EPILOGUE
et sainte existence par un martyre de vingtrhuit jours ; son âme est montée au ciel pour conduire et protéger de là sa famille^ comme elle la conduisait sur la terre par la force de sa raison, les charmes de son esprit et la bonté de son cœur. Dans ce jour déplorable finit une union sans trouble qui a duré trente-quatre ans, et avec elle tout le bonheur de ma vie. »
Ces lignes sont tracées d'une main tremblante à la dernière page d'un livre d'heures.
Et plus bas , le marquis Henry avait encore écrit :
(( Mon Dieu ! vous voyez mes cheveux blancs et mon* cœur brisé »
Il n'avait pas achevé sa prière, mais Dieu Favait entendue.
Car un jour on le trouva sans parole; à peine depuis ce triste jour recônnut-il les siens.
Une cruelle paralysie avait appelé la nuit sur son intelligence, et comme si son âme, avant de le quitter, eût voulu se recueillir, elle parla dès lors si bas qu'on ne l'entendit plus.
Cependant, durant ces derniers jours, pareille aur beaux lacs endormis qui tout à coup se rident aux baisers d'une brise tombée du ciel, son intelligence eut parfois encore comme un frisson de vie. Ou bien le cœur du marquis Henry avait-il seul survécu ?
Comte ne voulut jamais le dire, et pourtant il le savait; car' on le voyait sans cesse conduire auprès des malheureux son vieux maître bien-aimé, pour qu'il leur empruntât quelque joie ou encore un dernier sourire.
Un soir, son bras passé sous celui du marquis, il cheminait comme il en avait la coutume, à petits pas, le soutenant et cherchant pour lui les derniers rayons du soleil qui se couchait.
Un pauvre passa qui croisa leur chemin et s^arréta en tendant son bonnet de laine. G)mte voulait lui donner quelque monnaie; mais, tout à coup, il sentit comme frémir à son bras le marquis Henry. Il le regarda et le reconnut à peine; sa tête s'était redressée, son œil si tristement voilé avait repris de Péclat; c'était le sourire du beau temps passé, c'était Tintelligence qui perçait son nuage.
L'émotion du pauvre serviteur fut si violente que, sans y songer, il lâcha le bras du marquis. L'idée ne lui vint pas de le reprendre, quand il le vit, sans chanceler, faire tout seul trois ou quatre pas vers le mendiant. Celui-ci, de son côté, tout étonné, regardait le marquis venir à. lui; ce pauvre le connaissait bien, c'était un des amis de la maison.
Quand il fut auprès de lui, Henry fit un vain effort pour parler; il demeurait immobile et semblait ressaisir ses souvenirs. Par deux fois il essaya de se faire entendre, et il ne put pas.
Alors il pencha la tête, Comte affirme qu'il vit des larmes dans ses yeux. Il voulut reprendre le bras de son maître, de peur qu'il ne tombât; mais Heiïry se dégagea, et par une grande force de volonté parvint à indiquer avec sa main la poche de son vêtement où il devinait quelque argent.
Le pauvre cherchait à comprendre et s'était rappror