D L'A LITE
que le grand principe du balancement des organes domine la vie psychologique, comme il domine la vie physiologique. Il y aurait ainsi, dans les distributions de notre énergie émotionnelle, un constant rétablissement d'équilibre. Inemployée sur un point, cette énergie se reporterait plus intense et plus active sur un autre. Une créature instinctivement fine, par exemple, que le hasard et ses propres fautes ont jetée dans une destinée qui brutalise cet instinct, trouvera en elle, quand les circonstances lui en donneront l'occasion, des réserves de délicatesse d'autant plus abondantes et plus profondes. N'est-ce pas l'interprétation quotidiennement donnée aux colères excessives où s'emportent certains êtres faibles, aux crises de sensualité que traversent les jeunes gens trop contenus? Et n'est-ce pas aussi une loi semblable que les anciens incarnaient dans le mythe de Némésis, celte distributri('c du sort égal, cette déesse des moyennes, symbole d'une mathématique morale aussi absolue que l'autre? Mystérieuse figure, effrayante pour les heureux, consolante pour les mallieureux, des inévitables compensations !...
J'écrivais tout à l'heure le nom de Guy de Maupassant. Un entretien avec ce compagnon de ma jeunesse, aujourd'hui disparu, comme cette jeunesse elle-même, fut justement la cause indirecte de l'épisode qui ma suggéré ces réflexions. Le patron du Bel-Ami m'avait dit jadis, au retour d une de ces croisières au cours desquelles il luttait contre le fantôme de sa propre folie, visible alors pour lui seul :
— « Quand vous chercherez un coin tranquille où travailler, allez donc à Rapallo sur la rivière de Gênes... C'est exquis, vous verrez, et comme on y est bien pour écrire ! . . . »
Pourquoi ce nom de Rapallo, si peu connu des touristes, me revint-il un jour de l'hiver dernier que, pressé de besogne et m'étant laissé
acculer par le temps, je cherchais un asile de « copie » ? Toujours est-il que le souvenir de cette lointaine conversation me fit prendre le guide et regarder la carte. J'étais à Nice, oii j'avais cru fuir Paris, et je l'avais retrouvé, sur la promenade des Anglais et autour de la place Masséna, plus affolé et plus affolant que sur les bords de la Seine. Je constatai que la petite ville vantée par Maupassant s'abritait dans l'anse d'un long promontoire, celui de Porto- Fino, — c'était une garantie contre le mistral; — (jue la marge de terre détachée le long de la muraille escarpée de l'Apennin se faisait à cet endroit un peu plus large, — c était une chance de belles promenades. Un astérisque accompagnait de sa recommandation discrète le nom de 1 hôtel désigné dans le guide comme dirigé par la signora Balbi, — c'était une probabilité d'un gîte passable. Ces trois raisons réunies, jointes à la nécessité du travail, suffirent pour que, dès le lendemain, je prisse place dans un des wagons du train qui, par Vintimille et Savone, gagne Gènes. Cette voie ferrée contourne tout le golfe à qui la vieille cité ligure donne son nom, à travers l'un des plus pittoresques paysages
de mer et de montajCj^nes qui se puissent rêver. Point de fleuves. Presque point de ruisseaux. Cet Apennin qui tombe à pic dans la Méditerranée ne permet guère que des cours d'eau se forment sur l'escarpement de ses pentes rocheuses. Dans ce sol desséché, les pins se rabougrissent en broussailles et ne dépassent pas de beaucoup les cystes, les lenlisques, les myrtes, chétifs arbustes aromatiques dont les âpres et maigres racines s'agrippent à même cet aride sol. Cette moutonneuse toison de maquis ferait la seule verdure de cet horizon rapproché, si parfois une cassure ne s'approfondissait en un ravin où frissonne le feuillage d'argent des oliviers, et si, à d'autres places, des gradins taillés par l'industrie des paysans à même la colline et garnis de terre végétale ne se paraient de citronniers et d'orangers, de figuiers et de châtaigniers. Les villages succèdent aux villages, étageant sur ces déclivités, par où s'achèvent les derniers contreforts de la grande chaîne italienne, leurs hautes maisons peintes de couleurs tendres. Quelque clochera jour les domine. Des barques sont tirées sur la plage, quand il y a une plage. Le plus souvent
l'abrupte tombée de la falaise dans la mer supprime toute grève, et l'absence de voiles dénonce alors la profondeur de ce golfe si dur aux pécheurs. Presque tous quittent ces parages sans fond pour s'en aller là-bas, en Corse, en Sardaigne, jeter leurs filets à coup sûr, tentés par cette lame dangereuse, qui déferle, si douce, si bleue, contre les rochers gris des petites criques. Cette rivière de Gènes dévale de la sorte, aussi sauvage, aussi rude que l'autre, celle de notre Provence, est voluptueuse et molle. Mais quand on est las, comme je l'étais, des jardins trop soignés, tro[) pareils à des serres, qui entourent les palais cosmopolites de Nice et de Cannes, cette sauvagerie et cette rudesse ont leur attrait. Ce n'était pas ma première excursion sur cette route de la côte ligure. Jamais je n'en avais mieux senti la grâce originale et farouche, et quand. Gènes une fois passée, puis Nervi, au sortir du long tunnel qui troue l'épaisseur du cap de Porto- Fino, j'aperçus, vers les quatre heures de l'après-midi, llapallo, tapi au bord de sa baie, entre le promontoire et la montagne, parmi les citronniers de ses jardins, j'éprouvai une im-
DUALITK 157
pression d'intime allégresse où il y avait de la détente nerveuse et de l'espérance. Mentalement je dis merci au souvenir de IMaupassant, et je pensai :
— « Oui, comme je serai bien là pour travailler, si l'hôtel a seulement ses fenêtres sur cet admirable cap... "
Il faisait mieux que de donner sur cette noble ligne de promontoire, cet hôtel que je redoutais un peu, sachant le génie des architectes modernes à gâter les plus beaux sites. Il était situé dans un palais jadis construit par quelque patricien de Gènes. Un blason de marbre se voyait encore, appliqué sur les balustres du balcon du premier étage. Il dominait de ses quartiers héraldiques et de son bonnet dogal cette enseigne d'une simplicité rassurante : « Albergo Balbi, (fia del Leone doro. » Un long jardin planté d orangers et fleuri d'œillets s'étendait par devant, clos de murs, et je n'eus pas plus tôt causé dans le bureau avec l'actuelle propriétaire de l'ancienne auberge du Lion d'or, que mon appréhension première acheva de se changer en la plus complète certitude
d'un heureux séjour. J'appris presque tout de suite que la si(]nora Balbi était une Française des environs de Lyon, venue en Ligurie très jeune à la suite de « malheurs de famille » , — il faut bien respecter les traditions, — et mariée par hasard à un négociant de Rapallo. Mais voici qui n'était pas une tradition : restée veuve avec une fdle à élever, elle avait eu le courage et l'esprit de prendre la gérance de cet hôtel, dont le maître venait de mourir. Depuis dix ans qu'elle dirigeait la maison, elle était arrivée à y établir partout un aspect d'ordre minutieux qui contrastait singulièrement avec le laisser aller des autres caravansérails prétentieux échelonnés sur la côte. Je l'entends encore me raconter son histoire en me montrant la chambre qu'elle m'avait choisie. Elle disait :
— « Ce qui me contrarie, c'est que je ne vois presque jamais de compatriotes... Il vous faut faire connaître Rapallo en France, monsieur. 11 vient des Anglais, des Allemands. Il ne vient presque jamais de Français. . . Pourtant je serais aux petits soins pour eux, — entendons-nous, autant qu'il est possible avec des domestiques
de ce pays ! Ils sont si paresseux... En ce moment nous avons ici une dame de Paris, une Mme de La Charme. Vous ne la connaissez pas? Ah ! monsieur, vous verrez quelle femme distinguée et comme il faut; elle me dit toujours : « Madame Balbi,]e ne reviendrai jamais «en Italie sans passer par Rapallo... Je ne « me suis sentie chez moi nulle part comme « ici... »
La signera Balbi avait mis à prononcer les mots « distinguée » et « comme il faut 5' une conviction si respectueuse, un accent si entendu! C'était la vraie bourgeoise française, désireuse de rester « dame » dans n'importe quel métier et de ne pas vous laisser ignorer qu'elle est née pour un sort plus relevé. Cette petite personne de quarante ans, replète et comme tassée sur elle-même, avec un visage un peu plat, des yeux d'un bleu gris sur un teint reposé, des cheveux châtains, séparés en deux bandeaux lisses sur un front assez large, la bouche serrée et judicieuse, me représenta aussitôt le type achevé d'une de ces ménagères comme j'en ai tant connu en Auvergne durant
KiO DUALITÉ
mon enfance. Une chaîne d'or très mince tournait autour de son cou et retenait une montre, passée à môme, entre deux des agrafes de son corsage trop tendu. Elle avait une robe de soie noire et de petites mitaines de couleur bise à ses mains, L'Italie n'avait pas plus mordu sur elle, malgré ses longues années de séjour, que si elle n'eût jamais quitté la province natale. Cela me suffit pour me dessiner en pensée une image analogue de cette Mme de La Charme, échouée dans cet hôtel paisible, — quelque veuve de nouveau, établie à Paris, mais continuant à y vivre comme dans sa province, elle aussi. J'ai encore tant connu ce type ! Je la voyais échangeant des visites avec la padrona, régulièrement, longuement, cérémonieusement, comme si elles n'eussent pas habité sous le même toit, l une en pension chez l'autre. Je devinais d'après 1 épigramme que Mme Balbi avait décochée au service italien quel feu roulant de critiques mes deux compatriotes dirigeaient contre la terre d'exil où elles se trouvaient reléguées, celle-ci par son métier, cellelà sans doute par sa santé. Egayé par ces deux images, avec quelle joie je monologuais, je me
DUALITE Kil
le rappelle, et je disposais sur une table plus large que j'avais demandée à l'obligeante Lyonnaise — la table de la sacro-sainte « copie >' ! — mon papier, mon encrier, ma plume et les quelques volumes qui ne me quittent guère ; les Mémoires de Gœthe, un Marc-Aurèle, un tome de Le Play, un de Balzac, un de Stendhal, un de Taine.
— « Quelle chance, » me disais-je à mivoix, « qu'il n'y ait qu une de nos compatriotes ici, et que ce ne soit pas une donneuse de diners à prétentions littéraires! Ces choses arrivent cependant. Cette fois, je suis à l'abri... » Je répétai tout haut avec un délice inexprimable ce mot magique : « à l'abri... o et je m'hypnotisai à regarder le jour qui finissait de s'éteindre sur le golfe silencieux. A ma droite, la ligne naissante du cap de Porto- Fino, haute, sombre et semée de villas claires parmi les feuillages déjà fondus, se profilait sur un horizon couleur de safran, avec des dégradations de nuances qui du jaune tendre passaient presque au vert. A ma gauche, se développait cette magnitîque courbe du rivage, qui par Chiavari descend jusqu'à la pointe de
j(i2 DUALITK
Sestri Levante. Entre les deux, sous un ciel d'un bleu qui se fonçait jusqu'au noir, la mer s'étalait calme, à peine onduleuse, avec des tons de nacre glacée. Il courait dans l'atmosphère juste assez de brise pour enfler les voiles d'une barque de pêcheurs que je voyais s'ap procher du petit port en s'aidant des rames. Quatre gros bateaux à l'ancre, à forme basse et renflée de felouques barbaresques, découpaient leurs agrès noirs dans cet air immobile. Plus près de moi, les citrons couleur d'or pâle et les oranges couleur d'or rouge brillaient dans les branches des arbustes du jardin, et dans la ruelle voisine je pouvais voir, tant cette fin d'après-midi de janvier était douce, des femmes de Uapallo qui travaillaient à leur dentelle, assises devant leur porte, et un vieux cordier tresser une corde. Le clian\ re enroulé autour de sa taille et l'extrémité de la corde fixée à un poteau, il allait, à reculons, d'un pas lent, SCS doigts agiles occupés à natter les fibres informes. Ce dernier détail, en me ravissant par son pittoresque, acheva de me jeter dans un c!at de rêverie philosophique dont je retrouve la trace sur la page de journal ou j'ai
consigné le détail de cette arrivée et qui se termine ainsi :
" Soyo7is comme le cor^dier qui fait sa corde à reculons, sans voir où il marche, et sans voir non plus à quoi servira celle corde ainsi travaillée. — Penser à George Satid, à sa guérisonpar la nature, la solitude et l'acceptation soumise de la lâche.. . )•
Hélas! le séjour à Rapallo, qui s'inaugurait sur cette résolution diniiier, du moins dans son esjDrit de discipline, la vaillante ouvrière de Noliant, devait, comme tant d'autres, ne pas tenir les promesses de ce début. Cette fois, j'eus pour excuse à mon inconstance de volonté la force et 1 inattendu de l'impression, qui tout de suite me détourna de Futile travail et de la bienfaisante « copie " , pour me rejeter à cette curiosité de la vie réelle dont je suis encore la victime après tant de vagabondages, d'allées et de venues parmi les pays et les gens. Je sais si bien qu à un certain âge on a reçu des choses humaines toute l'expérience que l'on est capable de manij)uler, toute la matière qu'elles peuvent fournir à une énergie d'artiste ! La moisson est faite, bonne ou mauvaise. Il ne
nUALFli: 165
reste qu'à l'eng^ranger. Et puis, qu'une énigme sentimentale se dresse au détour du chemin, sous la forme d'une femme aux prunelles émueS;, au joli sourire, et j'oublie d'écrire pour m'engager de nouveau sur ce chemin que Dumas vieillissant appelait, non sans mélancolie, la Boute de T/ièbes. Cette route passe un peu partout, — je lésais trop aussi. — Mais comment deviner qu'un de ses carrefours devait être pour moi la salle à manger de cet hôtel perdu d'Italie, où je descendis le soir de mon arrivée, obéissant docilement à l'appel de la cloche réglementaire ; et je ne me doutais guère que je rencontrerais l'éternel sphinx à l'une des tables de ce modeste réfectoire — à trois francs par tête, sans le vin.
Modeste, certes, bien modeste; — mais cet industrieux esprit de finesse, si naturel aux Françaises de race autochtone et qu'annonçaient les yeux futés de la signora Balbi, s'y reconnaissait à vingt menus signes d'une installation soignée. Le linge était d'une irréprochable blancheur, l'argenterie étincelait. De petits festonnages de papier colorié paraient les
166 DUALITK
corbeilles trorangcs. Toutes les carafes et toutes les bouteilles avaient des dessous de verre, et la table d'hôte, celle où les voyageurs mangeaient en commun, était visiblement réduite à son minimum d'espace, afin de permettre la multiplication des petites tables séparées. Ces dernières encadraient toutes entre leurs quatre pieds un morceau de tapis dont la bordure noire, ourlée à l'aiguille, se détachait sur la pierre blanche du carrelage. Comme ce restaurant d'hôtel avait été jadis la salle de réception de la villa, le plafond était garni d'une vaste fresque à ornements stuqués que la sécheresse du climat n'avait pas trop dégradée. Le tout donnait à un endroit ailleurs si banal une jolie physionomie d'intimité qu'augmentait la gaieté d'un feu de bois dans une large cheminée, qui mêlait sa flamme à celle du gaz allumé dans des lampes en cuivre, reluisantes, elles aussi, de propreté,
— « Vous voyez, " me dit avec orgueil Mme Balbi, qui attendait ses hôtes pour présider clle-nuMnc ii la table commune, « j'ai du feu ici, comme en France. Ah ! monsieur, si vous saviez ce que j'ai eu de peine à leur faire
DUALrTI-: \C,1
construire une cheminée où Ton voie le bois... Pourtant, chez nous, tous les fumistes viennent (ritalie... Enfin, avec de la patience!... Voici votre table, monsieur, que je vous ai réservée comme vous le désirez... Tenez, voilà celle de Mme de La Charme à côté, et puis làbas celle du major général Gobay, un Anglais qui est avec sa fille... C'est la troisième année qu'ils reviennent... Nous n'avons ici, je vous le répète, que de la bonne société... C'est une grande consolation pour moi, quand j'ai ma demoiselle, aux vacances... Maison arrive. Il faut que je vous quitte. Vous permettez ? Umberto s'occupera de vous... »
J'étais descendu un peu trop tôt, avant quitté ma chambre au premier coup de cloche, sans savoir que l'on en sonnait un second. Je m'assis, en me réjouissant de cette avance qui me permettrait d'observer à mon aise les compagnons de hasard parmi lesquels j'allais vivre quelques jours, quelques semaines peut-être, et d'abord cet Umberto, ce factotum de la respectable veuve. C'était un de ces Italiens au visage subtil, avec des traits dessinés finement, en qui la diplomatie semble un don inné. Petit
KiS DIAUTI-:
et presque frôle, mais agilement découplé, il montrait sans cesse, en souriant, de belles dents blanches dont il était très fier. Des yeux noirs brillants, un teint mat, une voix douce, lui donnaient une allure de joli homme à laquelle la patronne ne paraissait pas insensible. Cette Anne d'Autriche de table d'hôte avait-elle pour ce Mazarin d'office de secrètes complaisances? S'il en était ainsi, le prudent Undjerto ne l'a jamais laissé deviner. J'incline à croire qu il n'en était pas ainsi, et que ce jjarçon, de dix ans plus jeune que la veuN e, avaitpour politique d'amener sa sensible patronne au mariage. Y est-il arrivé depuis? Quelque jour, je ne manquerai pas de m'arréter à Rapallo pour savoir l'issue de cette campagne matrimoniale, qui consistait pour l'heure en un zèle empressé auprès des visiteurs auxquels la signora baibi paraissait tenir. Que de mal il se donnait, toujours souple, toujours souriant, poiu' apporter des assiettes chaudes à point, du café qui n'eût pas trop bouilli, des oranges choisies, et qu'il pût recommander comme mûres en les montrant de son doigt où brilhiicMit deux grosses bagues en doublé avec d'énoiines pierres en
. DUALITK KiO
slras ! Une autre de ses élégances consistait dans une é|)lngle assortie à ces bagues. Il la fichait dans une cravate à nœud droit, et, comme il était en deuil de son père, son taux col et ses manchettes s'achevaient par un large bord noir, appliqué sur le blanc du linge, qui prenait ainsi un aspect comiquemcnt macabre.
— « Monsieur, v me disait-il en me présentant la liste des vins et en me recommandant le montepulciano avec le plus caressant zézaiement, " vous verrez que la cuisine est très bonne ici. Vous aurez, ce soir, une soupe à la pavese, du poisson qui était vivant il v a une heure, c'est moi qui l'ai pris au pêcheur; un rôti d'agneau et, pour vous, des grives... C'est moi qui les ai chassées hier... On m'appelle le Tanghen. C'est un mot génois pour dire leste. . . Vous m'excuserez, il faut que j'aille regarder à tout le monde... »
Les convives commençaient en effet d'entrer les uns après les autres, et Mme Balbi, debout devant sa chaise, au haut bout de la table, les accueillait d'un geste à la fois engageant et cérémonieux. Il y avait là une quinzaine
170 1)1 Al.iTE •
d'hommes et de femmes, appartenant tous et toutes à la race anglaise ou germanique. Presque tous et toutes étaient aussi des gens âgés ou malades, aux gestes mesurés, à la voix volontiers abaissée, enfin, un vrai petit clan d' «honnêtes et discrètes personnes " , commo on disait dans les anciennes épitaphes. de quoi justifier les prétentions de la |)atronne à tenir une maison sans aucun rapport avec les autres hôtels des deux rivières, celle du ponant et celle du levant. Je regardais ces commensaux avec une curiosité déjà passionnée. Je croyais pressentir, tant l'endroit était singulier, du roman partout, derrière chaque physionomie, depuis celle de cette digne matrone en grand deuil, à (|ui la Balbi faisait les honneurs de sa droite, jusqu'à celle de cet Allemand de trentecinq ans, dont les yeux bleus si futés sous leurs lunettes d'or semblaient quêter parmi ces figures féminines une infortune à consoler et une dot à enlever. Et déjà mon imagination commençait de vagabonder autour des uns et des autres, quand le coup de foudre de la surprise la plus terrassante déconcerta soudain mes idées au point de me faire rester une
minute immobile, médusé par le couple qui venait d'entrer dans la '^alle à manger et qui s'arrêtait devant la table réservée officiellement à Mme de La Charme. Le cavalier était un jeune {rarçon de dix-neuf ans environ, très fin de tournure et de visaj^e, et que je n'avais jamais rencontré. Mais, dans la femme qui l'accompa- {;nait et qui prenait place en face de lui, dans cette soi-disant Mme de La Charme, célébrée par la Balbi avec une si complaisante déférence, je venais de reconnaître une des princesses du demi-monde parisien, une des plus élégantes parmi les grandes impures de l'époque, avec laquelle j'avais jadis dîné ou soupe quatre ou cinq fois du vivant d'un de nos plus vieux amis : François Vernantes. Il s'intéressait à elle par une espèce d'amitié attendrie et de pitié admirative, et il a laissé dans son journal intime un récit ému de leurs premières relations (1). — Mme de La Charme n'était rien moins que la toujours jolie, la toujours jeune Blanche de Saint- Cygne. Ai-je besoin d'ajouter que cette charmante femme n'a pas plus de droits h l'un des
(i) Ce récit a été pul)lié sous le titie de: Un Scrupule.
|7'J nUALITIi
deux titres qu'à l'autre et que les La Cliarme et les Saint-Gvgne n'ont jamais figuré que sur le Gotha de Cythère ! Elle s'appelle sur les registres de létat civil d'Ingrande, son pays, fout bonnement Blanche Ragot!
Oui, c'était bien, Mine de Saint-Gy{jne, aliàs « Tendresse et Malines », encore un de ses noms, inventé celui-là par sa spirituelle rivale Gladys Harvey à cause de la càlineric de ses manières et des folles dépenses de ses toilettes intimes. — Quoique douze années eussent passé sur elle et sur moi, depuis que nous nous étions vus, douze de ces années de Paris qui comptent double pour les femmes de plaisir et triple pour les ouvriers de lillérature. je devinai à 1 éclair de ses yeux bruns, quand ils rencontrèrent les miens, qu'elle m'avait reconnu, comme je l'avais moi-même reconnue. J'eusse trouvé si naturel qu ayant eu avec moi des relations si courtes et si anciennes, — nous nous étions à peine vus depuis la mort de François Vernantes, — elle m'eut absolument
oublié ! Il n'élail pas moins naturel que, retirée sous un faux nom dans cet liôtel de mœurs bourgeoises, elle ne se souciât pas de m'autoriser à la saluer. Le fait est que sa jolie tête ne s'inclina même pas de cet imperceptible mouvement où une femme sait empreindre tant de choses, depuis une invite à lui parler jusqu'à une délense de l'approcher. Visiblement, elle voulait ;;arder un absolu incognito. La présence du cliarraant jeune bomme assis en face d'elle m'en donnait un trop excusable motif. Je ne doutai pas un instant que la capricieuse et folle fille ne fût simplement en bonne fortune avec quelque amoureux qu'elle cachait à son protecteur sérieux. Il me sembla pourtant qu'au moment où nos yeux s'étaient croisés elle avait eu dans les siens une expression singulière. Ils auraient dû, n'est-ce pas? traduire, malgré tout, dans leur volontaire silence, la spirituelle malice d'une galante escapade. J'y avais nettement distingué, au contraire, une angoisse, une terreur et, pour un peu, une supplication; et il me suffit d'observer la pauvre femme, durant la petite bourc (jue dura cediner d'hôtel, pour me convaincre que je ne m'étais
pas trompé. De se retrouver face à face avec un témoin de son existence parisienne la jetait dans un trouble extraordinaire. Je pouvais mesurer son énervement à l'agitation de ses belles mains, dont elle avait retiré ses rubis, fameux dans le monde galant, qui lui venaient d'un des frères Mosé. De ses doigts souples, elle déchiquetait un morceau de pain, placé sur la nappe à côté d'elle, et dont plus rien ne resta bientôt qu'un amas de miettes. Deux ronds de pourpre e^fié^'raient ses joues. A de certaines minutes ses paupières se baissaient sur ses prunelles anxieuses, comme si elle eut voulu en rafraîchir la brûlure. Elle était vraiment divine ainsi, en proie à une émotion que j'expliquais maintenant par une nouvelle hypothèse. J avais attribué d'abord son incognito à la nécessité de se cacher du protecteur sérieux, quel qu'il fût, celui que ces dames appellent gaiement leur " combinaison financière » . Peut-être cachaitelle la véritable identité de « Tendresse et Malines >' à quelqu'un d'autre, à cet enfant par exemple, dont j'étudiais dans une glace le profil perdu. Quoiqu elle conservât une physionomie ravissante de fraîcheur et de finesse,
l'a DUALITÉ
Mme de Saint-Cvgne devait bien avoir en tout près de quarante ans, si pas plus. Mais oui. Le temps passe vite ! C'est d'hier qu'elle venait dîner avec François Ycrnantes et moi, me scmble-t-il, mais cet hier remontait à 1883, et, à cette date, elle avait certes vingt-cinq ans. Aujourd'hui elle se trouvait donc à la période climatérique où les êtres passionnés courent le plus grand risque de s'éprendre pour toujours. Ils savent que les saisons leur sont comptées. Ils savent qu'ils n'ont plus qu'une réserve de cœur, — et quelle tentation de la jouer sur la dangereuse carte du dernier amour ! Trop souvent la nostalgie poignante de la jeunesse les amène à choisir, pour l'objet de cet amour suprême, quelqu'un qui n'est pas de leur âge. N'était-ce pas le cas pour la fausse Mme de La Charme? Je n eus pas plus tôt entrevu cette explication de son anonymat que je la jugeai irréfutable. Un nouveau roman se dessina devant mon imagination, que j'admis comme réel, sans plus de contrôle : celui delà courtisane amoureuse qui veut à tout prix que son amant nouveau ne soupçonne pas son passé. S'il en était ainsi, que le trouble de la
pauvre fille était naturel et touchant! Elle, la Blanche de Saint-Cygne de toutes les audaces et de toutes les élégances, — la « Tendresse et Malines » qui avait mangé en deux ans cinq millions à ce grippe-sou de Mosé, — la Belle-Petite dont les dessous représentaient un budget de reine, qui avait eu une écurie de courses, un yacht, un hôtel tenu à l'anglaise avec des valets de pied poudrés, des bijoux de quoi garnir la vitrine d'un des joailliers de la rue de la Paix, — Sa Volupté Mme de Saint-Cygne, enfin, comme disait mon autre défunt ami Claude Larcher, — était là dans une modeste robe de pensionnaire, sans femme de chambre évidemment, occupée à quoi? à jouer aux yeux extasiés de cet adolescent la comédie de l'innocence, — une comédie, hélas ! toujours à la veille de tourner en tragédie. Je continuais de la regarder à la dérobée, et le jeu des lumières, si révélateur des moindres méplats du visage, me fit distinguer dans son masque, demeuré Méal de lignes, les premiers coups de pouce du temps. Un tout léger commencement de flétrissure màcliurait le tour de ses paupières. Une ride allait se creuser au coin de sa bouche.
D UAL ni;
Les tempes attendries allaient se (jriffer. Deux grands plis allaient rayer son cou délicat. L'ensemble demeurait exquis de mutinerie voluptueuse, mais qu'elle était IVagile, cette fleur, trop épanouie et quasi miraculeuse par sa conservation, d'une grâce que j'avais connue triomphante î Et j'étudiais de nouveau dans la glace celui que je considérais comme son jeune amant. Qu'elle était intacte, au contraire, la fleur de son adolescence, à lui ! Il serait un jeune amoureux encore, quand elle serait, elle, celte navrante chose : une vieille amoureuse. Un petit détail achevait de me rendre plus précise la différence de leurs iiges. Ils avaient l'un et l'autre la même nuance de cheveux, — châtain clair avec des reflets blonds, — la même couleur des ])runelles d'un brun très doux, et toutes sortes de mystérieuses analogies dans les gestes, une certaine façon de cligner des paupières par exemple, eu avançant la tète. J'ai tant vu d amants arjiver à se ressembler <jue, sur le moment, je ne pensai pas à m'étonner d'une identité qui eût dû m'être une révélation. J'étais tout à ma romanesque hypothèse, et elle m'empêchait de voir
une vérité qui, à la lettre, et pour employer une métaphore aussi brutale qu'expressive, " crevait les yeux. « Mais bien d'autres indices Il crevaient les yeux » , que je retrouve aujourd'hui, par un étrange pouvoir d'observation rétrospective. — C'est le seul dont la nature m'ait doué. Il est presque ironique d'inefficacité. — Je me rends compte, par exemple, que le couple placé à la table voisine de la mienne n'était pas moins intéressé que moi par la prétendue Mme de La Charme et par son compagnon. Ce couple se composait du major général anglais dont m'avait parlé Mme Balbi et de sa fille : lui, un rude et long chef de mercenaires, âgé de cinquante-cinq ans, sorte de géant très maigre avec des os énormes, un teint brûlé par les Indes, par l'alcool, par l'Océan; des cheveux roux en train de passer au blanc dans le verdàtre, et des yeux glauques d'une énergie, d'une loyauté admirables, de vrais yeux de soldat sans peur et sans reproche ; — elle, une de ces grandes g iris trop tôt poussées, dont on ne sait, à seize ans, si elles deviendront athlétiques ou poitrinaires, tant les signes de force se mélangent en elles aux signes de
faiblesse. Miss Cobay avait la peau trop blanche et trop rose, un trop évident frémissement de son être nerveux; elle était trop haute de taille avec des épaules trop minces pour son âge. Mais quelle vitalité dans l'opulente toison de ses cheveux fauves, tordus sur sa nuque en un chignon énorme; quelle délicatesse dans ses traits, quelle grâce fière à chacun de ses gestes ! Si j'avais observé au lieu d'imaginer, ^ c'est mon éternelle faute, — j'aurais constaté qu'elle enveloppait le jeune ami de Mme de Saint- Cygne d'une attention passionnée, et que, de son côté, le général ne perdait pas de vue un des mouvements de ladite Blanche. A distance, ces deux figures se détachent pour moi, sur la muraille peinte de la salle à manger, avec des rehauts inoubliables, le père en smoking et en cravate blanche, la fille dans une de ces robes hardies, comme les Anglaises en osent seules, en crépon de soie des Indes, dont le vert d'eau clair avivait encore l'éclat de son teint et de ses cheveux. L'hallucination rétrospective me montre aussi les divers convives d(!s autres petites tables et ceux de la grande que présidait la lialbi, quoique sur place je n'y eusse pas
prêté plus d'attention qu'au vin de Montepulciano versé soigneusement par Umberto.
— " N'est-il pas vrai, monsieur, « me demandait l'insinuant Italien, " que ce vin a un goût de fleur?... >i
— ti Un goût de fleur? » répétai-je machinalement, "je ne m'en suis pas aperçu... "
— « Mais c'est que vous n'avez bu que de l'eau, » me fit remarquer le complaisant maître d'hôtel, qui ajouta son « Che peccato ! i^ le plus sympathique, à l'égard d'une distraction qu'il considérait déjà comme incurable. Car il négligea, jusqu'à la fin du dîner, de me célébrer l'excellence des différents plats qu'il me servit. De fait, quand je me levai de table avec les autres convives, j'aurais été fort embarrassé de seulement redire un seul des numéros du menu. Ma curiosité s'était trouvée trop profondément excitée, ce qui prouve, entre parenthèse, qu'après tous mes efforts pour me transformer en un cosmopolite indifférent, je continue à demeurer un provincial de Paris, le prisonnier de ce très petit coin de monde qui va de l'Arc-de-Triomphe au théâtre des Variétés. C'était tout ce Paris viveur et dont je
suis pourtant si las qui me reprenait aussitôt, à cause de cette simple rencontre. Chaque fois que je constate de la sorte mon impuissance à rompre en esprit avec cette ville, ensorceleuse et meurtrière 'comme la Circë de la légende antique, ma mauvaise humeur est grande. Je crois bien que cette impression de mécontentement intime dominait les autres lorsque, rendu à moi -même, je m'échappai de la salle à manger, puis du vestibule de Ihôtel, pour me promener seul au bord de la mer. Il faisait une de ces merveilleuses nuits de l'hiver méridional, où l'atmosplière semble transparente dans le sombre, même sans chiir de lune. Les étoiles y brillaient si larges, si pleines, qu'elles éclairaient tout le paysage d'une lueur de féerie. Le ciel étalait au-dessus du cap un dais de velours bleu, et une phosphorescence s'écha])pait des lames de la mer toutes lourdes, toutes noires, dont la palpilalion mourait sur la grève. Les lumières éparses dans les maisons de Uapallo et aux fenêtres des villas de la côte achevaient de donner à ce tableau nocturne le caractère mystérieux que la présence de l'homme, invisible à la fois et révélée, ajoute à la nature.
Deux falots de barque tremblaient sur Timmense masse obscure et mouvante de la Méditerranée. La taciturne et solennelle beauté de ce spectacle me saisit profondément, — pas assez pour que j'oubliasse pourtant et la pseudo- Mme de La Charme, et le jeune homme qui lui faisait vis-à-vis. L'antithèse était trop forte entre la poésie frelatée de l'aventure clandestine et sentimentale que je croyais avoir surprise et la puissante, la saine poésie de ce ciel étoile, de celte mer murmurante, de cette côte endormie. Assis sur un des rocliers contre lesquels s'adosse l'estacade de bois qui ferme le petitport, j'eus un véritable accès de remords devant mon éternelle impuissance âme simplifierTâme. Je m'en voulais à moi-même de ne pas être uniquement, totalement, le passant de cette heure et de cet endroit. J'en voulais à Mme de Saint-Cygne surtout. Aujourd'hui, ma révolte d'un instant s'est changée en gratitude. N'est-ce pas elle qui m'a rendu inoubliables et cette nuit et cette plage, en me révélant le secret presque tragique d'un tête à-téte que j'avais jugé si vulgaire?
Je ne sais pas combien de temps je demeurai assis sur cette roche, à regarder l'horizon et à songer. Je fus réveillé de cette espèce d'hypnotisme méditatif par un coup frappé légèrement sur mon épaule. Un coup? non, — la douce pesée d'une main de femme. Je n'avais entendu personne aj)prochcr. Je me retournai en sursaut et je reconnus, debout auprès de nu)i,' la (aille draj)ée dans une mante sombre et doublée de fourrure, Blanche elle-même. Quoi({ue la pénombre ne me permît qu'à peine de distinguer ses traits, je devinai (ju'cllc était toute pâle, sous la fiinclion de guipure noire dont elle avait envclo])pé ses cheveux et son cou. Je vis aussi qu'elle tremblait un [)eu. Cette émotion aurait du finir de me piouver combien mes hypothès(?s de tout à l'heure étaient fausses. Un tel trouble était vraiment hors de propor-