de cette année, et son buste, resté tout jeune, était pris dans un véritable ruissellement de paillettes assorties à la nuance du chapeau qui chatoyaient sur un fond d'étoffe d'argent. Ses manches transparentes laissaient voir le galbe délicat de ses bras frais. Elle avait auprès d'elle, dans sa loge, par une coquetterie d'une jolie impertinence, une fdle de vingt-deux ans peut-être, une débutante, dont l'éclat ne la vieillissait pas trop. Son spirituel et fin visage suivait avec un éveil étonnant d'intelligence la prose cruelle et tendre que les deux actrices alors en scène, Mmes Baretta et Bartet, disaient si bien, elle qui a tout juste appris l'orthographe ! Que nous étions loin du major général, de lu signora Balbi, du Tanghen et de Rapallo! Cette fois, la curiosité fut plus forte que la discrétion, et je m'arrangeai, à l'entr'acte, pour passer de-
vaut la baignoire où elle était en train de s'éventer en causant. Elle me vit. Sa mobile physionomie exprima un saisissement. Elle pâlit et rougit tour à tour fortement, et, de loin, elle me fit signe d'approcher :
— (t Venez dans ma loge, « dit-elle, "je voudrais vous parler... »
Je la trouvai, quand on m'eut ouvert la porte, dans une espèce de petit salon en retraite qui faisait le fond de la baignoire. Elle avait sans doute dit à son amie et aux deux hommes qui l'accompagnaient de ne pas nous déranger, car nous restâmes seuls pendant les quelques minutes que dura ma visite, — le temps de mettre un mystère de plus sur un mystère, et de redoubler pour moi la sensation d une énigme de cœur que j'ai dès le premier moment renoncé à élucider.
— " Vous avez eu l'air bien étonné de me voir, 1) fit-elle en hochant sa jolie tête. " Vous avez donc su que j'avais dû partiret pour où?...»
— < Le général Cobay m'avait dit qu'il vous avait offert de vous emmener avec votre fils aux Bahamas, » répondis-je.
— « Mon fils y est, » dit-elle avec un singulier accent de mélancolie, « et moi, j'ai eu l'idée de les suivre, un moment... Et puis j'ai compris que je ne pouvais pas, que je ne devais pas... D'abord, » et un sourire malicieux creusa une fossette dans sa joue gauche; " cet excellent général était plus amoureux de moi, sans s'en douter, que je ne vous l'ai dit. Il s'en serait aperçu, en route ou là-bas, et tout aurait mal tourné... Et puis, » cette fois sa bouche avait pris un pli amer, « je sais très bien, voyez-vous, que je ne suis pas digne de vivre avec Percy. J'aurais trop souffert auprès de lui de tout ce que je n'aurais pas pu lui dire. Quand je le voyais quinze jours par an, la joie de la présence était plus forte. Elle ne l'aurait pas toujours été. J'en ai fait un homme, et un homme qui ne saura la vérité, s il la sait jamais, qu'à l'âge où l'on peut pardonner parce que l'on comprend. C'est tout ce que je pouvais. Le général m'écrit qu'il est très content de lui. Il réussit admirablement. Il s'intéresse déjà à toute l'exploitation. Que cela continue, et son avenir est assuré... Si je ne suis plus là dans quelques années, qui sait si le mariage
avec Gynthia ne se fera pas ? Tranquillisezvous, je n'ai pas changé d'idée sur le suicide, et je n'ai aucune idée de me tuer. Mais on peut mourir naturellement. Cela arrive... Et puis, il y a tant de manières de disparaître, même vivante, quand votre miroir vous dit qu'on a fini son temps !... Soyez sûr que j'en choisirai une qui ne vous gâte pas l'image que je voudrais que vous conserviez de moi, puisqu'il se trouve que vous savez tout... » Et, mutine de nouveau : a II y a encore une raison qui m'a empêchée de partir... » Elle avança son pied, et, relevant le bord de sa jupe, elle me montra son bas de soie à jour et le volant de dentelle de son jupon, puis, faisant froufrouter l'étoffe : « C'est tout cela, que je veux encore porter pendant les deux ou trois ans qu'il me reste à être jolie!... Je vous l'ai avoué là-bas, et c'est toujours vrai : j'ai aimé, j'aime le luxe, follement. J'aime mon fils pourtant, " ajouta-t-elle dans un soupir. « C'est toujours Tendresse et Malines!... » Je pouvais voir qu'à travers ce mélange singulier de plaisanteries et de confidences clic s'énervait de phrase en phrase, presque de n)ot en mot. Deux larmes soudain
lui jaillirent des yeux, qu'elle me montra rlun geste pitoyable. Et, avisant à son corsage un bouquet d'orchidées, elle dit : « C'est ma fleur préférée; on l'appelle le sabot de Vénus, n'estce pas?... » Elle en brisa une, et, ramassant dans la petite capsule qui termine la corolle une nouvelle larme qui coulait sur sa joue, elle me tendit la fleur, en ajoutant avec un mélange inexprimable de maniérisme et de sensibilité : u Un sabot de Vénus, c'est tout ce qu'il faut pour les larmes d'une Mme de Saint-Cygne. » Elle souriait, et voici qu'elle éclata en un sanglot convulsif : " Je me suis juré, " disait-elle, " que je ne le reverrais jamais. Mais que c'est dur! que c'est dur!... » Et, pour finir, elle tira de sa poche une boîte à poudre en or, de la forme d'un étui à cigares, incrustée de saphirs, un de ces absurdes bijoux où se trahit la prodigalité folle des existences comme la sienne. Avec la houppette, elle se mit à effacer furieusement la trace de ses larmes, en se forçant à rire de nouveau. Et elle répétait : « Non, ils ne verront pas que j'ai pleuré. Ils ne le verront pas...» Puis, comme on frappait, pour annoncer le lever du rideau : «Adieu, > fit-elle
avec un accent soudain sérieux et presque gravement triste; li quand vous me rencontrerez, ne me reconnaissez pas. Je vous devais de vous raconter comment tout cela avait fini, après que vous vous étiez si gentiment mis à mon service là-bas. Mais je sens que cette conversation m'a trop fait mal, mal dans mon cœur, mal dans ma chair... Ne m'en veuillez pas de ce que je vous dis. . . » Elle eut une reprise de grâce navrante dans cette tristesse : " Ne m'oubliez pas tout à fait non plus, et gardez la fleur. Vous avez là tout ce que la pauvre Misère et Malines aura eu de bon... Ce n'est pas grand'chose, mais c'est très propre, je vous jure... Un sentiment vrai, dans n'importe quel monde, allez, ce n'est pas rien... "
DûceiiiLie 1898.
A Félix Jeantet
Il y a de cela bien des aimées, — trop d'années ! — Je venais de quitter le collège et j'habitais le quartier Latin en qualité avouée d'étudiant en grec. Je suivais à cet effet les cours de l'École des hautes études, qui se tenaient alors dans deux petites pièces au troisième étage d'un des plus vieux corps de bâtiment de la vieille Sorbonne. Mais ces travaux de paléogra phie et de critique des textes n'étaient qu'une excuse à ne pas m'engager dans une carrière déterminée. Ma vraie besogne était ailleurs. Dans ma pauvre chambre meublée de la rue des Écoles, les tiroirs contenaient très peu de (1 conjectures » et de c contributions » philologiques. Il s'y rencontrait, en revanche, des fragments de poèmes en grand nombre, force ébauches de romans, de nouvelles, de drames, et aussi, pourquoi ne pas l'avouer, pas mal de
billets d'une orthographe incertaine où s'épanchait le sentimentalisme de jeunes habitantes de ce quartier, aux mœurs aussi incertaines que cette orthographe; car mes camarades et moi, nous croyions de bonne foi apprendre La Vie — avec quelles majuscules ! — en dépensant les précieuses, les si courtes heures de notre jeunesse et, ce qui est pire, la délicate fleur de notre sensibilité à courtiser des beautés de brasserie et de bals publics...
Quand je dis mes camarades, je veux parler des hardis bohémiens, candidats comme moi au titre d'homme de lettres, que je fréquentais hors de la docte école où j'étais élève. Ayant toujours eu un goût singulièrement vif pour une existence en partie double, — trait commun à beaucoup d'écrivains d'imagination, — je me gardais bien de présenter ces compagnons de mes irrégularités, au demeurant assez innocentes, à mes condisciples en philologie. J'allais jusqu'à leur cacher que je m'occupasse peu ou prou de la littérature moderne. Je passais ainsi de la bibliothèque nationale, où j'avais collatioimé de mon mieux le manuscrit Sigma de Démosthène, à un atelier de peintre irapres-
sionniste, ou Ijien à rarrière-salle du café Tabourey, le lieu de ralliement, aujourd'hui disparu, des débutants de lettres en ces années lointaines. Ces sautes subites de milieu me procuraient des délices de mystère bien enfantines, car dix mois s'étaient passés à peine que je renonçais définitivement à l'érudition pour suivre mes goûts, comme j'aurais dû faire aussitôt en toute franchise. Pourtant je ne regrette pas ces longues séances d'assiduité aux conférences de la petite salle située sous les combles de la Sorbonne, car c'est là que j'ai connu le plus original, le plus charmant et aussi — étrange ironie du sort — le plus romanesque des amis que j'aie eus dans cette période trouble de ma jeunesse. Cette originalité même et ce romanesque, unis chez cet incomparable garçon à un si assidu et si modeste effort de savant (il étudiait la grammaire comparée), auraient dû m'avertir, dès lors, quelessources profondes de la vie de l'âme coulent d'autant plus riches et plus chaudes que les habitudes sont plus réglées et l'ambition plus humble. Je crois bien que je percevais vaguement cette supériorité sentimentale du peu littéraire Charles Durand,
— ainsi s'appelait mon ami, — et c'était pour ce motif, je pense, que je me plaisais si particulièrement à sa société, quoique nous n'eussions pas deux idées communes. Sans nul doute, il se rendait compte, lui aussi, de mon respect inconscient pour son beau et noble cœur. Autrement, m'aurait-il pris pour confident et pour complice dans une aventure que j'ai souvent eu la tentation de raconter, car c'est le plus délicat souvenir, le seul parfaitement délicat peut-être, qui surgisse pour moi des pavés quand le basard me ramène du côté de cette montagne Sainte-Geneviève. Ah ! que j'ai vraiment passé là une mélancolique jeunesse, entre l'excès du travail, l'immédiate expérience de la concurrence littéraire et de ses âpretés, d'une part, et, de l'autre, le précoce désencbantement des indignes amours! Aucune de ses misères ne se mélange au coin si frais de mon intimité avec Charles. A cette époque de l'année surtout, et quand revient, avec les fêtes de Noël, l'anniversaire de la soirée où s'est joué le petit drame auquel je viens de faire allusion, son fantôme hante ma mémoire avec une douceur singulière. Et pourquoi tairais-je
le secret dont je fus alors le dépositaire? Qui se rappelle mon ami, maintenant, après qu'il est mort inconnu, tout jeune encore, sans avoir rempli son mérite, au cours d'une mission scientifique aux Indes? Et si la femme, aujourd'hui presque vieille, qui fut aimée de lui sans qu'il le lui ait jamais avoué apprend, en lisant ce récit, la profondeur du sentiment qu'elle lui avait inspiré, elle aura peut-être une minute d'amer regret. Peut-être le remords la saisira-t-il d'avoir mal jugé celui qui n'est plus. Et quelquefois, je me dis que le mort a droit à ce sentiment au fond de sa tombe. Mais lirat-elle ces pages et, si elles les lit, y crolrnt-elle?...
J'ai prononcé, tout à l'heure, à propos de Durand, le mot d'originalité. Il ne le justifiait guère au premier regard. A le voir, cheminant le long du Luxembourg, près duquel il habitait, à l'angle de la rue de Fleurus et du jardin, vous eussiez juré quelque maître clerc se rendant à son étude, tant sa propreté dénonçait l'homme de bureau qui doit, tous les jours, à la même heure, s'asseoir à la même table, pour accomplir la même besogne, changer sa jaquette de ville contre un même veston de travail, passer les mêmes manches de lustrine, ouvrir sa serviette du môme geste paisible, tenir des dossiers soigneusement classés et grossoyer des pièces de la môme claire écriture. Il était grand, le teint rose, les cheveux blonds tirant sur le roux, avec de bons yeux bleus qui riaient derrière de respectables lunettes, des lunettes de
membre de l'Institut, déjà cerclées d'or. Cette fraîcheur de son visage, cette candeur de ses prunelles, une certaine rusticité comme répandue sur toute sa personne, dénonçaient une jeunesse tout entière passée loin de Paris. II avait fait toutes ses études, sous la direction d'un prêtre, dans la toute petite ville de Lorraine où son père était juge de paix. Gomment ce modeste desservant d'une pauvre paroisse de province s'était-il trouvé un éducateur assez distingué pour que son élève eût passé sa licence à Paris, sans autre préparation que celle-là? Je n'ai jamais eu le mot de cette énigme. Quand Charles parlait du curé de Raon-en-Montagne, c'était avec une simplicité qui me donnait seulement l'idée d'un bonhomme de soixante ans, occupé de ses fleurs et de ses abeilles, un peu maniaque et volontiers caustique. Ce solitaire avait pourtant appris à son pupille, outre le latin et le grec, la langue allemande, que mon ami parlait couramment; les mathématiques, en particulier l'astronomie ; l'histoire de la philosophie, où Charles était de première force, et la musique. Il avait sur le violon ce que les gens du peuple appellent un joli talent d'à-
inateur. Enfin, il devait à son maître les premiers éléments du sanscrit. Il lui devait surtout une discipline qui m'émerveille encore aujourd'hui lorsque je me rappelle mes visites à cet appartement de la rue de Fleurus. Du balcon, je voyais les cimes des arbres verdoyer ou blondir dans le jardin, suivant la saison ; les blanches statues des reines, le palais grisâtre, puis, à l'horizon, le dôme lustré du Panthéon par delà les toits d'ardoises. Un ordre minutieux régnait dans les trois pièces. La bibliothèque, par le choix de ses livres, proclamait les curiosités complexes du maître du logis : les poèmes de Gœthe et de Heine, dans le texte, y voisinaient avec les partitions de Schumann et de Beethoven ; les travaux de Delaunay sur la lune coudoyaient les plus récents mémoires de l'Académie des inscriptions ; et la journée de Charles était si exactement distribuée, son emploi de temps réglé avec une telle précision, qu'il trouvait le moyen de pousser de front les disparates études que ces volumes représentaient. Il était soutenu dans ces travaux par ce mélange singulier de patience et d'enthousiasme pour la vérité qui dut se rencontrer au même âge chez
le Littré de l'hôpital de la Charité et le Taine de l'École Normale.
— a Ce que je rêve, " me disait-il un soir de printemps. — Qu'il m'est présent à cette seconde, ce doux soir, avec une exactitude presque douloureuse; et le bruissement, sous le balcon, des arbres du Luxembourg; et la voix de Charles, avec son accent lorrain un peu chanteur; et ses yeux regardant le ciel, et ce ciel du mois de mai fourmillant d'astres ! — « Ce que je rêve, c'est d'écrire une histoire parallèle du sentiment religieux chez les races asiatiques et de leurs connaissances astronomiques et musicales. Je suis très fort d'avis, » il employait souvent ce petit idiotisme vosgien, « qu'il y a toujours eu le plus étroit rapport entre la théorie du rythme, celle des nombres, l'intuition de l'harmonie de la nature et le développement du sens du Divin. Si les forêts, comme le prétend Montesquieu, ont enseigné à l'homme la liberté, les étoiles lui ont enseigné Dieu... La Bible a dit cela comme elle a tout dit, avec cette lucidité impérative qui est, pour moi, la plus sûre preuve de son origine supra-humaine : Cœli enarra^it gloriam Dci. . .
Nous avons à démontrer par la Science ce qui nous a été donné par la révélation. G est toute la tâche du monde moderne... »
Comme on voit, Charles était resté chrétien convaincu. Le prêtre qui l'avait élevé avait fait de lui, à sa propre image, un catholique platonicien. Que n'ai-je noté sur le moment les belles méditations métaphysiques auxquelles il s'abandonnait devant moi et dont les quelques lignes que je viens de transcrire donneront du moins le ton de solennité — un peu juvénile, je le confesse? Puis il revenait, en rougissant un peu, à quelque détail de vie pratique et bourgeoise, — comme de vérifier si la lampe à esprit-de-vin sur laquelle il faisait bouillir l'eau, pour notre grog du soir, bridait d'une flamme assez nourrie; si l'eau-de-vie de kirsch, dont il réservait pour ses intimes une précieuse bouteille expédiée de Raon, n'avait pas trop diminué entre les mains de sa femme de ménage. Il avait gardé de sa province des habitudes d'installation domestique qui contrastaient, au moins autant que la sévérité de ses mœurs, que sa conscience scrupuleuse de savant et que sa foi religieuse, avec les à peu près de
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mon existence d'alors. Ses parents, que je n'ai entrevus qu'une fois, pas assez pour rien connaître d'eux, sinon leur physionomie ouverte et réfléchie d'excellentes personnes, très naïves, mais très avisées, lui envoyaient toutes ses provisions, depuis son beurre jusqu'à son bois, et depuis son vin jusqu'à sa viande. Une cuisinière à la journée tenait son intérieur, auquel luimême donnait la main, bravement et gaiement. Il m'est arrivé vingt fois de le surprendre qui remontait de sa cave, portant, dans un panier de fd de fer, les quelques flacons qui devaient suffire à sa consommation de plusieurs jours. Ou bien il était à ranger ses bûches de la semaine dans la soupente attenant à sa minuscule cuisine, de ces mêmes doigts qui, tout à l'heure, venaient de rédiger une note pour la Revue Critique, à laquelle il collaborait déjà; de correspondre en allemand avec quelque illustre indianiste d'outre-Rhin, ou de promener l'archet sur le violon pour se préparer à la soirée bihebdomadaire chez les John Mitford ,ses amis anglais dont il me parlait toujours.
— (i John est venu à Paris, pour composer un grand ouvrage sur notre cabinet des mé-
clailles, » me disait-il; " c'est un archéologue de premier mérite, quoique je lui reproche, comme à tous les Anglais, de trop s'en tenir aux faits et de ne pas animer ses recherches par des théories. La science est morte, si l'imagination ne s'y mêle pas pour la vivifier... Mme Mitford, elle, est une artiste. Ah! la musicienne admirable!... J'y vais tous les mercredis et tous les samedis. Ils habitent un peu loin, à Passy, mais c'est un tel repos pour moi, après de longues séances à la bibliothèque, de trouver mon couvert mis à cette table autour de laquelle il n'y a que des visages qui me sourient : John, sajeune femme, leur petit garçon Bobby et leur petite fille Mabel... Les enfants vont se coucher et elle et moi, nous commençons déjouer depuis neuf heures jusqu'à minuit quelquefois, elle au piano, moi sur le violon, pendant que John corrige les épreuves du premier volume de son ouvrage... Quand ils partiront, je serai bien seul... Il faudra que vous les connaissiez. Lui, est si bon, et elle, est si jolie ! . .. »
Ce crayonnage, tout superficiel soit-il, de cette avenante physionomie déjeune savant suffira-t-il pour faire comprendre de quelle stupeur je demeurai saisi lorsque, sur la fin d'un jour noir de de'cembre, je vis entrer dans ma chambre ce sage et gai Charles Durand, les joues un peu creusées, le teint pâli, les traits altérés, enfin avec un visage si différent de l'accoutumé que je ne pus m'empêcher de m'écrier :
— i> Est-ce que vous avez été malade, Charles? Vous avez l'air si étrange ...»
— .i Ce n'est rien,» répondit-il, « je me suis un peu surmené ces temps derniers... C'est pour cela que vous ne m'avez pas vu... •»
Nous étions restés, en effet, presque six semaines sans aller, moi, rue de Fleurus; lui, rue des Écoles. Il aurait eu le droit de me
reprocher ma néjjligence, au lieu d'excuser la sienne, car c'était moi qui lui devais une visite, et, d'ordinaire, son fonds de provincialisme le rendait, sinon susceptible, du moins méticuleux sur ce chapitre. Mais il avait bien pensé à compter les visites reçues et rendues ! Il continua, et un rien de rougeur lui montait à la joue, tandis qu'il parlait, d'une manière si contraire à toutes les données de son caractère habituel que, pour un peu, j'aurais doulé de la réalité de son discours.
— « 11 faut me distraire, voyez-vous, et j'ai pensé que votre amitié voudrait bien m'y aider... Nous sommes le 23, — c'est demain la veille de Noël... Ètes-vous engagé pour le réveillon?... »
— <i Nullement, » lui rcpondis-je, « et s'il s'agit de souper avec vous quelque part, j accepte d'avance, quoique les restaurants du Quartier, celle nuit-là, soient terriblement bruyants. . . C'est une bousculade, une cohue. . .»
— "Aussi est-ce chez moi que je voudrais vous avoir à souper, « interrompit-il; puis, avec une hésitation : <i Vous me pardonnerez celte demande : vous avez bien une amie à
amener, et cette amie elle-même a bien une amie?... »
— " J'en aurais une, » fis-je gaiement, « que je l'amènerais très volontiers souper
avec nous, et une autre avec elle, d'autant plus que deux filles du quartier Latin dans votre cellule de philologue, ce serait un spectacle d'un haut pittoresque... Mais je n'ai pas d'amie depuis plusieurs semaines déjà, ni envie d'en reprendre... La dernière m'a trop fait souffrir. J'en suis, vis-à-vis d'elle, à l'état dont parle votre ami Henri Heine, très fier, comme les dix mille Grecs, de m'étre illustré par ma fuite ! "
— « Mais, » insista Charles, sans sourire au rappel de cette boutade d'une légèreté toute germanique^ « il doit pourtant y avoir dans le Quartier deux dames de votre connaissance qui seraient heureuses de réveillonner un peu mieux qu'avec des étudiants brutaux et bavards, deux petites ouvrières par exemple, que sais-je?... »
J'admirais que, pour formuler celte immorale proposition, il employât des mots toujours si convenables : des « amies « , des « dames » .
Le souvenir me vint subitement de deux créatures, lesquelles servaient de modèles à l'un des peintres qui fréquentaient alors le cénacle du Tabourey, Maxime Fauriel, le portraitiste aujourd'hui célèbre. Ces deux modèles étaient deux sœurs, jolies de visage, douces de manières, pas plus vertueuses qu'il ne seyait à leur profession et avec qui j'avais ces relations de l'ami de l'amant, charmantes dans tous les mondes quand elles sont sincères. Je les avais connues, liées pour de longs mois, Tune et l'autre, avec deux de mes camarades du Tabourey, et j'étais très sur, d'abord qu'elles accepteraient volontiejs, si elles étaient libres, de réveillonner en ma compagnie; puis qu'elles ne détonneraient pas troj) dans le décor un peu sévère où l'ermite de la rue de Fleurus se proposait d'inaugurer une nouvelle et très inattendue forme d'existence, — poussé par quels motifs ? Je me posais tout bas cette question à la minute même où je lui disais tout haut mon projet d'invitation :
— " Demain matin, je saurai si ces deux petites peuvent venir, et je vous en avertirai par un mot... »
— (i Tâchez qu'elles viennent, elles ou d'autres... » insista-t-il sur un ton si énervé, si troublé, si peu en rapport avec son offre de fête galante, que j'entrevis ou crus entrevoir derrière ce programme d'amusement voulu et calculé un drame secret, une passion peut-être à oublier. — Une passion ? Mais pour qui ? Charles n'allait pas dans le monde. Sa démarche même auprès de moi révélait toute sa naïveté : il ne fréquentait aucun des rendezvous de plaisir où un garçon de son âge aurait pu rencontrer des yeux et des sourires auxquels se prendre. Un instinct m'avertit que, s'il y avait quelque femme dans la vie du musicien philologue, ce ne pouvait être que cette Mme Mitford, la mystérieuse Anglaise dans l'intimité de laquelle un mari trop confiant lui permettait de vivre, et qu'il ne me faisait jamais connaître, tout en m'en parlant sans cesse. Et, vite, un roman se dessina dans mon imagination, ou plutôt plusieurs possibilités de roman : Charles se laissant aller à la séduction de la jeune femme, et le lui déclarant un jour ; celle-ci indignée et le consignant à la porte, — premier scénario. Celle-ci touchée de cet amour
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et y cédant une] fois, deux fois, pour être ensuite saisie de remords et rompre tout d'un coup, — second scénario. Ou bien encore la jalousie soudain éveillée du mari, et une rupture obligée dont le jeune homme essayait de se consoler, — troisième scénario. Bref, ma curiosité fut du coup excitée au plus haut point, et j'eusse été déçu pour mon propre compte si les deux petites Guémiot n'avaient pas été libres, — c'était le nom des deux modèles. — Elles étaient libres et répondirent au billet par lequel je leur avais transmis l'invitation de Charles par une épître collective dont je crois A oir encore la signature: un «Irma" en tout petits et un « Zéphyrine » en très grands caractères ; et en post-scriptum cette dernière, qui était la cadette et la femme pratique de la famille, avait ajouté et souligné : « Vous savez, en camarades... » C'était de quoi rassurer mes scrupules sur l'étrange mission dont j'avais consenti à me charger. A vrai dire, j'en avais bien quelques-uns, que j'aurais eu honte de m'avouer seulement. Je traversais alors cette crise commune à tous les garçons auxquels manque un principe de certitude intérieure et
que la passion de l'indépendance a jetés dans un milieu de tout point hostile h leur atmosphère familiale. Je m'appliquais à sentir au rebours de mes instincts les meilleurs. Absurde et dangereuse manie qui n'était pourtant qu'une manifestation déviée d'un besoin très légitime, celui de me constituer dans la vérité personnelle de mes goûts et de mes idées... Et pourquoi le cacherais-je? En montant le lendemain, veille de Noël, avec la blonde Irma et la brune Zéphyrine, l'escalier de Charles Durand, sous le regard scandalisé du concierge, j'étais fier de mon rôle de jeune homme déjà si lancé dans la vie facile qu'en vingt-quatre heures il avait pu découvrir deux compagnes de réveillon aussi jolies que les deux pauvres modèles. Mon Dieu ! Dans quel hôpital ou dans quelle échoppe auront-elles fini? Mais qu'elles étaient fraîches et rieuses et gaiement gamines le long des marches cirées de cette maison respectable !
— «Vous savez, » leur avais-je dit, « mon ami n'est pas de la Bande. . . n La Bande, c'était Maxime Fauriel, c'étaient Claude Larcher, Jacques Molan, André INIareuil... C'étaient... A quoi bon évoquer cette légion de spectres, — -
spectres de compagnons de plaisir qui sont morts, et quelques-uns misérablement, — spec" très de confrères de la première heure auxquels je ne peux penser sans que le vers poignant du poète me revienne au cœur :
Dans des amis vivants je me suis vu mourir...
Mais ni les trahisons du sort ni celles des âmes n'avaient encore entamé cette solidarité de nos vingt ans, et, pour les deux petites Guémiot, comme pour moi, ces mots cabalistiques : « la Bande ! » représentaient uniquement des heures de libre fantaisie goûtées en commun cordialement et insouciamment. Aussi eurentelles toutes deux un hochement de tète d'une mutinerie un peu triste pour répondre.
— « On est des dames quand on veut, " avait dit Irma, « et puisque c'est en camarades... »
— « Ça nous rappellera le temps où nous posions chez le vieux'^**^ » et Zéphyrine avait nommé un des artistes les plus sévères de l'Académie des beaux-arts. « Tu sais, » avait-elle ajouté en se retournant vers moi, — je crois revoir sa souple taille si gracieusement cambrée sur la rampe, — « c'est moi la Géométrie, dans sa
grande machine du Salon, il y a deux ans... et Irma, c'est l'Histoire... La Géométrie, et allez donc ! . . . L'Histoire , et allez donc ! » Et elle imitait le geste du pied et de la main des quatre filles Marasquin dans le Mari de la débutante^ l'adorable comédie de Meilhac et d'Halévy que nous étions allés voir, elles, Fauriel,Larcheret moi cinquième, l'hiver précédent. Cette évocation était d'autant plus irrévérencieuse qu'à l'instant même où le pied et la main du modèle esquissaient cette pantomime d'un demi-cancan, le musicien-philologue, quinous épiaitsans doute, ouvrait lui-même sa porte. C'était comme si l'impertinent salut de la rieuse Zéphyrinelui eût été adressé toutspécialement. Il en demeura interloqué, les yeux écarquillés derrière ses lunettes, le sang de la timidité à ses joues, et sa voix était presque étouffée d'émotion pour me dire:
— « Voulez-vous me présenter à ces dames, que je les remercie d'avoir accepté mon invitation sans plus de cérémonie?. . . )>
L'étrange garçon, et comme je sentis, dès les premiers instants, que mon hypothèse sur lui s'était trompée et qu'il n'avait nullement l'idée de chasser, comme dit le proverbe, un clou par l'autre, et de courtiser une fille facile pour oublier quelque femme aimée secrètement et malheureusement, cette Mme Mitford, par exemple, dont je l'avais soupçonné d'être épris! Et comme mes deux compagnes, venues là en aventurières d'atelier, sans but, sans projet, pour passer une soirée libre, manger à leur faim, boire à leur soif et, si le cœur leur en disait, aimer à leur guise, sentirent aussi qu'elles étaient en présence d'un être tout à fait différent des convives de leurs soupers ordinaires! Je les vois encore, assises dans le cabinet de travail, leurs chapeaux et leursmanteaux étés, des blouses rouges do soie molle autour de leurs
jeunes bustes, regardant les bibliothèques bien rangées, la table h écrire soigneusement tenue, le pupitre à musique, le violon dans sa boîte, les gravures pendues au mur, et qui étaient des vues duForum, du Panthéon, des temples d'Agrigente et de celui de Ségeste; me regardant, regardant notre hôte ; — et elles étaient si dépaysées qu'elles n'osaient trop ni causer ni rire. Lui-même paraissait à peine s'apercevoir de notre présence. Il m'avait bien demandé, en insistant, de venir h dix heures précises pour faire connaissance avant le souper, que nous avions, d'un commun accord, fixé à onzeheures. Cette combinaison nous permettrait, si les demoiselles Guémiot avaient cette fantaisie , d'aller à Saint-Sulpice, l'église la plus voisine, entendre les chants de la messe de minuit. 11 nous expliqua de nouveau ce religieux projet de fin de soirée avec un sérieux qui n'étonna pas trop les deux modèles, mais quim'étonna, moi, plus encore que le reste. Je savais que Charles était pieux, presque dévot. Et, qu'il mélangeât avec cette désinvolture un acte, pour lui aussi grave que l'audition d'un office, à une partie de ce genre, cela me paraissait un paradoxe égal h la
présence, rue de Fleurus, des deux créatures qui répliquaient, avec ce fonds de vague religiosité romantique si fréquent chez les filles :
— « Quelle bonne idée! Nous avons toujours voulu entendre la messe de minuit à Paris, et, depuis cinq ans que nous y sommes, nous n'avons jamais pu... »
C'était Zéphyrine qui parlait.
— « L'année dernière encore , Max nous l'avait promis, » disait Irma, « et puis, on avait son petit plumet, et alors ! . . . »
— « Est-ce que vous attendez quelqu'un d'autre, Charles? « interrogeai-je à mon tour. Je remarquais que notre hôte ne cessait guère, depuis notre entrée, de consulter la pendule. Ma question le touchait, sans que je m'en rendisse compte, à une place très sensible, et il fut réellement décontenancé pour me répondre :
— a Mais non, je n'attends personne... » Et comme pour donner un démenti à cette
dénégation, prononcée d'un accent qui en dénonçait seul l'inexactitude, voici qu'un coup de sonnette retentit, trop franc et trop prolongé pour qu'il ne parvînt pas d'un visiteur habituel,
et accueilli par Charles avec trop de confusion pour qu'en dépit de sa phrase de tout à l'heure il ne fût pas convaincu d'avoir compté sur ce visiteur.
— « Je ne sais pas qui peut bien venir si tard, » balbutia-t-il cependant, en soulignant son mensonge par cette maladroite excuse :
« Vous permettez?... »
— " C'est sa bourgeoise qui vient le surprendre, » dit tout bas Irma en clignant de l'œil. " Ça va être drôle... »
— u Mais non, » fit Zéphyrine, « il aurait fermé la porte... »
Charles, en effet, avait laissé derrière lui grande ouverte la porte de son cabinet, lequel donnait sur l'antichambre, si bien que nous pouvions voir distinctement la personne qui venait de sonner ainsi, et que cette personne, de son côté, voyait distinctement le groupe suspect que nous formions autour du feu, mes deux compagnes au corsage rouge et moimême. Le nouveau venu — c'était un homme — montra, sous la lumière de la lanterne à gaz qui l'enveloppa tout entier, un visage d'abord souriant, puis soudain étrangement embarrassé.
Les qucl(|ues mots qu'il échangea avec Charles furent prononcés à mi-voix. J'en entendis assez pour savoir que les deux interlocuteurs se parlaient en anglais, et je devinai aussitôt que cet inconnu était John Mitford lui-même.
— « Le mari! » songeai-je. " Charles a fait venir le mari; pourquoi? Pour lui faire croire qu'il a une maîtresse? Mais alors, c'est qu'il est l'amant de la femme : ce n'est pas mal joué pour un débutant... L'idée ne peut pas venir de lui... Elle doit être de la femme... Pauvre Charles! si cette Mme Mitford est une rouée de cette espèce, il est entre bonnes mains... »
Lorsque je vais, recherchant dans mes souvenirs, les preuves trop fréquentes de ma dangereuse tendance à voir la réalité sous l'angle imaginatif, au lieu de me soumettre humblement, mais sûrement, à la stricte observation des faits, je ne manque jamais de me rappeler cette porte ouverte, cette antichambre éclairée, ces deux hommes en train de causer à deux pas, les deux pauvres modèles qui regardaient sans comprendre, et la soudaine poussée de ce soupçon. Il fit aussitôt certitude dans mon esprit. Et pourtant que de signes auraient pu.
dès ce mcMiient et sans aucun autre incident nouveau, me prouver que je suivais de nouveau une fausse piste et que ce quatrième scénario de roman n'était pas plus exact que les trois autres! Une visible contrariété était empreinte sur ce transparent visage d'un Anglais trop simple pour dissimuler. Ce n'était point là une physionomie de mari jaloux qui découvre que le rival soupçonné par lui a une maîtresse. Une non moins visible douleur était empreinte sur la face tout aussi transparente de Charles. Ce n'était point là non plus une physionomie d'amant ingénieux qui dépiste une jalousie redoutable, et quand John Mitford — car c'était bien lui — se fut retiré en s'excusant et que nous nous assîmes tous les quatre à la table du réveillon, cette douleur ne cessa pas une minute de contracter les traits de notre hôte, qui ne fit plus aucune allusion au visiteur inconnu. Sa mélancolie était si profonde qu'elle finit par frapper même nos inconscientes compagnes de souper. Était-ce l'attendrissement du vin de Champagne? Etait-ce celui de la pitié? L'un et l'autre sentiment voisinent si vite chez la quasigrisette que reste toujours un modèle. Vers la
fin du repas, il me sembla que les prunelles noires de la caressante Zéphyrine se faisaient bien tendres pour regarder Charles, et durant le temps que nous mimes à nous rendre à l'église, le long du trottoir désert de la rue Bonaparte, nous pûmes, sa sœur et moi, la voir qui s'appuyait avec une insistance bien tentante sur le bras du jeune homme !
— « Eh bien?... « dis-je à Irma, qui, elle, demeurait fidèle au programme et me donnait le bras en camarade ; et je lui montrais le couple qui nous précédait sans plus de commentaire.
— « Eh bien?... d fit-elle en riant, «je crois qu'elle est en train de prendre un béguin pour ton ami. C'est tout naturel : il est si comme il faut, si distingué... »
— " Et lui? » demandai-je, « crois-tu qu'elle lui plaise?... «
— « Lui, » répondit cette fille, « il est amoureux, cela se voit de reste, mais d'une autre, et il n'a qu'une idée en ce moment : c'est de se débarrasser de nous. "
— Pourquoi m'a-t-il demandé de vous inviter, alors?... M
— " Est-ce que je sais, moi? » reprit le modèle en haussant ses fines épaules. « Pour rendre cette autre jalouse, peut-être ? Je parierais cent sous que le monsieur qui est venu tout à l'heure est le frère, le mari ou l'amant de cette femme, et qu'il doit lui raconter qu'il a trouvé ton ami réveillonnant avec nous?... »
— « Vous ne vous fâcherez pas si je vous répète ce que cette petite Irma s'imagine sur votre compte? » disais-je à Charles une heure et demie plus tard, quand nous nous retrouvâmes seuls sur les pavés inégaux de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, où demeuraient classiquement les deux modèles. Nous avions assisté en leur compagnie à la messe de minuit. Je dois reconnaître qu'elles avaient prié avec autant de ferveur naïve que si elles n'eussent pas été des fantaisistes de l'amour, en quotidienne brouille avec le cinquième commandement. Puis nous les avions reconduites en voiture, mais la froideur du philologue avait-elle déconcerté le caprice naissant de la sentimentale Zéphyrine, ou bien celle-ci jugeait-elle plus adroit de jouer de son côté l'indifférence?
Toujours est-il que, pendant le trajet, ils n'avaient pas échangé dix mots et qu'ils s'étaient quittés devant la porte de la maison meublée, comme nous nous quittions, Irma et moi-même, sans la moindre promesse de se revoir et en se touchant seulement la main. L'issue vertueuse de notre équipée nocturne m'était alors apparue, à mesure que nous remontions, à pied maintenant, vers le boulevard de Port-Royal, comme un peu ridicule, mais encore plus énigmatique. J'étais à l'âge où, n'ayant pas encore souffert vraiment, on ne craint pas de satisfaire à tout prix sa curiosité, quitte à meurtrir le cœur d'autrui par de directes inquisitions. Je n'eus pas plus tôt redit à Charles, avec la gaucherie brutale de la jeunesse, l'hypothèse de la malicieuse Irma, que je le vis s arrêter ; il me prit le bras, et me le serrant avec force :
— « Vous ne l'avez pas crue, n'est-ce pas? » me demanda-t-il avec une véritable angoisse; « vous n'avez pas pensé de moi que j'étais capable d'une telle infamie, et envers qui !... »
— « Je ne crois rien, » lui répondis-je. Il sinon que je vous ai fait de la peine sans le savoir et que je vous en demande pardon... »
— « Non, » reprit-il, « ce n'est pas vous qui me faites de la peine. » Et, mettant ses mains devant son visage, il éclata soudain en sanglots, en répétant : « Ah ! mon ami, je suis bien malheureux, bien malheureux ! »
Cette brusque explosion d'une douleur passionnée me remua si profondément que d'instinct, et par pitié, cette fois, non plus par curiosité, je m'écriai, pensant tout haut :
— « C'est donc vrai ! Vous aimez Mme Mitford?... » A ce nom, il me prit de nouveau le bras pour m'empécher de continuer; puis, comme je lui répétais : « Pardon une seconde fois, Charles ; je vous ai encore fait de la peine? »
— « C'est trop naturel, » dit-il, » vous ne savez pas. Et vous avez compris que c'était John tout à l'heure, naturellement, quoique vous ayez eu la discrétion de rien me demander. Oui, " ajouta-t-il après un silence, et comme si cette confession était un besoin de tout son être en cette nuit, «j'aime Mme Mitford. «
— « Et elle vous aime aussi, » repris-je moimême après un autre silence. Je venais d'aper-
cevoir, dans une pleine lumière d'évidence, devant les larmes de mon ami, le mot de l'énigme vainement cherché depuis ces quarante-huit heures. « Et vous avez organisé cette partie pour vous faire surprendre par le mari, » continuai-je... « Il devait venir; vous l'attendiez. Vous avez pensé qu'il dirait tout à sa femme, et que cela mettrait quelque chose d'irréparable entre elle et vous, parce qu'elle va croire que vous avez une maîtresse ? "
— « Ah ! » répondit-il, « vous m'avez deviné. . . Mais je ne me doutais pas que ce serait si dur ! Que va-t-elle penser de moi? Et comment oser la revoir, maintenant qu elle ne m'estime plus comme avant ? «
Il y avait dans ce douloureux et naïf soupir toute l'inconséquence d'une résolution d'amoureux qui veut et qui ne veut pas quitter celle qu'il aime, qui s'exaltejusqu'aux plus héroïques sacrifices et retombe aussitôt aux plus lâches abandons de la conscience. Aujourd'hui, je sourirais d'entendre un jeune homme prononcer une telle parole et j'en tirerais cette ironique et indulgente conclusion : « Demain, ce garçon qui a prétendu rompre avec cette femme pour toujours, avant la faute, sera chez elle, à lui raconter son suprême effort de vertu, et ils n'auront fait tous deux que hâter l'inévitable chute!... « Oui, je raisonnerais ainsi et j'aurais bien des chances de n'avoir pas tort. Car les âmes d'une certaine qualité de romanesque sont rares. Il en existe pourtant, et Charles Durand, mon camarade de la Sorbonne, ce
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futur membre de l'Académie des inscriptions, — s'il eût vécu, — ce collaborateur à vingtcinq ans de la Revue Critique et d'autres journaux de la même gravité, était une âme romanesque ! Taine cite quelque part avec admiration un mot du mathématicien Franz Wœpke, plongé, lui aussi, dans des études entièrement abstraites et techniques : « J'ai pris la vie par son côté poétique... » Quand j'ai lu cette phrase, elle ne m'a point paru singulière. L'exemple du philologue de la rue de Fleurus m'avait trop montré que cet effort de science, en défendant l'être intime, à vingt-cinq ans, de tout contact avec la réalité, peut lui conserver une entière énergie au service de ses rêves et de ses sentiments. Le fait est qu'au lendemain de cette nuit de Noël, employée d'une manière si invraisemblable en plein quartier Latin de 1873, je recevais un billet de Durand m'annonçant qu'il partait pour Raon-en-Montagne le jour même, et qu'il irait, de là, travailler en Allemagne. Le fait est aussi qu il n'avait pas revu Mme John Milford quand nous nous retrouvâmes six mois plus tard. L'archéologue anglais et sa femme avaient eux-mêmes
quitté Paris sans que le travail sur le médaillier de la Bibliothèque nationale fût fini, ce qui prouve que la jeune Mme Mitford n'était guère moins romanesque de son côté que son romanesque amoureux, et qu'elle avait dû éprouver, de la révélation apportée par son mari sur les mœurs de Charles, un chagrin à ne plus pouvoir supporter le séjour de. la petite maison de Passy où elle s'était laissée aller à aimer mon charmant ami. Je gagerais, sans en rien savoir, qu'elle n'a pas emmené en Angleterre le piano sur lequel couraient ses doigts tandis que Charles — celui qu'elle appelait sans doute le perfide Charles — l'accompagnait sur le violon... Émouvante et pure idylle, où les mélodies de Beethoven, de Schumann, éveillaient en eux, à leur insu, le délicieux et mortel tourment d'amour 1 Et il faut que la jolie Anglaise en ait été touchée à une profondeur singulière pour avoir gardé h la mémoire de mon ami la rancune dont le hasard m'a donné la preuve cette année. C est l'épilogue ironique de cette véridique histoire où j'ai été acteur, mais si peu et quorum pars parva fui^ — pour parler comme eut parlé mon camarade dans ses
274 TJN RÉVEILLON
instants d inoffensif péclantismc. C'était au mois de juin dernier. Je me trouvais à Oxford, où je donnais une lecture, et je profitais de Toccasion pour renouer quelques bonnes relations d'autrefois, interrompues par Tabscnce. Je me revois entrant dans le salon du provost d'un des vieux collèges, — un de ces adorables salons, comme il y en a là-bas, tout meublé avec la joliesse raffinée du luxe le plus moderne ; et la fenêtre à meneaux ouvre sur le cbevet d'une cliapelle du quatorzième siècle, entourée de liêtres centenaires et d'un gazon vert on les pierres marquent le lieu de repos de quelques fellows du temps de Cliaucer. Le maître et la maîtresse de ce vénérable et coquet asile ne m'avaient pas revu depuis quatorze ans. Ils ne me reconnaissent pas. Je me nomme. Toute la cordiale chaleur de l'iiospitalilé anglaise me rit dans leurs yeux, et l'excellent pj'ovosi me dit cette phrase dont j'ai encore le son dans l'oreille et le sursaut dans le cœur :
— K Permettez-moi de vous présentera une de nos bonnes amies, Mme John Mitford... »
Je me retourne, et j'aperçois, assise dans un fauteuil près de la table à thé, une femme d'en-
viron quarante-cinq ans, grisonnante, le teint plombé par la maladie de foie, mais dont la beauté ancienne se reconnaissait à la délicatesse de ses traits, de sa bouche surtout, si fine avec un pli amer. De ma vie je n'oublierai la stupeur décontenancée du provost et de sa femme à voir leur visiteuse se lever, au seul prononcé de mon nom, me saluer à peine et prendre congé d'eux avec une si visible résolution d'éviter le nouveau venu, que tous deux crurent devoir s'en excuser.
— « Cette pauvre Mme Mitford est un peu souffrante aujourd'hui, je crains... » disait la femme du provost.
— « Elle est très parliculière , vous savez, )» insistait-il lui-même en employant le presque intraduisible mot de son pays. Et les deux braves gens ne savaient par quelles paroles me supplier de ne pas être offensé. Gomment eussent-ils soupçonné que de se trouver ainsi brusquement face à face, et par le plus inattendu, quoique aussi le plus naturel des hasards, avec le meilleur ami de Charles Durand avait causé un intolérable saisissement à celle dont ce pauvre Charles avait évidemment été
le secret et inguérissable amour? Il avait dû jadis tant lui parler de moi... Et je me suis demandé bien souvent depuis si j'ai bien agi en n'essayant pas de la revoir et de lui raconter l'histoire que je viens d'écrire. Et maintenant que ces souvenirs sont fixés sur le papier, je me répète ce que je me disais en commençant : Les lira-t-elle? Dois-je souhaiter qu'elle les lise jamais et qu'elle sache du moins, sous ses cheveux gris, combien elle a été aimée sous ses cheveux blonds, de quel délicat et scrupuleux amour, par celui à qui elle en veut encore? Oui, elle ne lui a pas pardonne. — Je l'ai trop senti à son regard ! Mais quelle tendresse dans ce ressentiment, et qui ne voudrait l'avoir inspiré?...
Décembre 1897.
A Robert V Huillier
Tandis que le gardien du cimetière refermait la porte en fer de la petite chapelle au fronton de laquelle se lisaient les mots : Famille Machauli-Gontier, Michel s'arrêta une minute à regarder cet enclos funèbre de Passy, saisissant de grâce dans la mélancolie, par cet aprèsmidi d'automne bleuâtre et voilé, vaporeux et transparent. On était au 3 novembre, — exactement au lendemain du jour des Morts, — en sorte que les fleurs apportées la veille et l'avant-veille paraient de tous côtés les tombes de corolles encore toutes fraîches. Ce n'étaient que roses grandement ouvertes, violettes à peine froissées, chrysanthèmes largement épanouis. D'autres fleurs, demeurées vivantes sur leurs tiges, celles-là, géraniums rosés, blanches anthémis, rouges salvias, brillaient d'un éclat plus vif dans les bordures des allées, où
un souffle de vent, tiède et doux, faisait parfois pleuvoir des feuilles d'or. Ces feuilles d'automne glissaient dans l'air humide, détachées d'un groupe de tilleuls amaigris par le voisinage des hauts cyprès noirs. Après avoir erré quelques secondes au gré de la brise, elles s'abattaient, comme des papillons blessés, sur la pierre des petits édicules funèbres ou parmi ces fleurs, et ce qui achevait de donner à ce cimetière ce charme intime qui le distingue des autres nécropoles de Paris, — ces caravansérails de la mort, — c'était, à deux pas, la vie toute proche : en face, les populeuses avenues qui contournent le mur de soutènement en contre-bas; — les deux grêles tours grises du Trocadéro surplombant à droite, à gauche une coupée de maison avec ses fenêtres entr'ouvertes derrière lesquelles apparaissait un buste de femme, une tête d'enfant...
Quoique ce pèlerinage de Michel Gontier au caveau où reposaient son père et sa mère lui fût rendu plus émouvant j)ar les circonstances particiMières où il l'accomplissait, il ne put empêcher que la poésie de cette oasis mortuaire n'agît sur ses nerfs malades. Du moins sa physio-
nomie, tout à l'heure crispée jusqu'à la dureté, parut se détendre dans une rêverie, comme si au lieu des quarante ans bien passés dont son masque portait l'empreinte, il eût eu et son âge et son âme d'autrefois, quand il venait, à la même date, rendre visite à la même chapelle, attendri sans amertume, ému sans rancœurs, n'ayant pas subi encore la cruelle épreuve dont la tristesse habituelle de sa physionomie disait les ravages : — la trahison de sa femme avec son meilleur ami. S'il était venu, cette année-ci, prier dans sa chapelle de famille le 3 novembre, au lieu d'y venir le 1 ou le 2, c'est que cet ami, mort onze mois auparavant, était enterré dans ce même cimetière. Michel avait appréhendé, comme une douleur au-dessus de ses forces, la rencontre de celle qui avait porté son nom et qui était maintenant la veuve de l'autre... Cette rencontre n'avait pas eu lieu. Il ne savait pas où était la tombe de cet autre, et cet homme malheureux oubliait un instant l'âcreté de ses émotions devant la douceur automnale de ce paysage associé si longtemps aux plus pures piétés de son enfance et de sa jeunesse ..
Cette espèce d'apaisement dans la contem-
platlon ne devait pas durer. Michel avait cru parer à toutes les surprises en évitant de se trouver face à face avec Jeanne, — c'était le nom de la femme indigne à laquelle, par la plus insultante des magnanimités, il avait laissé épouser son complice. — Il ne s'était pas assez défié de lui-même, ni de la maladive et passionnée curiosité qui le rongeait depuis que son ancien ami reposait là. Il allait suffire du bavardage d'un personnage, certes bien étranger au mystère de cette catastrophe intime, pour rouvrir en lui cette blessure de curiosité, et pour lui arracher une question qu'il s'était juré de ne pas poser, comme il s'était jure de ne pas chercher à savoir où se trouvait la tombe de l'ami félon. Il avait trop peur de ne pouvoir résister à cette inexplicable et poignant désir, tout rnélé de haine et d'affection blessée, et dont il ne s'estimait pas : celui d'aller s'en repaitre les yeux?... Ce fut irrésistible et rapide comme une chute dans un abîme, — et très simple Le gardien avait fini de fermer la petite
chapelle, et avec cette familiarité goguenarde qui se développe par la plus étrange des anomalies chez tous les hommes mêlés, de près ou
de loin, aux choses des funérailles, il engagea une conversation avec le visiteur. Mais n'étaitil pas trop naturel qu'il prit l'immobilité de Michel pour un signe d'admiration ! Avec sa joviale et paisible face de fonctionnaire, avec sa carrure de santé dans son confortable uniforme à boutons d'argent, ce brave père Bonnet avait l'orgueil de « son cimetière " , de « ses fleurs» et de " ses morts » . Ce macabre domaine, où il évoluait depuis qu'il avait quitté le service, lui représentait un bon logement, le pain de ses vieux jours, le bien-être des siens. Il avait, dans ses prunelles bleues et dans son sourire, quand il regardait autour de lui, la béatitude d'un rentier en train de manier ses valeurs nominatives, et croyant faire écho aux pensées du visiteur, il commença :
— " Vous l'admirez, monsieur. C'est le plus joli de Paris, et j'ose dire le mieux tenu... Encore, n'est-ce pas son beau moment. . . Tenez, monsieur, vous voyez ces clématites à gauche, là. Ce n'est rien aujourd'hui, dans quinze jours ce sera comme une toison de laine... Et puis, monsieur le sait d'ailleurs, puisque les parents de monsieur avaient choisi leur place ici, chez
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Ions IcH JOUTH. . . »
— K Alor., il dciiiJind.i Miciioi, (juc lii K(!(;on(J(! |);jil.i<' de- (;«;!, (•Iiiinju; lionirricnl jivail. (ail. {/'{{crcnKinl. IrcKsaillir, « il y a C(i licaiicoup i\i\ (',(!K voiilt'H do concoHnionii, ces dornicrcs aiin/tow?»»
— « ll('; ! |>as mal, » r(''|»ondit lo (jnidicn. «.l'ai vil d(r« dcii\ mcl.r(v. de Icriiiin (|iii iivaicnl. ('.U' jiay(;H iriille lianes êl.re i'(!vendiih (Jes <l(!ii\ niill(; eiiKj e(Mil.H (d, d(;H trois mille, . . Une sn|)|iouilion. VoiiK, ave/ lail faire un eaveaii ici, v.\. |)iii . von;. (|iiiltc/ l'ariH, vuuh allez voiu étaiilir
1, Oli rUAtîK,
i\ la (."ampnfino. .. Vous ne vi>iis soïiriiv j>lus (1 otro omUmti' c\\c/ nous. \t)us u oU's pas làrlio *lo rt'utiiM- tlaus volro arjyoul avordu biMicHoo. . . ('. os( bicu lo(;ifinu', u'(^sl-ro pas?"
Micliol (M)nliiM" souihla lu'silor uuo stH'Oudo, puis d'uiu^ voix où passait uu IroiuhlonuMit :
— «1 l<]sl-ct; »pii> NOUS M)us rappolo/ si un M. .lulos Ihmmom u"a [)as arlioir un tonaui tlaus c"i's oou(lilu)Ms-là , depuis (pii> vous iMos ioi ? "
" Jules Horion?» lit lo {;ardion, cIumolianl dans sa uuMuoiro. l*'l il rôpi>la : >^ .luK*s lU'iiou?... Allondiv... PailaiUMuonl . . . Vu j;ranil, brun, Iros niaij'i'o. .. Mi ! uuuisiour, il avait 1 air bu'u nialaili" tpiaud il csl \imiu!... .lo uio souvious uiaintouaul. (î est niôuu< uu)i cpii lui ai oousoillô la placoipiil a olioisio. Il n'a pas lardo A y civo. mis... Il >) a dts uiouranis ipii oui do (OS idoos. Nous ou voy»)us *pn \ oulont avoir loiil airanj|(' <mi\-uumuos. Ils »)ii) raison, ('a opai|;iif tant do Iracas i\ ccu\ *pii losltMil ! M. lîoriou a (Mi sou d-rrain pcuir pas Irop ohor. IWio \raii' occasion, avec lo luouuuuMit loul lail. C/olail une danu' russtMjui se It'lait ooustrml, cl puis clK' sou est ilojjoùtoo .. Wniliv,-
VOUS le voir ? H n'est pas très loin, tenez, de ce côté. »
— « Je vous remercie, » dit Miche! avec une brusquerie singulière, et, saluant de la main son interlocuteur, il s'enfonça dans l'allée précisément opposée à la direction que celui-ci venait de lui montrer.
— it Monsieur, » cria le brave homme, pourtant décontenancé par ce soudain changement d'attitude. « Monsieur ! si vous voulez sortir du cimetière, c'est à droite (pi'il faut tourner, h droite ! » Puis, comme il vit que Michel ne tenait aucun compte de son indication, il haussa les épaules avec la profonde philosophie d'un homme habitué aux excentricités qui pullulent autour des cérémonies funèbres, et il reprit sa ronde en marmonnant :
— « Qu'est-ce que cela peut bien lui faire que la concession Bérion ait été achetée à une dame russe ? 11 a 1 air un peu fou, ce monsieur... 11 va se perdre... Bah ! il se retrouvera vite, et plus il y a de monde dans le cimetière, plus ça gène ces brigands de voleurs de Heurs. »
Les voleurs de (leurs, qui faisaient l'objet constant de la pensée du père Bonnet, surtout au lendemain du 2 novembre, auraient enlevé par brassées toutes les roses, toutes les violettes et tous les chrysanthèmes épars sur les tombes, que Michel Gontier ne les aurait même pas vus, tant la réponse, en apparence si insignifiante, du gardien à sa question l'avait touché à un point douloureux de son être le plus intime. Son subit départ dans l'allée, loin, bien loin de l'angle du cimetière où reposait Jules Bérion, avait été ce sursaut en arrière, cette fuite incontrôlable, presque animale, que connaissent trop ceux qui ont, comme lui, subi des années durant le lancinement d'une idée fixe et secrète. Ils ont mal à en crier, quand une rencontre, — moins que cela, une phrase, — moins que cela, un nom, écorche en eux ce point caché de leur
âme, comme à vif et toujours saignant. Le doux et paisible après-midi d'automne continuait d'envelopper toutes choses de son atmosphère bleue et voilée, la tiède brise, de secouer une par une les feuilles d'or qui tournoyaient lentement dans Fair humide; les géraniums et les anthémis, de marier leurs bouquets; les cyprès, de frémir, et les bruits de la grande ville, de déferler autour de l'asile funèbre comme autour d'un Ilot de silence et de paix. L'ancien ami de Jules Bérion avait du coup perdu et la notion de l'heure qu'il était, et du ciel qu'il faisait, et de tout, excepté de ceci, que l'homme dont la trahison l'avait tant fait souffrir avait voulu dormir son dernier sommeil là, tout à côté du caveau où lui-même, Michel Gontier, reposerait un jour.
— u II l'a voulu, voulu, » se répétait-il en allant droit devant lui et prenant les allées les unes après les autres. « Ce n'élait donc pas ce que j'ai cru, l'exécution machinale d'un projet consigné dans un testament oublié autrefois, quand nous venions ici ensemble et qu'il me disait son intention d'avoir son tombeau près du mien, . . Son tombeau près du mien .'...» Il se
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répétait celte parole, qui lui rappelait ses conversations de jeunesse dans ce même endroit avec celui qu'il avait aimé comme un frère, et qui lui avait été un tel bourreau. » Et Jeanne Ta permis !... Elle ne s'est même pas dit que même ces pauvres visites à celle chapelle me fussent rendues douloureuses ! Ils trouvent donc qu'ils ne m'ont pas fait assez souffrir ! . . .» H se parlait ainsi, et les visions où se résumait cet horrible drame domestique s'évoquaient devant lui, aussi nelles, aussi précises que si la trahison a\"ail dal('', non pas de huit années, mais d'hier, mais d'aujouitriuii. Certaines e.vlrémilés de douleur morale empoisonnent toute l'âme, dans toutes ses pensées, comme le dial)èle empoisonne tout le corps, dans toutes ses cellules. La vie en est corrompue dans ses sources mêmes, et délruite cette force plastique qui refait les tissus nouveaux et referme les plaies. Depuis le jour, si lointain pourtant, où il avait surpris le secret de la liaison criminelle entre son ami et sa femme, jamais Michel Gontier n'avait pu guérir...
Tout en marchant, en courant presque entre le^s tombes, il se revoyait à celte époque, et
comme il était jeune d'idées, léger de cœur, alerte à la vie avant la hideuse révélation. Ahl Il se doutait si peu, une demi-heure, un quart d'heure seulement, cinq minutes avant, qu'il touchait à l'instant tragique de sa vie ! Il était sorti après le déjeuner, ce jour-là, en disant à sa femme qu'il ne rentrerait qu'au soir. Il avait gagné, de la rue de Monceau, qu'ils hahitaient, le fauhourg Saint -Honoré, puis les Champs-Elysées, pour jouir du beau soleil de printemps dont il se rappelait l'impression grisante, — sa dernière impression vraiment heureuse ! — Le plus vulgaire des motifs, l'oubli de son porte-monnaie, l'avait, à un moment, ramené chez lui. 11 avait ouvert la porte avec sa clef, sans sonner, et il avait reconnu dans l'antichambre, d où le valet de pied se trouvait absent, la canne et le pardessus de Jules Bérion . « Quelle chance! » s'était-il dit, "je vais l'emmener avec moi! n II avait passé de cette antichaudjre dans sa chambre à lui d'abord, par un couloir de côté, sans que personne dans la maison sût sa présence. Pour gagner le petit salon, il lui fallait traverser la chambre de sa femme. La porte qui séparait ces deux der-
nières pièces se trouvait par hasard simplement poussée, en sorte qu'il l'avait tirée sans que le bruit du loquet avertit les deux imprudents, qui, se croyant bien assurés dans leur téte-àtéte, se parlaient à voix haute en ce moment et se tutoyaient. Quand Michel avait entendu la voix de Jules disant à Jeanne ce tu dénonciateur, il n'avait pas eu la force de soulever la portière et d'apparaître. Il avait écouté toute leur conversation. Combien de temps? Il ne savait pas. Et c'est là, immobilisé d'horreur contre le chambranle de cette porte, pâle à croire qu'il allait mourir, que cette femme l'avait trouvé quand, plus tard, elle avait voulu passer elle-même du salon chez elle après avoir dit adieu à son amant. Michel avait encore dans les oreilles le déchirement du cri qu'elle avait poussé en le voyant, comme il s'entendait luimôme dire d une voix sourde qu'il ne se connaissait point :
— « N'ayez pas peur Si je ne vous ai pas tués tout à l'heure, vous et lui, je ne vous tuerai pas... » Et comme elle ébauchait un geste de protestation : « N'essayez pas de mentir Hon plus. Ne vous défendez pas. J'ai tout entendu...
Restez ici. Je vous ferai connaitre ce que j ai décidé.. . »
Cette décision, il en retrouvait l'image maintenant dans une autre des visions qui se représentaient à sa mémoire... Il s'apercevait, quelques mois après la hideuse découverte, — le temps d'arranger un de ces divorces où les vraies causes se dissimulent derrière des prétextes dont le monde fait semblant d'être la dupe, — oui, il s'apercevait, en mer, un matin, accoudé sur le bastingage du paquebot à l)ord duquel il venait de s'embarquer pour entreprendre le lour du monde ; et il regardait s'enfoncer derrière lui la côte de la France, de cette France où il laissait la femme infidèle et le suborneur, libres de s'aimer, de s'épouser, de refaire leur vie. Il n'avait voulu ni les frapper ni leur pardonner. Il avait voulu les humilier par une de ces générosités qui sont la plus cruelle des vengeances h l'égard de ceux qui les subissent, quand ils en sentent le mépris... Mais ceux-là le sentaient-ils? G était la question que le mari outragé se posait avec des retours furieux de violence et de colère, tandis que le
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bateau allait, allait toujours, de son mouvement uniforme et irrévocable. En se rangeant à ce parti pris dès le premier jour, Michel n'avait pas cédé à la faiblesse. Ancien officier, n'ayant démissionné que tard dans sa jeunesse et au moment de son mariage, il avait fait la guerre aux colonies, et il se sentait capable des plus viriles énergies. Il n'avait pas davantage obéi à la crainte du scandale mondain. C'était, de toute façon, im homme à caractère, plutôt farouche et d'un entier dédain de l'opinion. Il n'avait pas non plus cessé d'aimer Jeanne, d'une passion à laquelle il se serait trop méprisé de succomber, car c'était maintenant, cet amour, l'abominable frémissement de désir haineux qui injecte, dans le cœur d'un homme épris d'une créature indigne, une brûlante sanie d'ulcère. Non. Ce qui l'avait conduit à cette solution, si peu conforme, semblait-il, à sa bravoure personnelle, à ses justes révoltes, à ses cuisantes jalousies, c'avait été quelque chose de presque inintelligible à lui-même, comme le brisement d'un ressort dans son être, qui lui avait rendu l'action impossible vis-à-vis de cette femme et vis-à-vis surtout du faux
ami. Devant la perfidie soudain révélée de ce compagnon de son enfance et de sa jeunesse, il avait éprouvée cette espèce de nausée d'horreur qui est une des formes du désespoir. Certaines vilenies, si monstrueuses que nous ne les eussions pas crues possibles, font comme défaillir notre indignation. Du moment que ces choses sont, à quoi bon lutter contre elles? Tout le sang de Bérion, répandu devant lui, Michel, aurait-il effacé la souillure dont leur amitié était salie, même dans leur passé, à ne l'en plus jamais laver? C'est le : u Et toi aussi, mon fils! » de César, après quoi l'assassiné se voile la face de son manteau et n'essaie plus de défendre une vie qui n'a plus de prix du moment qu'une main, cette main-là, s'est levée pour nous poignarder. Contre certaines hideuses lâchetés, l'instinct d'un cœur fier est de les rendre plus hideuses encore en ne les punissant pas, en ne permettant pas à ceux qui les commettent cette impression de la dette payée, du crime compensé qui suit les représailles effectives. Voilà pourquoi Michel se les était interdites, ces représailles. Il n'avait même pas eu à se les interdire. La nausée du dégoût avait tout noyé.
Pourtant, l'outrage lui était entré si avant dans l'âme, l'image de la beauté de Jeanne, de ses yeux, de sa bouche, de ses baisers, associée à l'idée de Cautre, le torturait d'une si intense brûlure, qu'il se souvenait d'avoir éprouvé là, à cette heure du départ, un transport de rage, un frénétique désir de revenir, de les prendre tous deux, elle et lui, entre ses mains, qui se tordaient de fureur; de les jeter à terre, de les piétiner, d'apaiser dans le meurtre cette fièvre dont il était secoué... Et puis, de nouveau, Y à quoi bon ? de l'homme trop amèrement déçu lui était retombé sur le cœur, et ses larmes avaient jailli, elles avaient ruisselé dans cette mer qui roulait entre sa patrie et lui sa houle éternelle et dont les lourdes vagues venaient se briser contre les flancs du bateau, — impuissantes et révoltées comme lui-même...
Il n'était pas revenu, — que longtemps après. Il ne s'était pas vengé. Jeanne avait épousé Bérion. Puis Michel n'avait rien su d'eux. Après son premier long voyage, il en avait entrepris un second, demandant, comme tant d'autres, au mouvement ininterrompu, au chan-