‹ Un homme d'affaires; Dualité. Un réveillon. L'outragéChapitre 3 sur 10 · SCENES DE FAMILLE · texte numérisé non relu

SCENES DE FAMILLE

Cinq grandes heures s'étaient écoulées entre le moment où Thomme d'affaires avait pris congé de la petite Favier, h la porte delà Comédie française, en lui baisant la main cérémonieusement, comme il sied au beau-père possible d'une princesse de La Tour-Enguerrand, et le moment où, revenu de Paris, àson habitude, par le train du soir, il descendait de voiture devant le perron de son château de Malenoue. Durant ce long intervalle, cette flamme de ses yeux qui avait tant étonné l'actrice ne s'était ni éteinte ni amortie. Il avait vaqué à ses besognes, passé à son bureau, à la Bourse, donné des ordres, fait deux visites, examiné chez un marchand de chevaux des ??o;yo/A:5 nouvellement

Ti UN HOMME D AFFAIRES

débarqués d'iVngleterre, en prévision des chasses, et pas une seconde la fièvre froide de sa vengeance, toute proche, n'avait cessé de lui brûler le cœur et de mettre au fond de son regard cet intense et fixe éclat qui révélait un éréthisme de haine exalté jusqu'à l'inhumanilé. Peut-être, car il n'existe pas de nature absolument impitoyable, le secret remords du crime moral qu'il se préparait à commcUre se mélangeait-il, chez Nortier, au sauvage appétit de cette vengeance, pour l'exaspérer. Il n'allait pas se contenter d'imposer à la pure et douce Béatrice un mariage abominable, où elle ne pouvait rencontrer que le malheur. 11 était résohi, on le verra, à laiie pire encore. Il voulait [)orter à cette eniant, [)our atteindre, à travers elle, la mère et le vrai père, un de ces coups qui ne relèvent pas des tribunaux d'ici-bas, mais qui n'en sontpas moins de vérilablesassassinats. Le sang n'y coule point. Le lern y brdlc point. C'est un meurtre pourtant, et que le meurtrier sent tel, alors même (ju'il agit, comme celui-ci, avec la pleine sécurité d'un homme qui sait n avoir rien à craindre des autres hommes et qui ne croit pas à un autre monde.

Oui, ce dernier et secret sursaut de conscience rendait-il plus acre encore la sensation du plaisir haineux dont cette volonté cruelle était comme corrodée? En tout cas, si quelques scrupules s'étaient, durant cet après-midi, élevés en lui, malgré lui, contre un horrible projet, comment eussent-ils tenu devant le spectacle que lui offrit le petit salon du château, à son arrivée, — spectacle que le hasard semblait avoir composé avec soin pour détruire ses dernières hésitations?... Il était sept heures. De larges bûches achevaient de se consumer dans la cheminée et répandaient dans toute la chambre une joyeuse chaleur, plus enveloppante et plas caressante pour lui qui venait de l'air piquant du dehors . Les grandes et les petites lampes, sous leurs abat-jour, les uns larges et hardiment coloriés, les autres tout resserrés et de nuance discrète, distribuaient une lumière amie qui augmentait encore le charme d'intimité de la pièce, meublée clairement, dans le style de la fin du dixhuitième siècle. Mme Nortier était couchée plutôt qu'assise sur une de ces chaises longues en trois morceaux qui conviaient les dames du temps passé aux longues causeries avec leurs

amoureux. Celle-ci ne causait pas, étant occupée à un petit travail au crochet, d'un ordre tendrement bourgeois. Elle tricotait un gilet de laine, pour qui? sinon pour son éternel amoureux, en effet, pour San Giobbe, qui se tenait auprès d'elle, installé dans une profonde bergère, un livre ouvert sur ses genoux. Il ne lisait pas, et l'un et l'autre écoutaient un morceau, exécuté par Béatrice, qui, assise au piano, dans l'angle, parmi les fleurs et les plantes vertes, laissait courir ses doigts sur les touches. Elle jouait une suite d'airs anciens, un de ces airs d'une grâce un peu mince et grêle, — comme cette chaise longue et cette bergère en avaient entendu beaucoup, quand les petites marquises et les petits marquis du temps de Louis XVI fredonnaient les couplets du J'nmhourin de Rameau :

Ayez au village une maîtresse...

OU la cantilène tendre du Devin :

Le plus vert bocage, Quand tu n'y viens pa.s...

C'est une musique sisvelte, si allante, si chantante ! Et il s'en dégage un accent poignant de

mélancolie, au souvenirdelatragédie à laquelle préludait, il y a un siècle et plus, cette gaieté légère. D'ailleurs, même sans cette tragédie, n'y a-t-il pas toujours un charme de tristesse dans ce qui fut la fête d'une époque à jamais passée?. . . Béatrice avait une sensibilité trop déliée pour ne pas subir cette impression, surtout dans l'état de joie anxieuse où elle se trouvait. Gabriel avait parlé à Mme Nortier, et celle-ci avait promis de parler le soir même à son mari. La jeune fille appréhendait de graves objections, quoiqu'elle ne doutât pas du consentement final, et elle épanchait le trouble secret dont débordait son cœur dans cette harmonie ardente et finement passionnée. Pourquoi faut-il que la grâce innocente et fragile exaspère encore la méchanceté quand elle ne l'apaise point? Pourquoi est-ce une loi de l'être qui hait, qu'il haïsse davantage l'être sans défense, inoffensif et désarmé? Jamais, depuis la naissance de cette enfant, qui portait, sur toute sa délicate physionomie, la preuve de la trahison de sa mère, jamais, non, jamais Nortier n'avait éprouvé plus d'aversion animale contre elle qu à la voir ainsi, à son piano, ravie et frémissante, tout abandon-

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née à sa musique et à son rêve, et les Jeux autres, à quelques pas, dans cette attitude de confiance et de sûre affection. Jamais non plus il n'avait masqué davantage, sous cette espèce de bonhomie distante et composée qui était volontiers la sienne, la violence de son ressentiment.

— '1 Ne faites pas attention à moi, » avait-il dit à Béatrice, «finissez votre morceau. H est très joli... V et il avait baisé les doigts à su femme, — aussi cérémonieusement qu'à Camille, — puis touché la main à San Giobbc, en ajoutant : " Ne vous dérangez pas non plus. Restez confortable. Je n'aime pas que l'on se dérange pour moi, vous le savez bien... Laissezmoi seulement me réchauffer un peu... " Et il s'était mis debout devant la cheminée, le dos à la flamme, se tenant sur le pied droit tour à tour et sur le gauche, pour exposer au brasier les semelles de ses bottines, lune après l'autre.

— " Elle fait des progrès, >' dit-il, quand la jeune fille, son piano fermé, se fût levée et eût quitté la pièce, afin d'aller se préparer pour le dîner. « Je ne la crovais pas capable de si bien enlever des morceaux sidilficdes...»

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— (I C'est qu'elle était très remuée aujourd'hui, » répondit la mère, qui ajouta : « Je vous parlerai de cela plus à fond quand nous serons seuls... Mais je peux bien vous dire la chose tout de suite, devant notre ami San Giobbe. H est au courant... Il s'agit d'un mariage... "

— « C'est le jour aux demandes, alors, » fit Nortier. « Moi aussi, j'ai un mariage à lui proposer... Mais dites le nom de votre candidat... »

— « Gabriel Clamand, » dit la mère ; puis bien vite : « Et je crois qu'elle l'aime... »

— « Oui, elle l'aime, » insista San Giobbe. « Voilà d'où vient 1 expression que vous venez de remarquer dans son jeu...»

— « Vous connaissez notre secret maintenant, » reprit la mère, " dites-nous le vôtre...»

— » Moi, » répondit Nortier, avec une ironie dont ses interlocuteurs ne devaient s'apercevoir que plus tard, « je n'ai pas de secret. On m'a annoncé une toute prochaine démarche du prince de La Tour-Enguerrand, qui va nous demander Béatrice pour son neveu... »

— « Guy de Longuillon ! » fit San Giobbe, instinctivement, et sans réfléchir à la portée de

son exclamation. Mais n'avait-il pas vu grandir la jeune fille? N'était-il pas l'iiabitué de la malson, « notre ami, » comme l'avait tout à 1 heure appelé Mme Nortier, et n'était-il pas naturel qu'il mêlât son mot à ce débat conjugal, puisque la mère avait voulu (jue les époux le tinssent devant lui? Il répéta : « Guyde Longuillon! C'est impossible ! . . . »

— a Et pourquoi? » demanda Nortier. « Sa sœur sera bien duchesse d'Arcole? Pourquoi Béatrice ne serait-elle pas marquise de Lon(][uillon et un jour princesse de La Tour-Enguerrand?... »

— <i Ce n'est pas cela tpie je veux dire, » reprit San Giobbe. Il esquissa, puis retint un geste d'impatience devant la manière toute mondaine dont Nortier avait affecté d'interpréter ses paroles. Celui-ci le regardait avec cette impassibilité narquoise qui est l'attitude de certains maris dans des ménages à trois, comme celui-ci, où ces maris n'ignorent rien, et lorsque l'amant, toléré par eux, dépasse la limite d'intimité. Depuis quelque temps, Nortier se plaisait à infliger au bel Italien de jadis, devenu une iMMcliine à pal[)itations nerveuses, ces es-*

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pèces d'humiliations par ce simple jeu de physionomie. Cette fois encore, devant les prunelles fixes du père officiel, où il pouvait lire distinctement cette question : « De cjuel droit vous mêlez-vous de ce mariage?... » le père véritable eut une seconde de malaise, qui lui fit mettre, comme malgré lui, la main sur la poitrine. Ce n était pas d'aujourd hui qu'il lui semblait que Nortier avait tout deviné. L'amant jeune et superbe s'en fut moqué jadis. C'était à son tour, maintenant qu'il était vieux et malade, d'avoir peur, non pas pour lui, mais pour sa maîtresse et pour sa fille, et de plier. Il ajouta donc, d'une voix un peu étouffée, à cause de la petite secousse intérieure : « Non, je ne voulais pas parler du titre de Longuillon, mais de son caractère... »

— « Il est excellent, » fit Norlier, qui continuait à garder son air de ne pas comprendre.

a Connaissez-vous un plus agréable convive? Un hôte plus facile et qui aiderait mieux sa femme à faire les honneurs d'une grande maison? Est-ce vrai, Madeleine? »

— Il C'est vrai, » répondit Mme Nortier, '< mais cela ne suffit peut-être pas pour un

mariage... En tout cas, » continua-t-elle, inquiète de l'altération surprise sur le visage du malade, et désireuse de ne pas prolonger cette conversation, « ce n'est pas le moment, à un quart d heure du dîner, de résoudre une question aussi grave... Nous causerons de tout cela, comme je vous le disais tantôt, et très à fond, » conclut-elle en s'adressant à son mari, « et je crois que la première personne à consulter, c'est Béatrice, t

— « C'est bien mon avis, » repartit Nortier, qui n insista pas. Mais l'étrange éclat de son regard, remarqué par Camille, avait aussi frappé San Giobbc, qui s'attarda une minute dans l'escalier, pour dire à Mme Nortier : « Fiiinin a quelque chose, méfiez-vous de lui... »

— « Et que voulez-vous qu'il ait? " fit-elle en essayant de dissimuler une impression de danger, dont elle demeurait toute saisie, elle aussi, afin d'épargner à ce pauvre cœur un nouveau battement.

— « Il est si fermé! » reprit San (^iobbe. H Mais j'ai quelquefois l'impression qu'il sait tout... »

— » Lui! » répondit-elle en haussant les

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épaules. « Est-ce qu'il se donne la peine de s'occuper de nous? D'ailleurs, ce n'est pas maintenant qu'il me défendra de vous recevoir... Et alors?... »

— « Mais Béatrice? » interrogea le père.

— « Béatrice? Qu'est-ce que vous voulez qu il fasse à Béatrice? Vous avez vu vous-même, tout à l'heure, qu'il entend la consulter sur son mariage... Elle aime Gabriel. Quand Nortier lui parlera de Longuillon, elle dira non, et ce sera fini. Il y aura du tirage, peut-être, mais je suis là, et vous aussi... »

— «Oh! moi!... » soupira l'ancien escrimeur, et il eut dans son geste le découragement immense de l'homme que sa force trahit et qui ne pourrnit plus même lever le bras pour protéger ce qu'il aime. Il ajouta : « Dieu vous entende !... « et les deux amants se séparèrent, pour se retrouver à la table du dîner, et retrouver aussi la gêne singulière dont ils se sentaient gagnés en présence de l'homme qu'ils avaient trompé avec tant d'audacieuse sécurité pendant plus de vingt années. Était-il vraisemblable qu'il commençât d'être éclairé aujourd'hui? Et s'il avait deviné leur liaison, (|uel motif

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