‹ Un homme d'affaires; Dualité. Un réveillon. L'outragéChapitre 4 sur 10 · UN HOMME D A FIA IKK. S · texte numérisé non relu

UN HOMME D A FIA IKK. S

avait-il de quitter son rôle de mari complaisant, alors que les amants passionnés d'auticfois n'étaient plus que des amis"? C était un dilemme bien irréfutable, et qui pourtant ne les convainquait pas. CarMme Nortier, quoiqu'elle continuât de se dominer, n'arrivait pas à composer tout à fait son visage de blonde, resté transparent malgré les rides. Elle laissait deviner trop de préoccupation, pour que sa fille, qui la connaissait si bien, ne fut pas atteinte, elle aussi, par la contagion de cette crainte vague, comme éparse autour d elle. Il n y avait que le maître du château dont la physionomie ne portât point l'empreinte d'une secrète inquiétude. Installé au centre de la table, — sa table, — magnifiquement servie, car il prati- (juait, même dans la plus stricte intimité, l'ancien adage, le " Lucullus dine chez LucuUus " des vrais parvenus, ses yeuv erraient sur le surtout d'argent ciselé — du plus pur style Renaissance, comme le château — qui occupait le milieu. Ils se reportaient sur les tapisseries de la même époque, dont les personnages, hauts comme nature, garnissaient les panneaux de leurs silhouettes pâlissantes; sur les voussures

peintes du plafond, sur les serviteurs en culotte et poudrés qui allaient et venaient autour des convives. Ils retombaient, ces yeux, toujours plus brillants, sur les (aces soucieuses de ses trois convives. La mère et la fille l'une en rose, l'autre en blanc, décolletées à demi, avaient l'ail" parées pour une fctc, avec leurs bijoux, la mère, de grande daine comblée; la fille, d'enfant déjà si gâtée ! Les énormes perles du collier de Mme Nortier luisaient d'un reflet tendre Vingt petits colifichets d'or et de pierres précieuses, rappelant tous quelque anniversaire : un mariage d'amie, un bal, un jour de l'An, éclairaient de gaieté la toilette presque trop simple de Béatrice, et sa ressemblance avec son vrai père, ce soir-là, dans le relicl" que donne aux traits la lumière électrique, était plus saisissante encore. Norlier regardait aussi celui-là, tragique de vieillissement précoce, dans son gilet blanc et son frac de soirée. C'était un tableau d'intérieur disposé à souhait pour quelque peintre des élégances modernes, un Béraud, un Gervex, un 1- lameng, et dont chaque détail flattait toutes les passions de l'homme qui avait là devant lui, dans ce décor de luxe insolent,

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cette femme, cette fille, cet ami. Cette somptuosité autour de ses moindres gestes, c'était la conquête sociale du plébéien, comme rendue concrète et palpable à ses sens. Cette femme de naissance noijie, qui l'avait tant humilié en le trahissant presque publiquement, il la tenait à sa merci. Cette fille, qui n'était pas la sienne, il allait la briser. Ce faux ami, l'amant affiché de cette femme, il le voyait mourir. 11 y avait là une de ces rencontres de toutes les circonstances que la destinée ne donne pas deux fois à un homme. C'était «son heure » , à ce patient et dur Beauceron, devenu, grâce au rapport exact de ses facultés à un certain milieu, un gigantesque brasseur d'affaires. C'était sa revanche, à ce mari trompé au vu et su de tout Pans. Le cruel honune en goûtait la plénitude avec une espèce d épanouissement de sa personnalité qui ne pouvait pas échapper à des attentions déjà en éveil :

— « C'est vrai, r dit Mme Mortier à San Giobbe, dans l'intervalle que l'on mit à passer de la salle à nuuiger au salon, » il a (juelque chose. Bah! C'est tout simplement (pi'il aura fait quelque gros coup à la Bourse... »

— « A moins que l'idée de la principauté de la Tour-Enguerrand ne lui tourne la tète, » fit San Giobbe. « Cela m'étonnerai t pourtant. Elle est solide, cette tête... »

— « Je vais bien le savoir, » reprit la mère, qui, aussitôt, laissant son ami et Béatrice causer ensemble, emmena son mari dans un coin de la pièce, et elle commença de lui parler à mivoix, avec l'insistance tour à tour insinuante et interrogatrice d'une femme qui veut arrachera son interlocuteur toutes ses objections. Elle se leva de cet entretien, prolongé pendant une heure, la physionomie à la fois excitée et rassérénée :

— « Ça été dur, » dit-elle tout bas à San Giobbe. « Mais vous aviez raison , c'est le titre évidemment qui le tente. Avant de répondre d'une manière définitive, il veut causer avec Béatrice. C'est trop juste... »

— « Et quand cela ? » demanda San Giobbe, qui regardait la jeune fille en train de préparer la table à jeux pour le bésigue que les époux Nortier et l'ami du ménage faisaient classiquement, en famille , quand il n'y avait pas d'hôtes au château. «11 retourne à Parisdemain

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malin, et elle est si nerveuse. S'il pouvait lui parler ce soir! »

— " Laissons-lui prendre son moment, »

répondit la mère, « il n'aime pas quou lui taquine la bouche. Je le connais... n

Elle devait avoir lieu le soir même, cette conversation entre Nortier et Béatrice, dont San Giobbe s'obstinait à croire, malgré ses pressentiments et ses observations, qu'elle serait favorable au projet de mariage avec Gabriel Clamand. Il en attendait un apaisement pour les nervosités de sa fille. — Hélas! S il en eût par avance deviné la véritable teneur, comme il eût souhaité qu'au contraire elle fût reculée, et que son enfant eût des jours et des jours ii vivre, dans ce trouble d'une amoureuse ingénue, tantôt ravie, tantôt inquiète, toujours pleine d'espérance! l']t celte femme, qui croyait connaître son mari, que n'eût-elle pas fait pour empêcher cet entretien de sa fille et de son mari, si elle eût prévu qu'en envoyant celte enfant à ce tête-à-téte elle 1 envoyait à un suj)plice qu'elle n'eût même pas osé imaginer ! Car ce fut elle-même qui à onze heures, et au mo-

ment de la séparation générale, dit à Béatrice tout bas : « Tâche donc de causer avec ton père maintenant. Il nous a rubiconnés. Il est de bonne humeur... Du courage pour Gabriel... » ajouta-t-elle en laissant la jeune fille seule avec Nortier sur le palier du premier étage, où elle et son mari avaient tous deux leur appartement, cljacun à une extrémité. Elle avait à peine disparu (jiie l'homme d'affaires, comme s'il eût entendu distinctement ce conseil chuchoté à l'oreille de Béatrice, disait à celle-ci :

— " J'ai à vous parler. Voulez-vous venir quelques instants chez-moi ? "

— « Oh ! oui, mon père! » fit-elle dans un élan de reconnaissance que l'autre arrêta d'un geste. Puis, calmement, froidement, comme il se serait rendu à un de ses conseils d'administration, il la précéda dans le couloir, jusqu à la porte qui donnait dans l'espèce de fumoir-bibliothèque qui précédait sa chambre à coucher. L'ayant fait entrer, il dit à son valet de chambre, qui l'attendait dans la pièce voisine, de se retirer et de venir le réveiller le lendemain à l'heure habituelle. Quoique cette ponctualité dans le détail de ses ordres de nuit ne présa-

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geât guère une explication tragique, son expression était si glacée, et, en même temps, son regard continuait de brûler dans cette face froide d'une flamme si inquiétante, que le cœur de Béatrice était comme serré à l'attente de ce qui allait se passer entre elle et cet homme. Il finit, après avoir bien vérifié et le départ du domestique et la solitude du corridor, par aller à un coffre-fort scellé dans le mur. Il en tira deux enveloppes, qu'il posa sur le bureau, puis, ayant fait à Béatrice, qui était demeurée debout, signe de s'asseoir, il s'assit lui-même à ce bureau, et il commença :

« — Votre mère m'a dit qu'elle vous avait parlé d'une demande en mariage dont vous ave/ été l'objet?... « Comme on a vu, il ne tutoyait jamais la jeune fille. Cette appellation cérémonieuse qu'il employait, d'ailleurs, aussi pour son autre enfant faisait, ou semblait faire partie du château de Malcnoue, de l'hôtel à Paris, de la chasse, de toute cette existence seigneuriale qui ne comporte pas les familiarités vulgaires. Pourquoi, à cette minute, ce " vous » usuel acheva-t-il d'angoisser Béatrice, qui répondit à voix basse :

— « Oui, mon père. »

— <i Elle vous a nomme le jeune homme, M. Gabriel Glamand?»

— « Elle me Ta nommé, » fit la jeune fille.

— " Il paraît, m'a-t-elle dit encore, qu'elle vous a trouvée disposée à ce mariage?... Hé bien ! C'est à cause de cela que j'ai tenu à causer avec vous ce soir même, pour que vous ne vous mettiez pas en tête des idées qui ne se réaliseront pas, et puis pour que vous ne vous .laissiez pas aller à montrer à un garçon qui doit nous rester étranger une sympathie qui pourrait vous compromettre. Vous n'épouserez pas M. Glamand... »

— i( Mon père » , s'écria Béatrice, « ce n'est pas possible que vous ayez pris cette décision sans m'entendre, quand il s'agit du bonheur de toute ma vie! Ce n'est pas possible que vous ne teniez pas compte de mon cœur!... Vous venez vous-même de me dire que maman vous a tout raconté, vous savez que M. Clamand n'est pas un indifférent pour moi, vous savez que je l'aime, » ajouta-t-elle en rougissant de tout son joli visage. « S'il y a une raison qui exige que je sacrifie cet amour, je suis prête à vous obéir.

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