‹ Un homme d'affaires; Dualité. Un réveillon. L'outragéChapitre 2 sur 10 · JEUNES ET VIEILLES AMOURS · texte numérisé non relu

JEUNES ET VIEILLES AMOURS

Le lendemain du jour où s'étaient échangés ces propos, — que l'on pourrait qualifier de propos de digestion, comme les visites, — quatre des personnes qui en avaient été l'objet se promenaient dans le parc de Malenoue, par une de ces adorables matinées comme en ont les beaux octobres de F Ile-de-France. Une atmosphère à la fois transparente et floconneuse, humide et veloutée, enveloppait les quatre élégantes tourelles de briques rouges et les ardoises bleuâtres des toits en poivrière du château, ce bijou de l'époque Henri II unique dans la province, et restauré par Nortier avec un goût infini. Quand les énormes fortunes de Bourse n'auraient que cet avantage de sauver

de la ruine définitive les quelques chefs-d'œuvre de notre architecture nationale échappés à l'imbécile vandalisme des u géants de 89 " , il faudrait pardonner tous leurs méfaits aux pires loups-cerviers de la spéculation. Leur fantaisie de nouveaux-riches, en s'installant dans d'antiques maisons, que leur argent leur permet d'habiter royalement, corrige, du moins sur un point, celui du maintien de ces seigneuriales demeures, la funeste action du Gode civil. On sait de reste que le titre premier du troisième livre de ce recueil de nos abus, par son règlement des héritages, est sans doute, entre les erreurs issues des faux dogmes révolutionnaires, la plus meurtrière, la plus perfidement aménagée pour empêcher en France toute œuvre durable de création et de conservation. Quelle fortune patrimoniale résiste au partage forcé, et comment, sans opulence, préserver ces magnifiques habitations que les bienfaisantes substitutions d'autrefois nousontléguées, comme des témoins d'un âge où les familles trouvaient, dans la plus sage des coutumes et la plus sociale, le secret de durer? Sur ce point encore, l'aristocratie d'argent a, de nos jours,

pris la place de l'autre, et elle en remplit la fonction. Si un Nortier ne s'était pas rencontré pour avoir envie de Malenoue , les briques des tourelles se seraient déjà abîmées dans les douves, des cochons grogneraient dans la cour du château, transformé en ferme dans ses portions solides. Les hêtres séculaires du parc auraient été coupés, les pièces d'eau, où les cvgnes glissent si noblement en hérissant les plumes de leurs ailes, auraient été desséchées. Ces deux cents hectares de bois auraient été morcelés en un millier de champs de luzerne et de pommes de terre. Tout ce vallon, auquel la pauvreté du sol a fait donner jadis ce surnom de Malenoue, — du vieux mot patois « noue » , la « nava » des Espagnols, qui signifie prairie, — offrirait le triste spectacle d'une culture mercenaire et de maigre rapport, au lieu qu'il forme autour du précieux manoir la plus délicieuse oasis, en été de fraîcheurs ombreuses et vertes, en automne de splendeurs pourprées et dorées. J'ai dit que deux couples en parcouraient les allées par cette tiède matinée d'octobre. C'était Mme Nortier et son toujours fidèle ami San Giobbe d'une part, Béatrice Nor-

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tier de l'autre et son fiancé en espérance, Gabriel Clamand, ceux-ci à cinquante pas en avant, et tous les quatre se laissaient, pour des raisons différentes, gagner par la poésie de l'endroit, à cet instant miraculeuse. Un doux silence, un de ces silences où il y a de la langueur et de l'attente, emplissait cette nature, à la veille d'entrer dans l'agonie glacée de l'hiver. Les oiseaux se taisaient. Pas un souffle de brise ne remuait les ramures immobiles des arbres. Les feuilles tombées, encore détrempées de la rosée de la nuit, feutraient l'allée d'un épais tapis, au lieu de crier sous les pieds. De place en place un coq-faisan, dérangé par l'approche des promeneurs, courait dans une clairière, pour gagner le sous-bois. On voyait bouger ses pattes agiles, son corps brun, les plumes de sa longue queue. C'était le seul signe de vie qui animât le vaste parc, quoique les promeneurs se tinssent dans la portion toute voisine du château et à portée de la cloche du déjeuner, — il était onze heures passées, — pour éviter à San Giobbe une marche trop longue et un retour trop rapide. Même en cheminant bien doucement, le malade était parfois

obligé de s'arrêter, à cause des palpitations trop fortes de son cœur. Mais, comme s'il eût puisé un renouveau de forces dans l'air frais de cette matinée, ses arrêts étaient moins fréquents que d'habitude. Un rayonnement éclairait la profonde pâleur de son visage, où l'indestructible noblesse de la race lombarde se reconnaissait, malgré l'altération des traits vieillis. Une lueur de joie brillait dans ses prunelles noires, prises aujourd hui entre les pochettes enflées des paupières. Un sourire découvrait ses blanches dents, restées intactes sous la moustache toute grise du sexagénaire. Pour quelques instants il oubliait la pire douleur de sa maladie, cette constante humiliation dans sa chair, cette nécessité de surveiller ses moindres mouvements, lui qui avait été, des années durant, un artiste en adresse et en sveltesse, si orgueilleux de sa force, et, maintenant, à chaque minute, à chaque seconde, il rencontrait la limite de cette force, détruite par cette mystérieuse affection de son pauvre cœur comme décroché, comme arrêté, presque affolé pour la montée d'un escalier, pour un geste brusque, pour une parole prononcée à voix

trop luiLilc. Par ce lumineux et doux matin, il ne pensait pas à cette misère, et sa compagne de promenade, son amie de ses années de jeunesse, demeurée 1 amie de ses années d'infirmité, la jolie Madeleine Nortier d'autrefois, ne pensait pas non plus à ce qui faisait son humiliation constante à elle : cette perte de sa beauté, qu'elle n'acceptait pas ! Et son acliarnée défense contre l'âge aboutissait seulement à lui donner cet aspect falot et presque sinistre de tant de coquettes surannées. Elle avait eu la grâce frêle et svelte d'une figurine de Saxe, et, malgré des liéroïsmes de régime, elle n était plus qu'une boulotte sanglée. L'or adorable de ses cheveux tournait à 1 étoupe jaunie. Un or d'une autre qualité, beaucoup moins adorable, brillait dans son sourire, au coin de plusieurs de ses dents. La magie des voilettes blanches les plus savamment choisies n'empêchait pas que l'on ne devinât les innombrables rides qui plissaient son visage de blonde au teint fragile et que le tenq)3 avait comme délavé, comme fripé. Ses toilettes tro[> parées et trop jeunes tout ensemble accentuaient encore cette déchéance. C'est ainsi qu'elle portait, pour cette

promenade à pied dans son parc, le plus délicieux costume de serjje rouge qu'ait jamais coupé et soutaché un tailleur pour dames : une blouse rouge avec des galons d'or sous la jaquette ouverte, une ombrelle de nuance assortie et un grand chapeau blanc. C'était une de ces tragiques leçons de choses comme la vie en donne par milliers, — leçons perdues d'ailleurs pour ceux mêmes qui en sont l'occasion prochaine, comme pour ceux qui les regardent, que le tableau de ces deux amants, comblés par la destinée de tous les dons que le monde jalouse, — et ils finissaient ainsi, lui en invalide, elle en « vieille beauté » ! Mais, encore une fois, ni l'un ni l'autre ne songeait à leur commune décadence, et la maîtresse retrouvait un peu de sa grâce d'antan pour dire, en montrant à son ami leur fille en train de marcher là-bas, au fond de l'allée, avec le jeune officier :

— « Ah ! Nino, ils seront plus heureux que nous! Ils pourront s'aimer librement, ouvertement. Que ce doit être bon ! . . . »

— « Chère Maddie, » répondit le malade, en se servant, lui aussi, du petit surnom où se

retrouvait renfantillage des amours jeunes, si gracieux à vingt-cinq ans, si comiquement navrant à soixante! « Ne regrettons rien, nous avons été bien heureux, presque trop... » Et la gravité de son accent, pour prononcer ce simple mot, révélait des pensées qu'il ne disait pas à la complice de ce bonheur défendu de tant d'années. L'Italien avait retrouvé, devant la mort approchante, toutes sortes de terreurs religieuses. Il redoutait l'enfer pour lui — et pour sa fille, cette formidable loi, cette réversion des fautes patei'nelles sur les enfants qui est le fond même du dogme chrétien. « Mais oui, 1) continua-t-il, « j'ai pu voir grandir Béatrice, tant jouir de sa jolie nature, de son cœur si droit, si frais, si simple, m'en faire aimer, la gâter!.. Que de mes camarades j'ai connus qui avaient, eux aussi, une fille ou un fils dans les mêmes conditions, et comme ils avaient rompu avec la mère, ils ne pouvaient même pas embrasser leur enfant !.. Il est vrai qu ils n'avaient pas rencontré une Maddie... »

— " Ni elles un Nino, » fit Mine Nortier.

— « Gomme on rirait, » reprit San Giobbe en riant lui-même, « si on nous entendait

échanger de ces douceurs, après vingt et un ans!... Non, » insista-t-il, « je ne me plains pas de mon sort, pourvu que je puisse voir encore Béatrice bien mariée!... J'ai toujours tremblé qu'elle ne rencontrât pas dans cette triste société où nous vivons l'homme qu'il lui faut. Je la connais si bien, c'est toute ma sœur. Paris ne Ta pas plus touchée qui si elle était restée là-bas, comme cette chère sœur, et si elle n'avait jamais passé les Alpes. Avec quelqu'un qui ne la comprendrait pas, elle se replierait sur elle-même, et elle n'aurait rien pour se distraire de ses chagrins de ce qu ont les femmes ici, — je ne parle pas de vous, Maddie! — Ni le luxe, ni les succès de salon, ni les hommages ne lui font rien et ne lui feront jamais rien. Elle ne vit que pour ce qu'elle sent, et elle sent avec tant de force!... C'est une solitaire, même entre vous et moi, avez- vous remarqué cela, et comme elle habite son rêve? Ce fond de romanesque qui est en elle m'effraye toujours... Pourvu que je la voie bien mariée! » répéta-t-il, « alors je mourrai tranquille... »

— « Vous allez de nouveau vous livrer à vos

folles idées, « reprit Mme Nortier, dans les prunelles bleues de laquelle cette allusion à un dénouement qu'elle ne voulait pas savoir si voisin avait fait passer une ombre. « Voyez comme vous allez mieux. Vous marchez maintenant comme tout le monde. Avant six mois vous retournerez à la salle. Vous souvenez-vous comme je vous querellais autrefois, quand vous me sacrifiiez à un assaut? Cela vous est arrivé pourtant. Cela vous arrivera encore... "

— « Je ne me fais pas d'illusion, » répondit le malade, qui toucha sa poitrine. « Je sens que je suis à la merci d'une émotion trop forte. Mais les douces me font du bien. Et c'en est une si douce que de penser qu'il va peut-être se faire, ce mariage que je désire pour elle ! Oui, je crois bien que nous le voyons se faire... Regardez-les, elleetClamand... C'est tellement celui que je lui voulais, si loyal, si simple, si vrai ! . . Ah ! Sont-ils gentils ! . . . » Et de sa main , qui désarmait jadis d'un seul froissement de fer les plus robustes adversaires, et qui maintenant soulevait à peine le poids de sa canne de promenade, le père montrait à la mère les deux jeunes gens, dont la silhouette se profilait avec

une grâce jeune sur le fond doré du taillis. Certaines situations fausses ont en elles, quand elles se prolongent, une telle force d'accoutumance que le souvenir de Nortier, de Fliomme dont Béatrice portait le nom et par qui sa dot serait payée, par qui avaient été payés, après tout, et ce château apparu là-bas, tout au fond, et ce taillis, et ces allées, ne traversa même pas leur pensée. C'était une si chaude caresse pour leurs regards que le groupe formé par leur fille et par celui qn'ils souhaitaient de lui voir épouser! Eussent-ils pu imaginer, dans leurs vœux les plus chimériques, un couple plus heureusement, plus romanesquement apparié : — lui, Gabriel, un cavalier de vingtneuf ans, à la démarche à la fois souple et ferme, à la physionomie tout ensemble délicate et virile, avec un éclat de loyauté dans ses yeux bleus, et aux joues cette fleur de teint qui révèle un sang jeune, chaud et pur ; — elle, Béatrice, si fine dans la robe beige qui moulait sa taille mince, sans autres ornements qu'un peu de velours sombre aux poignets et au col ; et cette simplicité, qui contrastait avec la complication de la mise de sa mère, faisait un vivant com-

mentaire à ce que San Giobbe avait dit d'elle, de sa nature si intacte, si rebelle à la contagion du luxe et de la coquetterie. L'officier avait, pour lui parler, cette espèce de gaucherie, attendrissante chez un homme de cet âge et de cette tournure, car elle annonce une si noble nuance de sentiment : le respect dans la passion. La jeune fille était de son côté visiblement toute troublée, toute frémissante. Cette émotion se devinait à vingt petits signes, à l'agitation de ses mains, qui cueillaient ici une feuille d'arbre, là un crocus, puis les laissaient tomber; à son pas, qui se hâtait tour h tour et se ralentissait, puis s'arrêtait ; au tremblement de sa voix, qui s'étouffait par instants. Ses paupières, bordées de cils qui bouclaient à leur pointe, tant ils étaient longs, palpitaient sur ses yeux, si pareils, avec leur flamme noire, aux yeux de son père. Elle avait du rose à ses joues, d'ordinaire toutes pâles, et c'étaient sans cesse entre eux, depuis le commencement de cette promenade, — incident si vulgaire de vie de château, mais qu'ils sentaient l'un et l'autre si solennel! — des silcuces où ils auraient pu entendre leurs deux cœurs battre bien fort. Et

sans cesse aussi c'étaient des reprises d'une conversation émue et insignifiante, comme s'ils eussent eu peur, l'un et l'autre, de se taire à la fois et de penser tout haut. Pourtant Béatrice ne disait pas une parole qui ne fût, pour Gabriel, un ravissement, et il ne répondait pas un mot dont elle ne s'enchantât. C'est que deux amoureux, et qui s'aiment sans se l'être jamais déclaré, trouvent un inexprimable délice à échanger de menues observations sur de tout humbles détails de la vie. L'accord de leurs goûts réciproques leur est un prélude à l'accord de leurs cœurs, une preuve qu'ils sont faits l'un pour l'autre, une promesse que l'existence en commun sera pour eux une longue et riche harmonie de sentiments partagés . Le plus tendre des poètes contemporains a célébré ces intelligences « promptes et furtives des cœurs » . Il est bien probable que ni Béatrice Nortier, l'héritière du spéculateur trente fois millionnaire, ni Gabriel Clamand, le capitaine de chasseurs, n'avaient lu ces adorables vers sur « le meilleur moment des amours " . Ils faisaient mieux, ils en sentaient, ils en vivaient la poésie, sous les branches rousses, parmi la

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jonchée des feuilles mortes, naïvement et profondément :

— " Quel éclairage, là-bas, sur ces bouleaux, avec l'écorce blanche de leurs ti'oncs et leurs feuilles d'or ! ... » disait-elle. «Et le chêne, tout contre, qui reste vert !... C'est le plus joli moment de l'année, surtout quand il n'y a pas trop de monde au château et qu'on ne retrouve pas Paris à la campagne, comme hier... »

— « Vous étiez si gaie, pourtant? » intcrrogea-t-il , '< je n aurais jamais cru que ces messieurs vous ennuyaient... w

— « Je faisais mon devoir déjeune fille, » dit-elle en hochant sa tête rieuse. " C'est comme au bal. A quoi bon montrer aux indifférents ce qu'on pense?... »

— " Et vous pensiez?... » demanda-t-il.

— « Je pensais que je serais bien contente d'être à aujourd'hui... pourvu qu'il fît beau,» ajouta-t-elle mutincment, alin de sauver ce que sa phrase impulsive avait eu de tendre : « et il l'ait si beau !. . . »

— « Ah ! " dit-il, " je couinience à croire (juc vous ne trouveriez pas trop laide notre vieille maison de Picardie, qui n'a pour elle

que ses arbres, — mais ils sont aussi grands que ceux-ci, — et pour moi tant de souvenirs!... Il y a deux cents ans que les miens y vivent. Ce n'est pas très commun en France, une maison qui n'est jamais sortie de la famille qui l'a bâtie, une maison qui n'a jamais été vendue. H y a une inscription qui raconte cela dans le péristyle.. . Que j'aimerais que vous la vissiez. . . »

— «Et moi, j'aimerais tant la voir!» fitelle. Puis elle rougit un peu d'avoir parlé si vivement, et tous deux se turent, comme pour ne pas profaner avec des mots cette espérance, cette certitude, qu'elle la verrait, en effet, la vieille maison de Picardie ; qu'elle lirait l'inscription pieuse, mais appuyée au bras du jeune homme, mais portant son nom, souveraine élue du petit royaume familial. Ils allèrent de nouveau ainsi quelques pas. Ce fut lui qui reprit le premier, suivant involontairement le fil d'une association d'idées qui l'avait reporté à la soirée de la veille, et à l'une des personnes avec lesquelles il avait vu Béatrice causer :

— « M. Desforges a bien de l'esprit, n'est-ce pas ?... »

— « On le dit, » répondit-elle, « mais je ne

peux pas expliquer pourquoi il passe pour amusant, et moi, il m'attriste toujours. . . i>

— (i Comment cela ? » demanda le jeune homme.

■ — « C'est une impression, » répliqua-t-elle.

« Quand il est là, je l'écoute et il me fait rire, et quand il me laisse, je suis toujours mécontente de quelqu'un ou de quelque chose... » Ses épaules minces eurent encore un p<,tit frisson, inconscient frémissement de sensitive à l'idée d'un homme dont elle ne pouvait cependant pas comprendre le flétrissant cynisme.

«Il excuse tout, » continua-t-elle, « et je ne connais personne qui ait moins de charité... Moi, j'aime qu'on s'indijjne, j'aime qu'on haïsse. J'aime le courage. Et puis, c'est un inutile, comme tous d'ailleurs, comme M. Casai, comme M. de Portille, comme M. de Longuillon. S'appeler Longnillon et ne rien faire, ne pas avoir le hesoin de servir son pays!... Je ne comprends pas que mon père, qui a tant travaillé, qui travaille tant, supporte leur société... Mais il dit qu'il faul lenir son ranjj. " Chaque fois qu'elle rappelait ainsi le souvenir de celui qu'elle croyait son père, comme un voile

s'étendait sur son expressif visage. On sentait qu'elle subissait à son égard une instinctive appréhension. On eût dit, quoiqu'il n'eût jamais fait de différence apparente entre elle et sa sœur, qu'elle devinait dans cet homme, dont elle portait le nom, une inexplicable et mystérieuse antipathie. Clamand, qui ne savait rien, lui non plus, de la vérité de cette naissance, partageait instinctivement cette crainte. L'image, soudain évoquée, du personnage redoutable dont un jour, demain peut-être, il devrait affronter l'immobile visage et le dur regard, pour en obtenir le plus désiré des consentements, suffit à lui assombrir aussi cette heure si claire.

— « C'est vrai que M. Nortier ne se repose guère, » dit-il. » J'étais dans le parc à me promener ce matin, quand je l'ai vu qui partait en voiture déjà. Il menait lui-même et poussait ses poneys pour gagner l'express et être à Paris à neuf heures... "

— « Et à son bureau à neuf et demie, " fit la jeune fille. « C'est pour nous qu'il se tue de besogne. Si vous saviez comme j'ai quelquefois envie de lui demander de se reposer, de jouir

de ce qu'il a {jagiië... A quoi bon un peu plus ou un peu moins de luxe? Moi, je m en passerais si bien ! d

— « On croit cela, v dit le jeune homme.

— « Et on le ferait, » rëpondit-elle, " et si gaiement ! »

Ils se turent encore, et voici que tout d'un coup un tintement de cloche commença de leva: arriver, par-dessus les blonds massifs des arbres, sonore et rythmé, leur annonçant que ce tête-à-téte allait être rompu. Tout d'un coup, comme poussé par un élan supérieur à sa volonté, le pourpre aux joues, bé^jayant presque, et bouleversé lui-même des mots qu'il osait prononcer, le jeune homme se prit à dire :

— «i Mademoiselle, je pars cet après-midi... Je ne sais pas quand je reviendrai... Je ne pourrais sans doute pas vous entretenir seul à seule aujourd Imi... » Et comme il vit qu'elle s'était arrêtée, s'appuyant à son ombrelle, et toute tremblante : « Oh ! » s'écria-t-il, « comment trouver les paroles pour vous dire, sans vous offenser ce dont dépend pourtant tout le bonlieur ou tout le malheur de ma vie?... »

Elle le regarda avec des yeux où il put lire tout le ravissement et toute l'angoisse d'une enfant qui aime, qui se seul aimée et dont le cœur innocent s'effarouche de seulement permettre wn aveu.

— « C'est à maman qu'il faut parler, » ditelle d'une voix assourdie par l'émotion.

— «Vous consentez à ce que je lui demande votre main? » balbutia-t-il.

— « Oui, )> fit-elle, en inclinant sa tète, et, par le plus gracieux mouvement de virginale pudeur, elle se détourna soudain de celui auquel elle venait de s'engager ainsi, et que maintenant elle n'eût plus osé regarder, et elle se mit à courir dans la direction de sa mère, qui s'était, au premier son de cloche, assise avec San Giobbe sur un banc, à l'extrémité de l'allée, pour attendre les deux jeunes gens. Elle courait à pas précipités, cambrant sa taille, si légère, la physionomie comme transfigurée par l'émotion et le bonheur. Gabriel Glamand marchait derrière elle, très vite, mais sans essayer de la rejoindre, et le visage si ému, lui aussi, que Mme Nortier dit à San Giobbe i

— « Il vient de se déclarer, j'en suis sûre..."

— « Si c était vrai ! « fit le père^

— <i Je vais bien le savoir, " dit la mèrer «Restez avec lui, et moi, j'interrogerai Béatriceé.

S'il s'est déclaré, je vous ferai un signe, le même qu'autrefois, vous vous souvenez, quand je vous disais dans le monde que je pourrais aller chez vous. J'ôterai mon gant gauche, et je le laisserai tomber... "

C'était, ce rappel d'un souvenir d'amour coupable, à propos de cette chose sacrée, presque religieuse, les fiançailles d'une jeune fille, un symbole de tout ce qu'il y avait de douloureusement ambigu dans leur situation à tous les deux. Si le père, avec l'éveil de scrupule dontj'ai parlé, sentit cette nuance, ce fut confusément, et la mère ne la sentit pas du tout. Quelques jours plus tard, elle devait, en repassant dans son esprit et toute son existence et ce petit épisode, tressaillir à l'idée de sa sécurité profonde. Pour l'instant, elle était tout entière à son espérance, à sa certitude d assurer le bonheur de sa fille préférée, et elle prit le bras de Béatrice, avec une espèce d'espièglerie maternelle, en disant à Gabriel Glamand :

— (c Je VOUS confie mon vieil ami San Giobbe. Ne le laissez pas marcher trop vite... » Puis, après une dizaine de pas : « Pourquoi étais-tu si rouge tout à l'heure, mon enfant?... De quoi aviez-vous donc parlé , Gabriel et toi?... »

— « Ah ! maman ! » fit-elle en rougissant de nouveau, et un frémissement passa sur ses lèvres fraîches : " Je crois qu'il va vous demander ma main. »

— « Et que faudrait-il répondre, mademoiselle?... "

— a Si c'est oui, je serai bien heureuse... » répondit-elle, et elle ajouta tout bas : « Si vous saviez comme je l'aime!... »

Tandis qu'elle prononçait ces mots, où s'épanchaient enfin les secrètes tendresses contenues depuis tant de jours, celui dont elle tenait, à son insu, et ses beaux yeux noirs, et sa pâleur ambrée, et sa sensibilité passionnée, — mais pure chez elle et coupable chez lui, — épiait d'un regard avide le signe promis par la mère. Quand il vit que celle-ci commençait de dé ganter sa main gauche, son émotion fut si vive qu'il dut s'arrêter de marcher, et, comme son

compagnon lui demandait avec une véritable anxiété :

— « Qu'avez-vous? Est-ce que a^ous vous sentez mal?,.. »

— (t Pas si haut, " répondit le père. « Elles n'auraient qu'à vous entendre et à être inquiètes... Aidez-moi un peu seulement. » Et, prenant le bras de celui qu'il aimait déjà comme le mari de sa fille, du même geste que sa vieille maîtresse avait eu pour prendre le bras de cette fille, il ajouta, en regardant Gabriel, avec des yeux humides de larmes, dont celui-ci ne pouvait pas comprendre le sens : « Que vous êtes bon de vous intéresser à un vieil infirme comme moi!.. Si je vis, nous ferons une paire de grands amis, n'est-ce pas?... »

NKGOCIATIOXS MATRIMONIALES

Gabriel Glamand n'avait pas tout dit à Béatrice, en lui parlant de sa rencontre avec Nortier, la matin, dans le parc. Il lui avait caché qu'il avait cru surprendre sur le visage tendu de l'homme d'affaires, à son aspect, un demisourire dont l'ironie l'avait soudain comme glacé. Il est rare que l'instinct des amoureux s'abuse sur les sympathies ou les antipathies qu'inspire leur sentiment. Celui-ci avait éprouvé de nouveau ce coup au cœur, cet avertissement qui ne trompe pas. Que M. Nortier eût deviné son amour pour Béatrice, et qu'il n'y fût pas favorable, il le savait comme si l'autre le lui eût dit en propres termes, et il attribuait naïvement cette hostilité à la disproportion de for-

tune entre riiéritière et lui. Qu'étaient ses pauvres quarante mille francs de rente à côté des millions du parvenu? Evidemment, M. Nortier le soupçonnait de calcul. La conscience profonde, absolue, qu'il avait d'aimer la jeune fille pour elle-même le faisait se révolter intérieurement contre cette opinion du père sur son manque de désintéressement, avec la certitude, quand ils se connaîtraient mieux, de l'en faire revenir. Il était bien incapable de seulement soupçonner la vérité de ce caractère, d'abord parce qu'il aurait considéré comme un crime envers Béatrice de ne pas respecter celui dont elle portait le nom ; et puis, par un trait profond de son caractère, Gabriel était un candide et un simple, comme le sont beaucoup de jeunes (;ens de la liante bourjjeoisie, entrés dans l'armée au sortir d'un milieu de famille très bonnête et très droit. Il n'y a peut-être pas en France, à l'heure présente, de métier quiisole plus un homme de 1 expérience directe et brutale des bassesses humaines que celui de l'officier, (|uand une fortune indépendante et des protections naturelles, d'une part, lui assurent une bonne situation sans intrigues, et que, de

l'autre, ses principes religieux l'éloignent de la galanterie. Se dépensant beaucoup dans l'action physique, ses idées prennent tout naturellement ce ton d'optimisme sain que les Anglais cherchent à donner aux étudiants de leurs Universités, par ce même procédé d'entraînement athlétique et de perspective assurée d'avenir. Ainsi se forme ce type éminemment social, partant iin peu conventionnel, que nos voisins appellent le ^e//^/ewû!rt. Il y avait beaucoup de généreuse utopie dans l'esprit, tout confiance et tout bienveillance, de Gabriel. Gomment et où aurait-il appris à démêler les complexités morales d'un personnage aussi exceptionnel que Norticr, — complexités que même ses compères en haute vie parisienne n'apercevaient pas, à l'exception d'un seul. Casai? Mais Casai est, lui aussi, une façon d'homme supérieur et qui a sur la vie un coup d'œil décisif et pénétrant^ presque chirurgical. C'était lui qui avait eu raison. Il veille, dans un résumé des sentiments divers du mari trompé envers sa femme, Famant de sa femme et la fille adultérine. Il était exact (jue Nortier avait dès longtemps deviné le secret de cette naissance, exact aussi

qu'il s'en était tu d'abord devant l'évidence qu'un scandale ne le vengerait pas et perdrait sa situation mondaine. Le parvenu avait payé là son mariage. Ces unions dans une classe supérieure semblent habiles. En réalité, elles mettent un homme sans appui de famille à la merci d'une épouse puissamment apparentée. Il était exact, en outre, que Nortier avait eu plivsiquemcnt peur de San Giobbe, malgré sa propre carrure. Ce n'est pas avec nos muscles que nous avons un certain courage, c'est avec notre sang et nos neris, autant dire avec notre hérédité. Le paysan de Beauce que le millionnaire demeurait dans le tréfonds de sa physiologie, le terrien habitué par une longue suite d'aïeux paysans à la résistance rusée et passive, et totalement dépourvu d'atavisme militaire, aurait dû faire un effort d'une tension extraordinaire pour braver en face un seigneur aussi redoutable que San Giobbe, herculéen de musculature lui aussi et qui tirait le pistolet comme il maniait l'épée, avec une probabilité quasi absolue d'abattre son adversaire à vingt-cinq pas. Rendons justice à Nortier; il eût eu l'énergie de dompter cette terreur nerveuse, s'il avai '

VU là une certitude de vengeance. Mais se venge-t-on d'un outrage quand on oftre à celui qui vous l'inflige neuf cent quatre-vingt-dixneuf chances contre une de vous mettre, par surcroît, trois pouces d'acier ou une balle dans le corps? Il était exact enfin que jamais la sensation aiguë de cet outrage n'avait cessé d'assiéger de son lancinant rappel cet orgueilleux, humilié au point le plus vif de sa vanité masculine. Aucun de ses triomphes d'amourpropre mondain n'avait empêché le spéculateur envié, au milieu de son faste et parmi les fêtes, de se dire tous les jours, avec une âcreté de rancune qui lui brûlait chaque fois tout le cœur, qu'une fois hors de chez lui, tous les invités de ses dîners et de ses chasses, de son château et de ses loges, se répétaient avec un sourire : " Mme Nortier est toujours avec Giobbe . . . " Ce vulgaire, cet abominable êtj^e avec, qui donne dans l'argot d'aujourd'hui le même air d'ignominie aux amours du monde et aux autres, il ne l'entendait jamais prononcer à propos d'un couple quelconque sans qu'un peu de fiel n'exsudât en lui. Mais — et Casai y avait vu juste sur

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ce point encore — Nortier était une âme forte et capable d'attente. Les natures de cette qualité-là, très rares dans les hautes classes et dans les villes, se rencontrent souvent à la campagne et parmi les paysans. La patience d'un petit propriétaire qui convoite un lopin de vigne ou de bois, et cache vingt ans sa convoitise pour l'avoir à meilleur compte^ est une des formes presque innocentes de cette faculté d'attente. Mise au service de la haine, cette énergie dans Taguct fait ces criminels de village pour qui certaines provinces ont crée les deux mots bien expressifs de vengeaticieux et de vampiieux et le sinistre proverbe : " Il n'est de vengeance que de vieil homme. » La vie des affaires, quand elle est conqirise comme la comprend et la pratique un Nortier, — ajoutons bien vite que c'est, heureusement pour la corporation, une manière exceptionnelle, — cette vie, dis-je, est faite pour exaspérer encore dans un tempérament cette goutte de férocité, adoucie chez la plupart des civilisés, pour peu qu'il n'aient pas trop subi de misère physique, par l'absence de danger palpable et présent. C'est au contraire dans le danger constant

UN HOMMi: D'AFFAIRES

qu'habite et se meut le spéculateur de grande espèce, celui qui, cent fois dans son existence, s'est demandé s'il ne sera pas obligé demain de se brûler la cervelle, qui a lui-même acculé au suicide des rivaux avec lesquels il avait dîné et chassé cent fois, subi et infligé les plus meurtrières émotions du jeu et de la guerre, rien qu'en donnant une signature ou en regardant la cote. Aussi Gabriel Clamand aurait-il été, non pas tout simplement impressionné d'une façon pénible, mais consterné de terreur, s'il avait pu savoir ce que signifiait l'ironique rictus surpris sur l'impassible visage du châtelain de Malenoue, en train de mener ses poneys à travers son parc pour gagner plus tôt la gare et, de là, son bureau. Cette rencontre matinale de l'officier en train de rêver romanesquement sous les arbres d'automne représentait pour le mari trompé une preuve de plus à joindre à tant d'autres que Gabriel était amoureux. Cela, Nortier le savait, et de qui, et que ce sentiment était partagé. Il savait aussi qu'après-demain, demain, ce soir peut-être, sa femme, qui protégeait cet amour du jeune homme, viendrait le sonder sur son consentement. Il savait que San

Giobbe, le vrai père de Béatrice, dont il contemplait l'agonie avec un cruel délice, serait là à attendre la réponse, et Béatrice aussi; et ce qui lui donnait ce mauvais sourire, c'est qu'il avait trouvé le moyen d'atteindre à la fois bien à fond ces trois êtres, — de quelle haine il les haïssait également ! — et de les atteindre non pas pour un jour, non pas pour une heure, mais pour tout ce qu'ils avaient devant eux d'existence à vivre. La liquidation allait avoir lieu, — et, comme il eût dit lui-même, avec une soulte en sa faveur.

Cette soulte — pour continuer cette métaphore professionnelle — se débattait quelques heures plus tard, et au moment même où, assis à la table du déjeuner dans la salle à manger de Malenoue, Mme Nortier et San Giobbe, Béatrice et Gabriel causaient ensemble avec cette gaieté douce et tout attendrie (jui est celle des réunions de famille à l'approche d'un événement très désiré, dont personne ne parle et que tous connaissent. Ni les uns ni les autres, certes, ne pensaient au redoutable absent, dont le siège à table était occupé ce matin-là par la jeune Hllc, assise en face do

sa mère. S'il y eût eu une place pour son image dans l'esprit des quatre convives, ils se fussent figuré le financier occupé de tout autre chose que d'eux et du joli projet d'avenir conjugal dont la perspective les enchanlait tout bas. l-^n réalité, l'homme d'alTaires était bien à ce moment-là dans son bureau, en train de dicler à son secrétaire les dernières lettres importantes d'une matinée très chargée; mais s'il se hâtait de terminer ainsi sa correspondance du jour, c'est qu il se savait attendu chez Camille Favier, — la charmante comédienne dont il était le protecteur depuis deux ans déjà, par vanité, comme il avait ses chevaux de course, sa galerie de tableaux et sa chasse. — Et il savait que Camille était en train de négocier pour lui la conclusion définitive de ladite soulte. Le débat avait pour théâtre une salle à manger aussi, celle de l'actrice, laquelle, ce matin-là, donnait à déjeuner à un personnage qui n'était rien moins que le marquis de Longuillon. Il y a toujours un coin d ironie dans les situations les plus tragiques. Dans l'espèce, cette ironie résidait en ceci, que INortier ne soupçonnait pas les bontés que l'aimable fille avait eues plusieurs mois

se UN HOMME D'AFFAIRKS

durant pour son futur gendre. II les eût sues d'ailleurs qu'ils les eût pardonnées, puisqu'elles remontaient à l'autre hiver, et il n'y eût sans doute vu qu'une nouvelle chance de succès dans un marchandage dont l'immoralité n'était guère sentie que par la comédienne. Camille était devenue une femme entretenue, mais après avoir, comme tant d'autres, caressé dans sa première jeunesse un nohle rêve d'art (voir 1(1 Duchesse bleue) . Il lui en restait, à travers les désordres de son existence, des traces d'idéal, qui se révélaient par des sursauts soudains de dégoût. Il y avait en elle, comme chez tant de Parisiens et de Parisiennes de notre époque, une sorte d anarc/iisuie vioral, par lequel elle se rachetait à ses propres yeux — ses beaux yeux bleus demeurés si clairs — des compromis de conscicuce auxquels elle se livrait pour {jarder autour d'elle le luxe effréné dont elle ne pouvait i)lus se j)asser. La foule petite salle à manger, — son hôtel, sis avenue de Villiers, en avait deux, — où elle et Longuillon prenaient le café, avait été copiée sur une des chambres du Ti ianon. Avec ses chaises, sa table, son diessoir dw plus pur di.\-lnii-

UN HOMME D'AFFAIIIES 57

tième siècle et la profusion de ses fleurs et de sa vieille argenterie, elle attestait la générosité des amis successifs de Camille et en dernier lieu celle du financier. La toilette valait le mobilier. L'actrice avait une de ces robes faites pour la chambre, toute en soie souple, en broderies et en dentelles, où les grands couturiers déploient la libre fantaisie de leur imagination, n'étant plus retenus par aucune limite de prix. La nuance fleur de pécher de cette étoffe s'harmonisait merveilleusement à la beauté délicate de la jeune femme. Camille, avec ses traits menus, le blond cendré de ses cheveux, la fine attache de son cou un peu long, garde encore aujourd'hui, malgré ses dix ans de théâtre, la grâce d'ingénuité qu'elle avait à ses premiers débuts, — pour ceux du moins qui ne l'ont pas connue alors. Pour les autres, la différence d'expression est trop cruelle ! Ils trouvent la fille où ils ont connu Venfant^ comme ils retrouvent le drôle dans le {;rand seigneur qu'est resté aussi en apparence le petit marquis de Longuillon. Et voici les discours qu'ils échangeaient, après avoir renvovéle maître d'hôtel, et tout en fumant, entre

deux gorgées de kûmmel, lui, un havane du plus délicieux arôme; elle, des cigarettes russes à long bout :

— c< Enfin, oui ou non, le prince donne-t-il une promesse ferme ? » demandait Camille.

— « Si tu le connaissais, » répondait Longuillon, « tu ne me poserais pas cette question. C'est un homme d'autrefois, comme dit l'autre, et toutes ses promesses sont fermes... J'aurais voulu que tu fusses là, cachée dans un coin, pour l'entendre qui grondait, en se promenant de long en large dans sa chambre, sous le portrait du comte de Chambord et de Mme la duchesse d'Angoulême, la Reine, comme il l'appelle toujours ! Et il répétait : « Un La Tour-

« Enguerraad parrain d'un Nortier!... Mais « enfin, pourquoi ce traitant » — c'est Thomme d'autrefois! — « tient-il à être du Jockey? « M'expliqueras-tu cela, monsieur mon neveu, « toi qui es un moderne, un nouveau Jeu, un « (l(ins le train, cette peine que les bourgeois se « donnent, aussitôt qu'ils ont quelque mon- « naie, pour frayer avec des gens qui les « méprisent, au lieu de s'amuser entre eux?. . . » Il vous a un air ancien régime et vieille France

pour débiter de ces phrases ! 11 y eut un silence.

J'ai eu le trac, en ce moment-là, que le vieux

pur sang ne renâclât sur l'obstacle. Mais il

m'aime et aime encore plus La Tour-Enguer-

rand. C'a été une idée sublime de ma part que

de lui raconter que j'allais être obligé de vendre

la baraque familiale, et à un des Mosé! Il s'est

arrêté devant une vieille gravure qui représente

le château en 1416, quand notre commun

ancêtre soutint son fameux siège contre les

Anglais, et brusquement : « C'est bon, c'est

« bon. Je le présenterai, monsieur ton beau-

« père! » puis, sans même me laisser lui dire

merci : « Ce sera moi ton architecte, » me cria-

t-il, « tu m'entends ! Je ne veux pas de restau-

" ration, de reconstitution, je veux ça... Est-ce

« beau! mais regarde, est-ce beau? Ces quatre

« grosses tours doublées de ces quatre petites,

« et cette couleur rouge des briques, est-ce

« beau?... » Et, avec un soupir : « Nous paie-

« rons un peu cher la joie de le garder, notre

« donjon ! Mais puisque la mère de ta future

« femme est une de Brèves... Maintenant que

« j'ai dit oui, hip! hip! En selle, épouse au

Il galop, pour que nous nous mettions à la

60 UN HOMMK D'AFFAIRES

u truelle et que j'aie au moins le temps de finir « de rétablir le château moi-même avant de " mourir. » Quel type, hein ! mon oncle?... v — 't Et son neveu? ■>■> fit Camille. « Vons êtes tous comme cela, vous autres, dans la noblesse : ou des brûleurs comme toi, ou des refroidis du moyen âge comme lui. Et les brûleurs finissent comme tu vas finir, ils se font marier par Camille. Ça m'amuse d'ailleurs. Tu me plais. Tu es vivant, tu grouilles, et puis j'ai mon côté socialo, et c'est ma façon de dire mon petit : » Crève doue, société... » Et les refroidis sont des maniaques qui brocantent leur nom par respect pour une vieille bicoque à créneaux et à mâchicoulis, où il s'est passé quelque chose les concernant cinq cents aus avant leur naissance... Tu peux être sûr qu'il n'y mettra ni calorifère ni salle de bains, dans votre donjon, le brave oncle. Tu regretteras l'avenue de Villiers et le cabinet de toilette de Camille... Mais je te donnerai l'hospitalité en camarades... » elle répéta : " en camarades... Tu as beau me regarder avec tes yeux Jic heurs, quand Favier a dit : c'est fini, nous deux, — c'est fiui... Tu en as la preuve... C'est heureux,

d ailleurs, que je ne t'aie pris que comme toquade. Est-ce que je te marierais, sans ça? Mais crois-tu que ton oncle fera passer Nortier au cercle?... »

— « Sûr, )) répondit Lonj^uiHon. « Il y fait la pluie et le beau temps... Et puis, v et il eut un sourire, qui prouvait que s'il se piquait d'être un dans le ù-aiu, comme disait son oncle, il n'en était pas moins, en orjjueil de caste, le digne neveu de cet oncle : « Sais-tu que c'est déjà quelque chose, pour un Nortier, que d'être blackboulé au Jockey? C'est la preuve qu'il a des parrains. H a des collègues à la Bourse qui paieraient cent mille francs, deux cent mille francs rien que pour cela... »

— « Quand on compte toutes les canailles qui courent le monde, n dit philosophiquement Camille, « on est tout de même étonné qu'il y ait aussi tant d'imbéciles... C'est qu'ils cumulent.. . "

— « En attendant, » reprit le jeune homme, qui ne répondit pas à la boutade de la comédienne, « pensons au conseil de l'oncle : hi[) ! hip ! au galop! H faut que l'affaire soit bouclée aujourd'hui... »

— « Nortier vient tout à l'heure. Mais pourquoi cette hâte?... »

— « Pourquoi? C'est qu'il y a quelqu'un qui tourne autour de hi place et qui m'a tout l'air d'être le candidat de la maman. . . Tu n'as jamais rencontré ça? Un petit officier, Gabriel Claraand, le fils du général?... Non? Ça pourrait aller cependant au foyer du Tbéàtre-Français — pour s'instruire!... C'est assez le genre. C'est tout ce qu'on fait de mieux comme gentil garçon. C'est frais, c'est jeune, c'est loyal, bonne famille de province, pas très riche, mais à l'aise... »

— " Connu, » fit Camille, '> c'est le monsieur qui veut faire un beau maricuje (t amour. Je ne sais rien qui me répugne plus que ce romanesque placé à cent pour cinq. On va t'enlever ça, mon petit Guy... Tiens, une voiture s'arrête à la porte. . . » Et elle se leva pour aller regarder aux carreaux de la fenêtre, que garnissaient des guipures dignes du trousseau d'une princesse royale : « C'est le patron. Plus de tutoiement, monsieur le marquis... .le lui glisse un mot dans l'oreille dans l'anticliambre. Je vous quitte pour m'habiller, et tu peux y aller carrément... Tout de même, » conclut-

elle avec cette amertume dans la blague qui lui est particulière : « C'est heureux qu'on n'ait pas inventé les rayons Rœntgen pour éclairer ce qu'on a là dedans, » et elle frappa son joli front et son joli sein, « tandis qu'on se parle des choses de famille, entre gentlemen, comme vous allez faire tous les deux, papa Nortier et toi, dans cinq minutes... Mais le voici. De la tenue. » La porte venait de s'ouvrir, en effet, et le maître d'hôtel, un de ces domestiques, comme il y en a chez les filles, à la physionomie d'une solennité ignoble et d'une obséquiosité menaçante, introduisait le protecteur. 11 n'y avait aucune différence de façons entre le Nortier que Longuillon avait quitté la veille à Malenoue, présidant au départ de ses invités avec la politesse un peu trop soulignée qui était la sienne, et le Nortier qu'il voyait entrer dans la salle à manger de l'actrice. L'homme d'affaires n'admettait pas plus la familiarité dans le demi-monde que dans l'autre. Quand on s'intéresse à une femme en vue avec la conscience d'accomplir, ce faisant, un rite social, ce n'est pas pour se dégrader en batifolant comme un carabin qui godaille en manches de chemise chez sa

64 UiN HOMME D'AFFAIRES

bonne amie. On n'entretient pas une des gloires de la Comédie pour s'amuser, — mais pour avoir une grande allure d homme de goût, presque de bienfaiteur des arts et des artistes ; — mais pour s'assurer une nouvelle réclame à ses talents de financier et entendre dire, chuchoter : « Faut-il qu'il gagne de l'argent, le lascar, il dépense cent mille francs par an pour Favier ; » — mais pour avoir un second salon, plus commode, à côté de l'officiel, une maison où donner d'autres dîners, où faire des politesses sans conséquence à une clientèle plus mêlée; — mais pour mettre en campagne, au besoin, une complice fine comme tout un congrès de diplomates et conclure [)ar elle certains marchés, sans s'y être sali les mains. C'était le cas aujourd hui. Comment un témoin, s'il s'en était trouvé un pour assister à cette apparition du financier dans cet élégant décor, eùt-il soupçonné qu'il arrivait comme un des garçons de recette à livrée verte qui parcouraient Paris aux frais de son Conipio/r, pour encaisser un eflct de comiucrce ? C en était un que cette promesse de parrainage princier dans un cercle difficile, négociée par la jolie fille à qui l'amant sérieux

baisait le bout des doigts, et il lui tendait une délicieuse orchidée, apportée dans un non moins délicieux sabot de Saxe :

— tt J'ai trouvé un joujou pour vous, belle dame, » dit-il avec un ton que n'eussent pas désavoué les anciens possesseurs de Malenoue, au temps des mouches, de la poudre et des robes à paniers...

— " Oh! la belle fleur, on dirait d'un insecte mauve avec des élytres noirs, » fit Camille, « regardez, Longuillon, » et elle tendit l'orchidée au jeune marquis, en l'élevant un peu, ce qui lui permit de voir que le petit sabot portait bien sous sa semelle les deux épées croisées, de quoi joindre le vase, quand la fleur serait fanée, à la collection de pièces de la même marque qui garnissaient sa vitrine. Il faut bien penser à la grande vente, — suprême ressource des années maigres, — et elle eut un véritable éclair de reconnaissance dans ses yeux bleus pour remercier le donateur : « Il n'y a que vous pour avoir de ces gentilles idées. Vous me gâtez. Vous êtes si bon, si bon!... » puis avec son plus coquet sourire : " Voulez-vous passer tous deux dans le fumoir?... Longuillon, vous

LIN [l()>nri'; DAFF M p.r.s

n'êtes pas trop pressé? 11 faut que j'aille m'habiller, » et elle regarda la montre enchâssée dans la gourmette d'or de son bracelet : " Il y a répétition à une heure et demie... Mais j'ai le temps. Je vous jette en voiture quelque part?» demanda-t-elle à Nortier. vSur une réponse affirmative, et comme Longuillon était entré le premier dans le petit fumoir, elle se dressa sur la pointe de ses pieds fins pour souffler à l'oreille du père putatif de Béatrice : « Le prince marche, et à fond... » et, avec son rire le plus enfantin : '< J'ai gagné ma commission. J'aurai mon rubis, pas?..." Et elle disparut, en relevant des deux mains sa robe à traine, montrant ses fines chevilles, ses mules claires et ses bas de soie d'un vert tendre à coins roses, et elle criait aux deux hommes, maintenant en tète à tête, un : i< Ne dites pas trop de mal de moi, )) qui leur servit de thème à commencer un entretien auquel les rayons Rœntgen, regrettés par Camille, manquaient en effet, ils eussent éclairé un amusant contraste entre les paroles que prononçaient tout haut le futur gendre et le futur beau-père d'une part, et de l'autre celles qui se prononçaient tout bas dans leur pensée.

UN H(JMME D'AFFAIRES 67

Mais les deux aigrefins avaient-ils besoin desdils rayons pour se déchiffrer réciproquement tout entiers?

— « Quelle femme charmante, » avait commencé Longuillon, « si grande artiste, et avec cela si simple, tant de cœur ! ... 5) Si le rayon Rœntgen avait fonctionné, voici la petite phrase intérieure qu'il eût illuminée : « // ny a pas mieux comme rosserie. Mais vantons la marchandise au propriétaire. Quand on paie, ça fait tou jours plaisir. . . «

— Il C'est dommage qu'elle travaille trop peu, 1) répondit Nortier, « ainsi sa Doua Sol dans Hernani, ça n'élait pas ça, mais pas ça du tout! C'aurait pu être excellent, mais pas assez de pioche, pas assez vraiment... » et, en luimême : « Tu ne me feras pas parler delà femme ^ mon bonhomme, — iious sommes ici chez l'actrice, et rien que chez l'actrice... » puis, tout haut : « Allez-vous à Chantilly, cet après-midi?... »

— « Vous voir triompher? Probablement, » reprit le jeune homme, "ah! vous avez dans Serpent le cheval imbattable! » Un silence, puis : « A propos de courses, savez-vous que j'ai une petite communication à vous faire?

Non pas officielle, mais très, très officieuse.

Mon oncle La Tour-Enguerrand, que j'ai vu

ce matin, et avec qui nous parlions de cette

bête justement, me disait : «Avec cette écurie-

« là, pourquoi M. Nortier ne se présente-t-il

« pas au Jockey? Sa place y est toute mar-

« quée. Il nous manque... » et, côté des rayons

RceJitgen : " Norlier rnanquatit au Jockey! C'est

un peu gras tout de même... Et que dirait mon

oncle? Bail! Il n'en saura rien... Quant ci lui,

vieux voleur, si lu n'es pas content de ton futur

gendre., tu es difficile. On y met des formes... «

— " Oui, » répondait Nortier, avec le flegme d'un joueur qui vient de regarder ses cartes au baccara, de voir qu'il avait neuf, et qui s'amuse à attendre avant d'accuser le coup : « plusieurs personnes m'ont déjà tàté dans ce sens. J'ai toujours remis de me décider. Je fais partie de tant de cercles!... Mais, venant du prince, l'affaire prend une autre tournure... " « Il a du doigté, ce rjarçon, n pensait-il, c ça marchera entre nous... Continuons à mettre les choses au vrai point. Donnant, donnant, mais faisons bien sentir que, dans le marché, c'est nous qui apportons le gros paquet.., » et, tout haut ;

« Il y a longtemps que je ne l'ai pas rencont"é, cet excellent prince, comment va-t-il?...

— « Vous le verrez bientôt en personne, demain sans doute, » reprit Longuillon, « car il m'a prié de vous demander un rendez-vous. Il a de son côté une autre communication à vous faire... Que répondriez-vous, mon cher Nortier, s'il venait vous dire : — « J'ai un neveu

« qui n'a pas toujours été très raisonnable, « mais vous savez que les jeunes gens un peu « fous font plus tard les meilleurs maris. Il n'a (c pu aller chez vous sans remarquer la grâce « de mademoiselle votre fille, et sans en être « touché... )i bref, s'il vous demandait la main de mademoiselle Béatrice pour votre serviteur. . . » , et côté des rayons X : « Ouf! Ça y est ! Mais que c'est bête d'être là deux hommes d'esprit et de se faire des phrases pour se dire : donne-moi de ce que t'as et je te donnerai de ce que j'ai, comme les gosses, tout simplement... >»

— « Ce que je répondrais? » fit Nortier de sa même voix posée, et jamais plus froide expression de visage ne démentit plus complètement un plus patriarcal discours : « Vous me connaissez, mon cher Guy, vous savez que je suis

avant tout un homme d'affaires, c'est-à-dire quelqu'un de très net, de très carré, et qui ne finasse pas. Ça été mon unique habileté dans la vie. Elle ne m'a pas trop mal réussi... Vous m'avez vous-même formulé la seule objection qu'il y ait à faire à cette union... Ce n'en est pas une à mes yeux, et pour la raison que vous avez dite... Vous me plaisez, je vous plais. Nos caractères s'entendent, nos goûts aussi... Vous avez votre beau nom, ma fille aura sa belle fortune. Vous vous complétez merveilleusement... Donc, que le prince fasse la démarche, et ce sera : oui. » Cette fois, et tandis qu'il rivait d'un seul mot le premier anneau de la chaîne qui allait lier pour toujours la destinée de la plus charmante, de la plus tendre des créatures à un drôle avéré et qu'il savait tel, le mari trompé ne se prononçait intérieuiement aucune phrase. Il voyait, dans la chambre noire de son cerveau, et cette jeune fille, et sa femme, et le vrai père. La sensation du mal irréparable qu'il leur faisait, à tous trois, à cette seconde, et sans même qu'ils le soupçonnassent, remuait dans cette âme de proie la fibre de cruauté qui s'y cachait tout au fond. C'(;lait,en même temps,

UN HOMMK D'AFFAIRES 71

comme si un baume se fût répandu sur une autre fibre, celle-là toujours déchirée depuis des années. Cette atroce joie était si intense, elle inondait son être intime à une telle profondeur, qu'une demi-heure après cet entretien, et comme il accompagnait Camille dans son coupé jusqu'au théâtre de la rue Riciielieii, l'expression de ses prunelles, extraordinaires d'éclat dans son visage gris, comme figé, frappa la comédienne. Elle se demandait en gravissant les marches de l'escalier — elle était en retard — parmi les portraits des actrices d'autrefois, ses sœurs de l'autre siècle en grâce et en rouerie, en finesse de scène et en finesse de ville :

— <t Pourquoi Nortier tient-il donc tant à ce mariage? A cause delà présentation au cercle? Il est bien Az/oi», mais pas tant que ça... Pour que sa fille soit princesse de La Tour-Enguerrand? Il ne manquait pas de ducs pannes qui l'auraient épousée, et puisqu'on noblesse française duc est mieux que prince, lui-même me le disait 1 autre jour?... Par peur du mariage avec l'officier?... Ce sera ça. La petite était prise de l'autre côté... Y aurait-il un moutard en route ?. . . » Et l'anarchiste Camille conclut en

UIN HOMME DAFFAIUKS

s'arrêtant pour souffler au palier du preiuier étage : «Elle et Guy, dans ce cas, ça ferait une jolie paire ! Quels gredins que les honnêtes gens, tout de même!... » Et elle eut un sourire de dégoût et d'amusement, à l'idée de l'infamie qu'elle venait d'imaginer, un peu, comme toujours, afin de se moins mépriser elle-même par comparaison. Puis, malgré elle : « Elle n'a pourtant pas une tête à ça, cette petite . . . Mais alors, pourquoi Nortier tient-il tant à ce mariage? C'est inexplicable. »

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