‹ Un homme d'affaires; Dualité. Un réveillon. L'outragéChapitre 5 sur 10 · UN NOM M F, D'AFF A 1 lir.S · texte numérisé non relu

UN NOM M F, D'AFF A 1 lir.S

raais, je vous en conjure, laissez-moi la connaître, la discuter... Oh! je suis sûre de vous faire revenir sur votre résolution. Elle serait trop cruelle.. . "

— " Oui, » répondit Nortier, « il y a une raison, et cette raison est que jai arraupé pour vous un autre mariage... --^

— « Avec qui?... » balbutia-t-elle, haletante.

— c. Avec M. de Longuillon, » dit-il en posant la main sur les j)apiers qu'il avait devant lui, d un geste dont Béatrice allait comprendre la terrible signification. A peine si elle y prit garde, tant le nom, absolument inattendu, que Nortier venait de prononcer l'avait bouleversée de répulsion. Elle répétait par deux fois :

«M. (le Longuillon! Vous voulez que j'épouse M. de Longuillon !... » Puis la pâleur envahit sa noble physionomie, ses sourcils se froncèrent, toute l'énergie passionnée que l'hérédité de son vrai père avait mise dans son sang passa dans ses yeux, elle secoua la tête, et elle dit d une voix encore basse, mais ferme, cette fois, et en regardant son interlocuteur bien en face :

— ' Non, mon père, je n'épouserai pas M. (\c Longuillon. »

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— « C'est ce que nous verrons, » répliqua flegmatiquement Nortier. " Mais avant de reprendre ce sujet, j'aurais à vous poser une question. Écoutez-en, je vous prie, tous les termes attentivement. Ils ont tous leur importance... Vous avez deux très jolis chevaux de selle, n'est-il pas vrai! " continua-t-il après un silence. « Vous ne comprenez pas, — vous comprendrez tout à l'heure. Je répète que vous avez deux très jolis chevaux. Imaginez qu'il vous fût démontré que ces deux bétes, dont vous vous serviez en croyant qu'elles étaient à vous, appartinssent à quelqu'un d'autre, et que cette révélation vous fût faite après des années d'usage, de manière qu'il vous fût impossible de les rendre tels qu'ils vous avaient été livrés, estimez-vous que, oui ou non, vous devriez une compensation à leur légitime propriétaire?... n

— « Où voulez-vous en venir, mon père? » dit-elle, « ne me parlez ni par énigmes ni par plaisanterie... C'est trop grave... »

— " Je vous répète : devi-iez-vous une compensation? » insista Nortier.

— « Evidemment, » dit-elle, » mais pourquoi?... »

n* DN HOMME D'AFFAIRES

— « Pourquoi? — vous allez le savoir, " reprit la bourreau, dont les lèvre ; cette fois, tremblaient de haine assouvie en prononçant ces phrases abominables : '• Si vous estimez dans votre conscience :> — il osa employer ce mot. à cette minute! — « que nous devons une indemnité quand il s'agit de l'usage d'objets d'une toute petite valeur, mais qui n'étaient pas à nous, admettrez-vous que quelqu'un ait pu prendre le nom d'un autre, vivre dans la maison d'un autre, de 1 argent d un autre, dans le luxe d'un autre, vingt ans durant, et qu'il ne lui doive rien?... Ne m'interrompez pas. L'hcuic est venue où il faut que vous sachiez la vérité. . . Ne m'appelez plus jamais votre père. Vous n'êtes pas ma fille. Entendez-vous bien? Vous n êtes pas ma fille... J'en ai les preuves là, » et de sa main il toucha une des deux enveloppes : — « Il v a vingt ans que je vous supporte ici, chez moi, — vingt ans que pour des motifs dont je n'ai pas à vous rendre compte je vous donne mon nom, vingt ans que vous vivez de mon argent, que vous vous habillez de mon argent, que vous vous faites servir par mes domestiques, que vous montez dans mes voitures... Tout est

à moi, de ce que vous avez sur vous, tout est à moi, à moi, à moi, — tout, excepté vous... Votre mère n'avait rien quand je l'ai épousée. J'ai ici 5) — et il toucha l'autre enveloppe — « la note de ce que j'ai dépensé pour vous depuis que vous êtes née... Voulez-vous que je vous dise le chiffre?... Commencez-vous à comprendre pourquoi je vous ai dit tout à l'heure que vous épouseriez M. de Longuillon?... J'ai une raison d'intérêt extrêmement importante pour moi, qui m'a décidé à vouloir ce mariage. . . Faites-le, et je vous tiens quitte de votre dette. . . Si vous ne voulez pas le faire, alors, je me paierai moi-même en vous chassant, vous et votre mère. Je vous répète que j'ai là mes preuves. Il y aura un scandale, un procès. Cela m'est égal, aujourd'hui... Choisissez. Je vous donne vingt-quatre heures pour réfléchir. Si c'est oui, je considérerai que vous avez acquitté la dette de votre mère et la vôtre. Je continuerai à me taire avec elle, comme je me suis tu jusqu'à présent... Si c'est non, vous l'aurez voulu... Et maintenant, rentrez chez vous. Nous n'avons plus rien à nous dire... »

LA M C T 1 Jl E

Toutes les personnes qui se sont trouvées prises dans un accident trafique et d une absolue soudaineté : un tremblcmcMit de terre, un déraillement de train, une rencontre de bateaux, un incendie de théâtre, sont unanimes à reconnaître qu'entre la minute où le danger se révèle et celle de la panique ou de Faction — selon les caractères — un instant s'est écoulé, dont elles ne sauraient ensuite mesurer la longueur, où elles sont demeurées comme physiquement et moralement paralysées. Les médecins ont repris, pour caractériser cet état d'anéantissement total de notre volonté, un des vieux mots de l'aslrolofjie. Ils l'appellent : la aklcrdtion. Il semble que la nature nous insensibilise, à la

façon d'un chirurgien, et qu'elle veuille permettre à notre organisme de ramasser toutes ses forces pour réagir contre un choc que nous n'eussions pas cru devoir supporter sans mourir. Ce fut grâce au terrassement de cette stupeur que Béatrice put écouter l'horrible révélation jusqu'au bout. La même stupeur qui faisait d'elle à cette seconde un véritable automate fut la cause qu'elle obéit mécaniquement à la suggestion impérative du terrible homme, lui ordonnant de rentrer chez elle. Sans répondre un mot, sans verser une larme, elle se leva de sa chaise et sortit de la chambre du pas d'une somnambule. Ce fut dans le corridor, dont les domestiques n'avaient pas encore éteint les lampes, qu'elle réalisa pour la première fois toute la hideur de l'atroce brutalité qu'elle venait de subir, et une terreur folle l'envahit, celle que sa mère ne l'attendît lA, pour savoir le résultat de l'entretien. Heureusement il n'en était rien, Mme Nortier avait tout naturellement pensé que si cet entretien entre Nortier et Béatrice avait lieu, celle-ci viendrait le lui raconter dans sa chambre. L'idée de cette rencontre avec cette mère sur laquelle elle venait

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d'apprendre ce qu'elle avait appris fut aussi into lérable à la pauvre fille que si l'épais tapis de ce somptueux couloir eût été soudain remplacé par une suite de plaques en fer roujje. Elle se mit à gravir, avec la célérité d'une béteqiii fuit, l'escalier conduisant au second étage, où elle habitait. Elle arriva dans son aj)partcmcut, où elle ne trouva que sa femme de chambre. Elle eut la force de dire à cette fiUc;, qui, heureusement cncoïc, tombait de sommeil, qu'elle se déshabillerait sans son aide, et là, seule, ayant fernui la porte à double tour, elle se jeta par terre comme quelqu'tui qui n'en peut pUis, qui voudrait s'écraser, s'abimer dans un gouffre de nuit et de silence, et elle (''clata en sanglots.

— u Mais que lui ai-je fait? " génnssail-elh;, à travers ses larmes, et elle réj)était : « Oue lui ai-je fait?... " Car, dans cette première crise de douleur, c était cela qui la déchirait tout entière, cette inq)ression d une férocité piesque monstrueuse, d'une farouche et conqilaisante haine, rencontrée chez quehpi un (pi'elle s'était, jusqu ici, habituée à aimer, tout en le redoutant un j)eu, et à respecter... L'image de cet homme, assis à son bureau, et lui parlant

avec ce sauvage accent, l'épouvantait moins encore <[ue ce mystère soudain entrevu dans leurs relations passées, ce secret d'une implacable rancune, conservée vingt ans durant dans ce cœur auquel elle avait cru, comme on croit au cœur d'un père, même quand il ne vous montre pas de tendresse. A cette première et affreuse découverte, une autre s'ajoutait, dont la malheureuse enfant ne discernait pas le détail, mais qui allait se préciser pour elle de minute en minute, la dénonciation delà faute de sa mère, de cette mère qu'elle avait aimée, elle, avec tout l'abandon de son être le plus intime, avec tant de foi et de vénération. Béatrice était profondément, absolument pure. Pourtant elle n avait pas vécu au milieu des familiers de l'hôtel Nortier, un Desforges, un Grucé, un Portille, un Machault, voire un Casai, sans que leurs conversations lui eussent, non pas appris, mais fait soupçonner bien des choses. Son esprit très droit s était ainsi arrêté à une conception simpliste de la société. Les femmes se divisaient pour elle en deux classes, les hoimêtes et les autre». Incapable de se représenter dans leur réalité physique les traits qui distinguaient ces

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autres, elle les définissait dans sa pensée des femmes obligées de mentir. Elles trompaient. Elles trahissaient. Voici donc que cette idée de mensonge, avec tout ce que ce mot comportait pour sa loyauté de dégradation avilissante, commençait de s'associer à l'idée de cette mère idolâtrée jusqu'ici avec la plus aveugle, la plus fervente dévotion, et, au même moment, tandis qu'étendue à terre, elle agonisait de cette double souffrance, vme troisième blessure s'ouvrait en elle, dont la peine se fit tout d'un coup si aiguë, si lancinante, qu'elle se redressa sur ses mains, dévorée par cette nouvelle et suprême angoisse, l'allé venait de se demander quel sang coulait dans ses veines, puisque ce n'était pas le sang de Nortier ; quel homme avait été le complice de la faute de sa mère, — de qui elle était la fille?,.. Et, les yeux fixes, le buste en avant, elle se prit à répéter tout bas, comme si elle n'entrevoyait déjà que trop la réponse :

— « Qui est-ce?

Elle demeura ainsi — combien de temps?

elle n'aurait su le dire — à essayer d'y voir clair dans les pensées (jui tourbillonnaient dans son cerveau. A la fin de cette méditation, dont

l'intensité avait séché ses pleurs, elle se leva, elle vint au bureau posé dans un coin de la chambre où elle s'était si souvent assise pour écrire à ses amies des lettres, heureuses et confiantes, comme elle n'en écrirait plus jamais. Là, sur un petit paravent, à portée de sa vue, étaient suspendus, dans des cadres de cuir, d'argent ciselé, de vieille étoffe, les portraits des personnes qu'elle aimait. Elle en détacha un, parmi les autres, d'une main qui tremblait. C'était celui de San Giobbe, — un San Giobbe encore tout voisin de la jeunesse, avant la meurtrière épreuve de sa maladie et de son dépérissement. Elle vint se placer, cette photographie à la main, devant la glace, et, dans le reflet du miroir, trouble et comme fantomatique à cause du demi-éclairage de la chambre, elle se prit à regarder son propre visage, tour à tour, et celui de l'intime de sa mère, du familier de la maison, de l'ami qu'elle retrouvait dans sa mémoire associé à chacune des scènes de son existence. Des milliers d'impressions confuses qui dormaient en elle achevaient de se démêler à mesure qu'elle constatait l'étonnante ressemblance de ses yeux, de son front,

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de sa bouche avec ces yeux d liomme dans lesquels elle avait toujours rencontré tant d'indulgente tendresse, elle en comprenait Texpression à présent! — avec ce (Vont qu'elle avait vu soucieux ce soir à cause d'elle, pourquoi? elle s'en rendait compte à celle heure»; — avec cette bouche qui ne lui avait jamais dit que des paroles daffection, et elle devinait quelles autres paroles et de quelle autre affection ces lèvres de son vrai père auraient voulu prononcer et (pi'elles avaient tues!... Alors, une espèce de frémissement sacré s'émut en elle, où, pour (piehjues instants, la tendresse noya la révolte. Ses larmes, qui s'étaient arrêtées, recommencèrent de couler, mais douces cette fois, car elles jaillissaient du plus profond de son humanité, vers celui qu'elle n'aj)pellerait jamais " mon père ' , qui ne l'appellerait jamais <i ma fille '' , — et ses lèvres se posèrent sur le portrait, désespérément, lon.jyuement et pieusement.

A travers ce va-et-vient de sa sensibilité, remuée ainsi dans ses plus secrètes profondeurs, ces images de son enfance soudain évoquées par la contenq)lati()n du porti'ait de son vrai père

allaient devenir pour Béatrice le principe d'un nouvel éveil d'idées, auxquelles se mêlait maintenant un autre souvenir, celui de Gabriel Clamand, du jeune hommequ'elleaimait, — comme une jeune fille peut aimer. Les vir^jinales émotions d'un cœur de vingt ans sont délicieuses de ("raicheur, d'élan sincère, de spontanéité frissonnante; mais, il faut bien l'avouer, au risfjue de contredire ce touchant préjugé sur la force du premier amour dont tant de poètes se sont faits • les complices, ces émotions sont plutôt rêvées que vécues, plutôt désirées qu'éprouvées, plutôt pressenties que senties. Ce sont des annonces, des préludes de la passion. Ce n'est pas la passion. Il y manque cette brûlure directe de la réalité, cette invasion de l'être par la fièvre des sens et de l'âme à la fois. Enfin, la femme n'est qu'ébauchée chez la jeune fille. Les romanesques tendresses de celle-ci ressemblent à ces arbustes grandis de la veille, qui promettent, si les vents ne sont pas trop durs, la gelée pas trop rude, des efflorescences magnifiques. Ils ne sont pas assez racines pour tenir contre une tempête. Quelle place les douces et fines voluptés d'âme, goûtées par Béatrice auprès de (îabriel, pou-

vaient-elles garder dans un cœur que venait de mordre une telle souffrance, si positive, si âpre, si mêlée au plus intime de la chair et du sang ! En se rappelant le souci de San Giobbe ce soir, Béatrice s'était rappelé aussi ce projet de mariage, si tendrement caressé dans ses songes de ces dernières semaines. Gabriel s'était représenté à sa pensée, tel qu'ils s'étaient quittés après le déjeuner sur le perron du château, lui, montant dans la victoria préparée pour son départ, et se retournant au coin de l'allée pour la saluer d'un dernier geste, d'un dernier regard. Si elle devait ne pas l'épouser, cet « au revoir » était un « adieu « , et ni lui ni elle ne l'avaient deviné ! . . . Cette vision se doublait aussitôt d'une autre, de celle de Gabriel apprenant ce mariage, et avec quel rival! Qu'il serait malheureux et comme il la mépriserait!... Oui, mais ce perron même, sur le seuil duquel ils s'étaient quittés ; les arbres de ce parc, sous les blonds feuillages desquels ils s'étaient promenés ; cette allée au tournant de laquelle avait disparu la victoria, cette Victoria, le cheval qui la traînait, le cocher qui la conduisait, la fourrure que le jeune homme a\ ait posée sur ses genoux, — à qui donc était

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tout cela ? Béatrice entendait la voix impitoyable du maître : « Tout est à moi, à moi, à moi...» Ces aspects des choses associées à sa jolie espérance, le gracieux décor dans lequel son innocent roman avait déroulé ses naïves scènes, — tout, oui tout avait été payé par l'homme d'affaires... L'horrible phrase : « Voulez-vous que je vous dise le chiffre? » résonnait de nouveau à l'oreille de l'enfant adultérine, et les mots ; i< Vous n'êtes pas ma fille. » A l'idée de cette dette, contractée, en effet, envers le mari de sa mère, à son insu, le souvenir de Gabriel s'effaçait, s'abolissait dans son cœur. Il n'y avait plus de place dans ce malheureux cœur que pour la révolte contre cette révélation que l'on n'aurait pas dû lui infliger ainsi, et le cri de la première minute lui revenait aux lèvres, ce : « Que lui ai-je fait? » d épouvante et de stupeur!... — Ce qu'elle avait fait au mari de sa mère? Elle le comprenait maintenant, elle existait, et la sensation de la haine dont elle était l'obj et, par cette seule existence , la faisait frémir depuis la racine de ses cheveux jusqu'à l'extrémité de ses pieds, comme si des meubles, des bibelots, des tentures, de tout ce luxe épars au-

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tour d'elle et donné par lui, un effluve de cette haine eût émané — physiquement.

Dans des crises comme celle que traversnit la jeune fille, pendant cette interminable nuit, toutes sortes de raisonnements se développent dans l'intelligence, offrant une solution, puis une autre, combinant les deux, échafaudant une troisième. En réalité, c'est la portion la plus profonde de notre être, et la plus inconnue de nous-mêmes, notre " inconscient » , comme disent les philosophes dans leur terminologie, pédantesque mais irremplaçable, qui finit par décider de notre volonté dernière. La ressemblance de Béatrice et de son vrai père ne mentait pas. L'hérédité de la physionomie annonçait riiérédité de toule la nature. San Giobbe — sa fidélité à une liaison prolongée à travers toute la vie l'attestait seule — n avait rien de commun avec le ty[)e ordinaire du viveur qui v< travaille dans les femmes du monde » , comme eussent dit, dans une autre terminologie, cesautres philosophes (Ml habit noir, le baron Desforges et Casai. A l*aris, et dans ce monde des oisifs où les occupations extérieures sont toutes les niènies,

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toutes égalenienl frivoles et insijjnifiantes, les originalités des natures sont bien difficiles à discerner. Elles existent pourtant. Tel habitué des Cercles les plus choisis est, comme un Portille ou un Longuillon, une âme de boue, et qui mériterait la terrible épigramme de Rivarol, parlant d'un capitaine des gardes, traître au roi dans la nuit du5octobre: «Lasséd'untrop longdéguisement, ce grand seigneur, » dit le pamphlétaire, « revêtit enfin, pour fuir, 1 habit de son laquais. » Tel autre, au contraire, et c'était le cas de San Giobbe, a dépensé sa jeunesse en puérils triomphes de sport, qui avait en lui et qui a gardé jusqu'à la fin une âme de noblesse et de chevalerie. Le gentilhomme de Bergame, venu à Paris par désœuvrement, et aussi pour l'enfantin motif de « boutonner » les premiers tireurs des premières salles s'était retrouvé, dans son attachement pour la jolie Madeleine Nortier, le romanesque etpassionné cavalier servant de son pays, un parfait représentant de cette sorte d'amoureux, pour qui un engagement de cœur devient l'affaire unique de la vie. Peu parleur, ne s'étant même pas laissé effleurer par l'ironie française, totalement dépourvu de vanité, mais apportant

à ses moindres actions le sérieux profond de l'Italie du nord, que l'on pourrait définir nune simplicité forte » , il avait vraiment fait de celte aventure si vulgaire — une liaison avec une femme du monde à Paris — quelque chose de rare, par son respect pour ses propres sentiments, parla vérité de son attitude dans la plus fausse des situations, enfin par un singulier et indiscutable pouvoir de dignité personnelle. Gomment avait-il choisi, pour objet de cette dévotion, quelqu'un d'aussi prosaïque au fond qu'une poupée delà mode, telle que celle-ci, et dans une situation sociale bien peu propice à des émotions profondes? Cette inconséquence était la preuve qu'il y avait en lui du Don Quichotte, comme chez tous les grands amoureux peut-être, un coin chimérique de natif idéalisme, — autant dire, avant tout et par-dessus tout, de la fierté. Cette fierté foncière, il l'avait transmise à sa fille, et celle-ci, dans le désarroi d'àme où la jetait le dur traitement d'un homme impitoyable, allait trouver là son point de résistance, le fixe appui où se poser.

— « // a raison, » se disait-elle, couchée dans son lit, après ces premiers éclats de douleur,

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toute lampe éteinte, afin de ne plus subir la vue de cet ameublement somptueux qui lui faisait mal, et elle revoyait, et elle entendait Nortier. « Tout est à lui. Voilà vingt ans que je jouis de son luxe. Ja dois payer. Je dois... » L'énergie intime de son être se tendait dans cette syllabe d'obligation : « Il a une raison d'intérêt, extrêmement importante pour lui, " et elle se répétait les termes mêmes de l'homme d'affaires, "à ce que j'épouse M. de Longuillon. Quelle raison? Quel intérêt?... Est-ce que cela me regarde? Si je devais une somme d'argent à quelqu'un, est-ce que j'aurais le droit, quand il me la réclamerait, de lui demander pour quel usage? Je m'acquitterais, voilà tout. Il fautm'acquitter... Ille faut. « Et elle reprenait : « Je dois. Je paierai. ■>■> Puis, comme elle était jeune, qu'elle s'était vue, dans cette même journée, au bord du bonheur, avec un horizon devant elle d'un si doux mariage, et que l'attaque avait été si foudroyante de soudaineté, ses puissances de jeunesse et d'amour avaient des sursauts de rébellion. Un moment elle pensa : « C'est trop injuste! Du jour où il a su, c'était lui qui devait nous chasser, ma mère et moi. . . Pourquoi ne l'a-t-il pas fait?. . . » Cette

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sensibilité magnanime n'était pas même capable de soupçonner les sinistres calculs d'une sensibilité venimeuse comme celle d'un Nortier. Que pouvait-elle se répondre, sinon qu'il n'avait pas voulu d'un scandale, et à cause de quoi? — Tout naturellement elle rencontrait le motif que donnaient aussi, on l'a vu, les quelques braves gens du grou[)e de Malenoue. — 11 avait une autre fille : u C'est pour ma sœur qu'il s'est tu,!' se dit Béatrice. « Alors, pourquoi menacet-il de parler maintenant?... G est tout simple. Ma sœur est mariée et à 1 abri...» Et des projets insensés lui traversaient la tête : " 8i je me sauvais du cbâteau, si j'allais cbe/ Françoise, " on se rap[)elle (pic (; était le nom de cette so'ur, « tout lui conter, la sii|)pli(!r de parbir à son père, car il est son vrai père à elle, d oblciiir (pi'il n'exige pas de moi cette condition... Chez Françoise, mais lui dire quoi?.. . Que maman. . . >: llien que de concevoircette hypothèse donna un Irisson de remords à reniant de la laute. Oh ! non, tout, tout, plutôt que de porter à cette scrur le coup dont clic a;;onisait elle-même, cette révélation de la honte de leur commune mère! Kt ses raisonnements recommencèrent de courir

dans le sens de racception et du sacrifice. L'association de ses pensées, en lui représentant le mariage de la comtesse d'Arcole, fit surgir devant son esprit l'idée de contrat et celle de dot. Une évidence lui apparut : l'impossibilité de recevoir ce nouveau bienfait. Elle s'aperçut mariée à Gabriel Clamand, arrivant dans la vieille maison familiale qu'il lui avait destinée, — la maisonqui n'avait jamais été vendue, — y apportant, elle, un argent souillé, 1 argent de cet homme cjui l'avait traitée ainsi, et celte hypothèse lui infligea le même frisson de remords... Mais si elle allait à Gabriel, si elle lui demandait de la prendre sans dot, sans cette fortune qui n'était pas la sienne?.. Non, il faudrait encore parler de sa mère... Et, toujours aheurlée à cette impossibilité de s'échapper de l'impasse où elle se sentait acculée, parla haine de Norlier, sans vendre cette mère, la noble enfant revenait à cette immolation où sa fierté trouvait l'unique revanche qui lui fût permise. 8i elle acceptait de se soumettre à l'injonction de celui qu elle avait cru son père, et qui n'était que le plus implacable créancier, alors, l'argent de cette dot ne lui serait pas versé, à elle. Il serait versé à

l'homme que ce créancier aurait lui-même choisi. Son existence dans ce mariage sans amour et imposé ainsi serait un martyre — Sans qu'elle s'en doutât, cette certitude de douleur l'attirait déjà. L'instinct mystique de l'expiation s'émouvait en elle et lui faisait apercevoir dans son malheur volontaire autre chose encore que l'acquit de sa propre obligation visà-vis de Nortier. Cette dernière phrase de leur entretien lui revenait : « Si c'est oui, je considérerai que vous avez payé la dette de votre mère avec la vôtre... '^ Au matin, et quand, après un court sommeil enfin goûté sur les cinq heures, elle rouvrit ses yeux, cernés par la fièvre de cette terrible première partie de la nuit, sa résolution était prise : « Ce sera oui, et personne au monde ne saura jamais pourquoi... »

POTR ACQUIT

Gomme tontes les jeunes filles qui ont^randi dans un milieu dont rahuosphèie morale les lait un peu sonlfrir, lîcalrice s'était beaucoup habituée à vivre snr elle-même et d'elle-même. Elle avait tonjonrs eu son quant à soi, mais quelle différence entre cette réserve dans les petites choses, qui permet à une femme de taire ses goûts personnels, de défendre le secret de sa sensibilité, de se prêter au monde sans s'y donner, et riiéroique tension de tout son être que cette nature blessée allait devoir s'imposer pour cacher la plaie qui saignait en elle, — et à quels yeux ! Cet héroïsme, elle en trouva pourtant la force dans le souvenir de la haine qu'elle avait lue sur le visage de celui

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dont elle portait le nom. Laisser savoir à sa mère ce que lui avait révélé cet homme, c'était la jeter toute vive eu proie à cette haine, Tenfant le comprit. Le sacrifice qu'elle avait résolu, jamais Mme Nortier n'y consentirait si elle en connaissait les vrais motifs. Une scène éclaterait entre les époux, qui aurait pour dénouement ce scandale que Béatrice voulait à tout prix éviter, et le déshonneur de cette mère si passionnément aimée. La jeune fille entrevoyait cette conséquence plus terrible encore : une crise mortelle dans la maladie dont était atteint son vrai père. 11 lui était sacré maintenant... Soutenue par le sentiment tra{]i(pie de cette double res])onsabilité, elleeutle courage, une fois levée, de marcher elle-même au-devant du danjjer, et elle entra chez Mme Nortier, comme elle faisait chaque matin, avec un sourire sur ses lèvres qui tremblaient uu peu. Elle savait d'avance qu'il se jouerait là, dans ce premier échange de regards, le coup décisif. Sa mère devinerait qu'il s'était passé quelque chose, l'allé la questionnerait. La courageuse fille avait pré[)aré sa réponse. Aurait-elle l'énergie nerveuse de la proférer?

— « Gomme tu es pâle !.. " lui dit aussitôt Mme Nortier. " Tu ne te sens pas bien?... »

— « J'ai passé une mauvaise nuit, » répondit-elle, et elle ajouta, presque à voix basse : « J'ai eu un entretien avec mon père hier soir... » Elle avait pu prononcer ces mots. Elle était sauvée.

— « Et tu n'es pas venue me le raconter tout de suite?... « demanda la mère. « J'ai cru que tu n'avais pas osé lui parler... »

— « J'ai eu peur de vous l'aire passer une mauvaise nuit, à vous aussi, » répondit la jeune fille.

— « Je pensais bien qu'il soulèverait des difficultés, » reprit la mère; "que t'a-t-il dit?... »

— " Des choses qui m'ont fait beaucoup penser, » répondit Béatrice... « Mais ce que j'ai constaté surtout, c'est qu'il ne veut absolument pas de ce mariage avec M. Glamand, comprenez-moi bien^ maman, absolument pas... Ce ne sont pas des difficultés, comme vous dites, c'est un parti pris irrévocable... »

— « Nous l'en ferons revenir, voilà tout, » dit Mme Nortier, " ne te tourmente pas... »

— (i Nous ne l'en ferons jamais revenir, ma-

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inan, » répliqua la fille, et elle eut Ténergie d'ajouter : " D'ailleurs, j'ai bien médité toute la nuit, et j'ai pris mon parti, moi aussi. Je viens vous demander de ne pas essayer de fléchir mon père... Je n'épouserai pas M. Glamand. .. »

■ — « Je crois rêver, » s'écria la mère, qui avait rejjardé sa fille avec une curiosité (grandissante, tandis que celle-ci formulait cette déclaration. " Qu'est-ce que cela signifie, après la façon dont tu m'as parlé hier matin? "

— « C'est qu'hier matin je ne me rendais pas compte des sentiments vrais de mon père, » dit IJéatrice. « Vous le connaiss(;/. En admettant que vous arriviez à vaincre son opposition, il aura toujours quelque chose dans le cœur contre mon maria(|e... Me marier dans ces conditions-lîi, je ne le veux pas. Je ne serais pas heureuse... »

— « Et ton père ne t'a pas parlé d'un autre projet de mariage? » demanda Mme INortier, après un silence.

— (i Avec M. de Longuillon? Oui, maman. .. »

— <( Et tu as répondu ?. . . •>■>

— a J'ai demandé à réfléchir, et j'ai réfléchi... Si INI. de Loiigiiillon me demande, je l'accepterai... »

— « Tu ne feras pas cehi! » s'écria vivement la mère ; c'est de la folie ! . . . »

— « C'est de la raison, maman, » dit Béatrice. « Cette conversation avec mon père m'a ouvert bien des jours sur 1 avenir. M. de Longuillon appartient à une très grande famille. Mon père tient à cette alliance. Il a tant travaillé pour moi! Je lui dois de lui donner cette satisfaction. .. »

— " Il m'avait promis de te consulter?... » fit Mme Nortier.

— " Il ne me force pas à ce mariage avec M. de Longuillon, maman, il me le demande. »

La physionomie de Béatrice avait exprimé, durant toute cette conversation, tant de fermeté dans tant de tristesse que Mme Nortier n'insista pas. Elle sentait trop le mystère, et elle en avait peur. Quels arguments avait employés son mari pour retourner ainsi ce cœur d'enfant qu'elle savait si sincère, si fidèle, si peu accessible à la misère des vanités so-

lis UN HOMME D'AFFAIRES

ciales? Cette question, elle se la posa d'abord à elle-même, en vaquant aux soins de sa toilette, que sa préoccupation rendit moins longs qu'à l'ordinaire, puis elle la discuta avec San Giobbe, sur qui elle s'était, depuis des années, habituée h s'appuyer dans les instants de trouble. Elle avait avec ce vieil amant, devenu son vieil ami, cette complète intimité d'esprit qui semble un si doux privilège de la vie conjugale. Mais Mme Nortier ne vivait-elle pas avec San Giobbe connue avec un mnri, dans une union de tous les jours, de toutes les heures, quelquefois, comme aux eaux, ou ici à la campagne? N'était-elle pas arrivée à s'estimer de cette liaison unique, quand elle se comparait aux femmes de son monde, et à la multiplicité de leurs aventures? Son mari légal, que toute jeune elle avait subi avec le secret dédain de caste d'une fille noble à qui ses parents ont imposé une mésalliance, lui était devenu un associé d'existence, le gérant, d'ailleurs fort habile, d'une espèce de raison sociale, où son apport, à elle, consistait à recevoir des visites et à en rendre, à figurer sur le devant de la loge Norlicr à l'Opcrn, dans des

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dÎTïers, dans des soirées. Comme on a vu, elle croyait connaître ce compagnon de parade, — prétendue connaissance qu'elle avait résumée, la veille, par cet axiome de manège : « Il ne faut pas lui taquiner la bouche !... » Et en causant avec San Globbe, elle émettait des hypothèses à peu près de la même force comme lucidité :

— « Il la intimidée, en lui faisaut croire qu'il ne consentirait jamais à ce mariage, et la pauvre petite l'a cru. Il n'a jamais qu'un procédé. Il est dans la vie comme au poker, il bluffe toujours... 1)

— « Vous voyez que j'avais raison en vous disant que Firmin avait quelque chose hier soir, 1) répondit l'amant. « C'était la mine d'un homme qui médite un mauvais coup. Il n'a jamais aimé Béatrice. Il a des doutes sur cette enfant, je vous l'affirme... Il serait deux fois content de la marier à Longuillon, — une première fois pour la principauté future, cela, je vous l'accorde; — l'autre fois pour contrarier son inclination... Mais qu'a-t-ilpu inventer pour la décider?... » Puis, après un instant de réflexion, le subtil Italien conclut : « Il aura

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calomnie Gabriel Clamancl, et elle ne veut pas vous le repéter, par un scrupule de délicatesse qui lui ressemble, mais je ^"ais bien le savoir... Ne lui parlez plus avant moi, seulement. Elle se défierait. "

La diplomatie de cet homme aussi fin qu'il était brave et romanesque devait échouer auprès de la A'olonté réfléchie de la jeune fille, comme avait fait linsislance toute simple de la mère. 11 avait pris le bras de Béatrice après le déjeuner, — quelle dillérence, pour tous les trois, entre ce repas, man(]éprcs(|ue en sdence, ou en causant de choses si étrangères à leurs pensées, et celui de la veille, (juand Gabriel Clamand était là, rayonnant d'esj)érance comnuinicative ! — C'était un peu sur fimpression de ce contraste que San Giobbe comptait pour faire s'ouvrir le cœur de Béatrice, si étrangement et si soudainement relermé. La mère les avait quittés. Se voyant seul avec sa fille, il la conduisit doucement jusqu'à lalléc par où ils étaient rentrés de leur promenade du matin, la veille, afin que ce souveuir latlenclrit davant;i(]e. Le ciel était, comme la veiHc toujours, du bleu \c. jdiis clair, il travers les rciiillaj'es dores

OU roussis des arbres. Les cygnes nageaient de leur même mouvement souple et heureux sur le " miroir d , et les sveltes tourelles de Malenoue se détachaient presque en rose sur le fond fauve des massifs du parc. Tandis que San Giobbe et Béatrice faisaient quelques pas en silence dans la belle avenue de hêtres qui longe la pièce d'eau, le visage de celle-ci exprimait bien un attendrissement, en effet, mais à cause de ce qu'elle savait à présent. Ce premier léte-à-tête avec son vrai père était une épreuve aussi redoutable que sa conversation du matin avec Mme Nortier. Toutes sortes d'émotions contraires l'agitaient et lui mettaient des larmes au bord des yeux, l'aveu de sa misère intime au bord des lèvres. Elle éprouvait à la fois pour l'homme dont le bras vieilli serrait son jeune bras une affection si passionnée et un si douloureux éloignement! Elle frémissait dans sa société, en ce moment, de honte tout ensemble et de pitié : — de honte, comme un être pur qui se trouve engagé dans un coupable mystère, et qui se sent devenir, malgré son innocence, le complice de la faute où il est mêlé ; — de |)itié, car ce malade dont elle entendait

122 UN HOMME D'AFFAIIiES'

le souffle court, au pas de qui elle ralentissait son pas, dont elle mesurait ainsi presque mécaniquement la faiblesse, c'était son père. Elle subissait cette appréhension de Taccident (|ui se développe jusqu'à devenir une véritable phobie chez ceux qui soignent des jjersonnes atteintes de troubles au cœur. Ce fut cette pitié qui l'emporta en elle, et qui lui donna la force d'éviter à cet organisme épuisé une secousse qui l'eût aclievé, là, peut-être devant elle.

— « Ainsi, » commença San Giobbe, rompant le premier le silence, « tu as changé d'idée depuis hier. Ta mère me l'a dit... Et sais-tu ce que je lui ai répondu?... Que je n'y croyais pas... "

— « C'est cependant très vrai, je vous assure, » répondit-elle, en évitant le regard dont l'enveloppait son compagnon de promenade. Un autre petit détail lui faisait mal. Devant le monde, San Giobbe lui disait « vous » depuis qu'elle était une grande personne. 1mi tête à tête, ou quand la mère seule était là, il continuait de la tutoyer. Cette innocente privauté, (ju'cilc avait trouvée toute naturelle de la part d'uu vieil ami, la froissait durant cctie minute

UN HOMME D'AFFAIRES l'23

à une extrême profondeur. Mais comment le père l'eùt-il deviné. Et il continuait :

— « Il n'y a qu'une personne dont tu oublies de tenir compte dans ce changement de résolution... Je ne te demande pas de confidence, mais il est bien certain que Gabriel n'a pas fait cette démarche d'hier matin auprès de ta mère sans avoir cru y être autorisé, — sans y avoir été autorisé... par toi, » insista-t-il, « oui, par tes manières avec lui, par la sympathie qu'il a cru t'inspirer... Ce n'est certes pas un engagement que tu as pris à son égard... Mais comment s'expliquera-t-il que tu aies varié ainsi?... Que lui diras-tu quand tu le verras malheureux?... » Et en lui-même : « Si Nortier a calomnié Clamand auprès d'elle, " pensait-il, « son premier mouvement va être de repousser jusqu'à cette idée d'un chagrin possible de ce garçon... »

— « Cela me fera beaucoup de peine, « répondit simplement Béatrice. « J'essaierai de ne pas avoir d'entretien avec lui, et, s'il insiste, je lui répondrai la vérité : que j'obéis à qui je dois obéir... "

— " Et tu n'as pas peur qu'il ne s imagine

que c'est là un prétexte, qu'il ne se fasse sur toi des idées fausses? Est-ce que je sais? Qu'il ne croie, par exemple, que tu épouses M. de Longuillon pour son titre, afin d'être un jour princesse de La Tour-En^uerrand?... »

— « il est trop généreux pour me soupçonner d'une pareille bassesse, n répartit la jeune fille... C'était, ce cri, la preuve évidente que Nortier n'avait pas employé le procédé de lu calomnie pour la détacher de Gabriel. Mais c'était la preuve aussi qu'elle continuait de l'aimer. Quelle était alors la vraie raison de celle révolution d'àme? Le vrai père voulut croire que son amie y avait vu plus juste que lui, et que l'homme d'affaires avait, suivant l'argotique et intraduisible expression employée par elle, bluj'fé cette enfant. Il y a tant de moyens pour des parents d'impressionner une sensibilité vive et toute jeune, depuis le chagrin simulé jusqu'à la colère feinte, sans conq^ter l'attendrissement. Qui sait si Nortier n'avait pas fait croire à Béatrice qu'une alliance avec la famille La Tour-lMigucirand était nécossnire à ses affaires? Qui sait s il ne lui avait pas prc'tlit, en cas de refus de sa p;irl, un duel à uïorl enire (ihimand

UN HOMME DAFFAIKES r25

et Longuillon? Qui sait?... La seule hypothèse que San Giobbe ne pût pas même imaginer, c'était la réelle. Quoiqu'il commençât, avec les progrès de sa maladie, à redouter les profondeurs obscures qu'il découvrait dans le caractère de Nortier, la clef de l'énigme lui manquait. Il s'apercevait bien que cet homme avait des soupçons, mais c étaient des soupçons rétrospectifs, croyait-il, et, par conséquent, invérifiables, et qui laisseraient toujours place au doute, il ne se rendait pas compte que ces soupçons étaient des certitudes, et accumulées vingt années. Des vengeances comme celle que jNortier avait osé rêver et exécuter ne sont explicables que par une blessure renouvelée pendant des jours et des jours. Si observateur que fût l'amant, il avait été comme la plupart des amants. D'instinct, il n'avait pas cherché à lire tout au fond de la pensée du mari, et il s'en était tenu à celte idée commode que le mari, comme la plupart des maris, ne cherchait pas non plus à savoir la vérité vraie sur la nature exacte des relations de sa femme avec lui. Et puis, même dans l'état d'infériorité où sa déchéance physique le réduisait vis-à-vis de Nor-

tier, il continuait involontairement à mépriser celui-ci dans sa pensée, comme quelqu'un qu'il avait trop longtemps senti lâche devant lui. C'est pour cela que, dans son désir de préserver sa fille d'un mariage détestable, il finit par s'arrêter au projet (pi'il communiqua à la mère vers la fin de l'après-midi, quand ils eurent de nouveau tourné et retourné longuement leurs communes données sur 1 inintelligible volte-face de Béatrice :

— « Ce n'est pas sur elle qu'il faut agir, » dit-il à Mme Nortier, " c'est sur lui. Il ne nous bluffey(t pas, vous et moi. Je suis pour lui parler avant même qu'il ne la revoie, si c'est possible. Et c est possible, puisqu'elle s'est retirée pour se reposer jusqu'au diner. » La jeune fille avait prétexté, pour justifier cette absence, la lassitude de sa mauvaise nuit. " Nortier sera là vers les six heures et demie, comme d'habitude. En admettant que la démarche officielle ait été faite du côté Longuillon aujourd'hui, il ne peut pas avoir donné la réponse, puisrpie la petite, suivant ses propres expressions, a demandé à réfléchir. Nous allons le forcer à vider son sac, là, tout de suite. S'il voit (pic vous

êtes résolue, mais bien résolue, à vous opposer à ce mariage, il devra vous donner, enfin, ses raisons pour y tant tenir, et s'il vous répète qu'il laisse Béatrice absolument libre, il est pris. Vous la faites descendre, séance tenante. Vous le forcez à redire devant elle ce tpj'il a dit. Je suis là, comme témoin. Je ne lui permettrai pas de nier, et alors elle comprendra que cette conversation d liier au soir n'était qu'une comédie... »

— « Mais s'il ne veut pas laisser Béatrice libre?...» demanda la mère...

— « Alors, je vous répète qu'il devra dire ses raisons, » fit San Giobbe.

— « Mais s'il ne veut pas les dire?... » insistat-elle.

— « Il n en a pas le droit. Je ne le lui permettrai pas non plus! » s'écria-t-il, oubliant, dans l'ardeur de son sentiment paternel, ce qu'il avait éprouvé, la veille encore, son impuissance à tenir tête au père légal, et le déconcertement que celui-ci avait l'art de lui infliger — maintenant!

— « Calmez-vous, » interrompit son amie, inquiète de cette violence si funeste avec la

128 UN FIOMIME D'AFFAJIIKS

lésion qu'il avait au cœur, et elle avait ajouté, trouvant dans sa sollicitude le seul argument qui pût réduire cet homme si profondément irritable : « La lutte peut être longue. Il vous faut de la force pour m'aider, et vous savez que les émotions vous sont défendues... »

— <i Je serai calme pour elle et pour vous ! ... 15 répondit San Giobbe, et, de fait, quand, un peu après six heures et demie, — le train était en retard, — Norticr entra dans le petit salon du château, le tableau que rencontrèrent de nouveau ses yeux n'offrait pas les signes de tragique inquiétude aux(|ucls sa haine s'attendait. Il avait calculé, cruellement et coniplaisamment, que Béatiice, frappée au c(x'ur, ne pourrait pas taire son secret. Elle parlerait à sa mère, (pii parlerait à San (iiobbe. Ou bien ces f!eux-ci feraient les indignés vis-à-vis de lui, et il avait, dans une des deux enveloppes, montrées la veille à la jeune fille, de quoi les confondre : les j)botographies d'une di/aine de lettres de l'amant, dérobées, puis remises dans le coffret où Mme Nortier serrait sa correspondance. Ou bien, il les tiendrait sous ses regards, torturés d iiupiiétude, n osant pas parler les

premiers, épiant les traces de sa décision prochaine sur son visage, — où ils ne liraient rien. Au lieu de cela, Mme Nortier, assise, comme la veille, sur la soie à raies roses et blanches de la chaise longue en trois morceaux, s'occupait à relever, de la pointe du crochet, les dernières mailles du gilet destiné à San Giobbe. Ce dernier avait posé sur la table un fascicule de revue qu'il était en train de couper, quand, le bruit des roues au dehors avait annoncé l'approche de la voiture. Ce petit geste trahissait bien, ainsi que la physionomie de la mère, un peu de nervosité, mais qui n'avait rien de commun avec les prévisions du nouveau venu. Jouaient-ils un rôle concerté, ou réellement Béatrice avait-elle eu la force de se dominer assez pour que ni l'un ni l'autre n'eussent rien deviné? Les premiers mots que prononça Mme Nortier devaient, en révélant au bourreau l'héroïque silence de sa victime, lui produire une impression, non pas de pitié, — cette âme de proie, et encore durcie par la rancune, n'en était plus capable, — mais d'étonnement et, si l'on peut employer un pareil mot pour un pareil homme, de respect. La force seule im-

pose à la force. Parmi ses diverses combinaisons de haine, calculées avec une précision quasi mathématique, Nortier n'avait pas entrevu celte possibilité, qui bornait sa vengeance à une seule personne : que la jeune fille se tût et acceptât le pacte qu'il lui avait offert. Allait-il lui-même le tenir, ce pacte abominable? 11 l'était moins pourtant que son premier et sinistre projet, celui que le mariage avec Longuillon eût lieu, que la mère sût pourquoi et dût tout subir sous la menace d'un procès en séparation, et le vrai père pour le même motif.

— « J'ai des reproches à vous faire, mon ami, " avait commencé Mme Nortier, après l'échange des questions et des réponses de politesse ; « oui, » continua-t-ellc, « et je tiens à vous les faire tout de suite, avant que Béatrice soit descendue. Car il s'agit d'elle... »

— «Ah! " demanda-t-il, avec une froideur narquoise, « c'est sans doute à cause de notre entrelien d hier soir? «

— « Oui, » reprit la mère, « et je ne comprends pas que vous lui ayiez parlé comme vous lui avez parlé du mariage Clamand, alors que vous m'aviez promis de la consulter, c'cst-à-

Ui\ HOMME D AFFAIRES 131

dire de la laisser libre... Vous en êtes témoin, San Giobbe?... »

— « J'en suis témoin, » répondit celui-ci.

— " Mon cher San Giobbe, » répartit Nortier, « j'apprécie beaucoup votre dévouement et votre amitié. Mais permettez-moi de vous demander de nous laisser régler seuls, Mme Nortier et moi, une question qui regarde noire fille. . . Vous me pardonnerez, si je vous froisse, » ajouta-t-il, en arrêtant de la main une réponse du malade, qui avait affreusement pâli, et en soulignant encore par une affectation de courtoisie sa cruelle épigramme : « Je n'en ai pas lintention, je vous assure... «Puis, s'adressant de nouveau à sa femme : « En quoi ai-je manqué à ma promesse? Est-ce que je n'ai pas consulté Béatrice? Est-ce que je ne la laisse pas absolument libre?... Expliquez-vous... i>

— « Ce n'est pas vrai, « fit Mme Nortier, avec une vivacité très imprudente dans ce moment de crise aiguë de son ménage ; mais 1 insolence de son mari vis-à-vis de son ami avait achevé de l'exaspérer. " Non, ce n'est pas vrai, » insista-t-elle. « Je ne sais pas ce que vous avez dit à Béatrice. Elle ne me l'a pas répété.

132 UN HOMME n'AFFAIRES

Mais ce que je sais, car je connais ma fille, c'est qu'elle aime Gabriel Clamand, et que vous vous êtes arrangé pour lui faire épouser Longuillon, qu elle n'aime pas, et qui la rendra horriblement malheureuse. Ce que je sais, c'est que si vous l'aviez laissée libre, elle suivrait son cœur. Elle ne le suit pas. Gomment vous y êtes-vous pris pour la contraindre? Voilà ce que j ai le droit de connaître, moi, la mère. Vous entendez, le droit. 11 s agit du bonheur de mon enfant. Je ne la laisserai pas sacrifier toute sa vie de femme à votre vanité, car il n'y a là, pour vous, qu'une question de vanité, pas autre chose... Vous êtes le père d'une comtesse qui sera duchesse. Vous voulez être le père d'une marquise qui sera princesse... Rien de plus. Ce n'est pas avec cette raison, je suppose, que vous avez persuadé Béatrice... Non. Vous ne l'avez pas persuadée, vous l'avez forcée. Je l'ai senti. Je le sens. Gomment? Je veux le savoir. >»

— « Vous avouerez, » répondit Nortier sans quitter son ton d'ironie glacée, « que je suis singulièrement bon enfant de permettre que 1 on me parle ainsi (fiez moi. Oui ou non, »

UN HOMME DAFFATÎÎRS 133

demanda-t-il en s'avançant sur sa femme, qui recula devant l'éclat et la dureté de son regard, « Béatrice est-elle ma fille? Et s'il me convenait de lui défendre un mariage, en aurais-je le droit, moi aussi, puisque vous avez prononcé ce mot? Il me semble qu'il y a un certain article du C4ode qui dit clairement qu'en cas de dissentiment entre les époux sur ce sujet, c'est la volonté du père qui commande... J'ajoute que si Mlle Nortier, tout à l'heure, en notre présence à tous deux, me déclare qu'elle ne veut point épouser M. de Longuillon, — qui m'a fait demander sa main, entre parenthèses, officiellement, aujourd'hui même, — elle ne l'épousera point... Par conséquent, je n'entends pas user de mon droit, mais j'entends aussi que vous, et ceux qui vous donnent des conseils de révolte, sachiez bien que je le connais, mon droit, sur ce point comme sur tous les autres... » Il avait, en prononçant cette dernière phrase, regardé San Giobbe, qui, instinctivement, le voyant marcher sur Mme Nortier, avait fait un pas en avant. L'allusion était si directe, l'insulte de ce regard si provocante, que l'ancien homme d'épée, très chatouilleux sur le point

134 UN Ho:m:MK D'AFFAIRKS

d'honneur, ne put se contenir davantage, et il demanda :

— « Est-ce pour moi que vous venez de dire cela, Nortier?... »

— (1 C'est pour vous, )> répartit le mari.

Le visage de San Giobbe pâlit plus profondément encore, il esquissa un geste, puis sa main, à demi levée, retomba en se crispant. L'émotion de cette scène lui donnait une de ces crises où il sentait comme un couteau aigu s'enfoncer dans sa poitrine et sa vie s'arrêter. Il dit, d'une voix à laquelle le souffle manquait : " Ah! vous ne m'auriez pas parlé ainsi autrefois... » Et il se laissa choir sur une chaise, en ayant pourtant la force, malgré son atroce douleur, de mettre le doigt sur la bouche, pour supplier son ennemi de se taire. Il venait de voir Béatrice entrer dans le salon. Avait-elle, sur le point de franchir le seuil, hésité un instant et, malgré elle, écouté les terribles paroles échangées entre les deux hommes? Ou bien comprit-elle, à voir les trois interlocuteurs en face les uns des autres, qu'une scène trag'ique venait d'avoir lieu? Elle était, elh^ aussi, pres- (jue livide, mais résohie. Elle mar(;ha vers le

groupe, maintenant silencieux, de sa mère, du mari et de son vrai père, et elle dit, s'adressant à Mme Nortier :

— « Je devine que vous êtes toujours dans la même erreur, maman, et que vous croyez qu'o/i veut me marier contre ma volonté... d Son courage n'alla pas jusqu'à donner le nom de père à Nortier dans cette minute, la première où elle le revît, depuis leur entretien de la veille. « Je vous ai déjà dit que ce n'est pas vrai. C'est moi-même qui me suis décidée, après m'étre bien interrogée, à refuser M. Clamand, s'il me demande, et à accepter M. de Longuillon... Vous m'avez laissée parfaitement libre,» continua-t-elle, en se tournant vers Nortier. " Vous m'aviez donné ces vingt-quatre heures pour réfléchir. . . Elles sont écoulées ou presque. Et voilà ma réponse... Vous voyez, maman, que personne ne me force, et vous aussi, bon ami... » Elle s'adressait, cette fois, à San Giobbe. Celui-ci esquissa derechef son geste impuissant de tout à l'heure, et, au lieu de répondre à Béatrice, il dit, mettant fin à une explication dont la souffrance dépassait ce qui lui restait de forces :

— « Je VOUS demande pardon. Je ne me sens pas très bien en ce moment. Il faut que je me repose dans ma chambre... Ce n'est pas la peine d'envoyer chercber le docteur... Dans un quart d'heure la crise sera finie... »

Il se dressa sur ses jambes, si faible qu'il dut prendre le bras de Mme Nortier, debout auprès de lui. Celle-ci, toute tremblante encore, l'aida cependant à gagner la porte, et Béatrice, restée seule avec riiomme d'affaires, lui dit, en le regardant, à son tour, comme il avait regardé sa femme, d'un de ces regards qui dardent le jet d'une irrésistible volonté :

— « Laissez-le mourir tranquille, monsieur. Nous sommes quittes envers vous. C'est vousmême qui avez voulu le marché. Exécutez-le, du moins, puisque je paie tout... "

Et, cette fois, quelque chose de plus fort que son orgueil et que sa haine obligea Nortier à baisser les yeux.

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