‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 38 sur 56 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

pas le projet de vous en aller planter vos arbres à Beauregard. Est-il possible, mon cher ami? Quand ^aurais, comme disent les poëtes, une langue de fer, je ne pourrais vous exprimer combien ce projet me désappointe.

» J'aieudeux amis dans ma vie, — c'est un nombre prodigieux — le bon Salteur et vous; quoiqu'il ne vous égalât pas en chaleur d'entrailles , c'était cependant un excellent homme, que je ne cesserai jamais de regretter. Mais vous me restiez, et je m'étais arrangé pour radoter auprès de vous, voire même avec vous si nous étions condamnés à cette triste conformité. Depuis que mon retour est au rang des choses probables, je n'ai cessé de vous contempler comme un point fixe devant mes yeux, de penser à ce que je vous dirais, à ce que vous me diriez, au plaisir inexprimable de relier une liaison jadis si douce et si intime, aux réflexions sans fin que nous ferions sur tout ce qui s'est passé dans le monde depuis notre séparation à Chatillon.

» Le croiriez -vous ? J'ai pensé plus d'une fois à m'enfermeravec vous sous clef, pour nous faire encore, de ma propre main ministérielle, du café aussi bon que celui dont sans doute il vous souvient et que nous prenions dans mon galetas, près de la Madone des Anges, l'an de grâce I798, mais vous avez cassé ma cruche, et me voilà plus capot que Pierrette.

» Vous allez à Beauregard, quel nerf vous avez pincé dans mon cœur. Cher et digne ami , avec ce mot de Beauregard, vous m'avez fait rebrousser de trente ans vers l'âge des jouissances et des enchantements.

» C'est là que j'ai passé quelques jours de ma vie ai pleins et si heureux; c'est là que je composai, en 1784, ce discours sénatorial dont je possède encore une copie -écrite de la main de l'infortuné Lavîni, et suivi de vos animadversions très-soigneusement reliées à la fin du volume.

» Savez- vous bien, mon cher ami, que si je m'avisais de passer huit jours à Beauregard, à moins d'être bien entouré, bien soutenu, bien choyé, j'étoufferais infailliblement. Quelles personnes, bon Dieu ! quelles soirées ! quelles conversations! Et vous, mon cher ami, comment ferez- vous? Croyez-moi, n'y allez pas, à moins que vous ne soyez bien défendu. Il faut surtout avoir des femmes à présent, surtout qu'il en est entré de si aimables chez vous, qui puissent vous papoter et roucouler tout le long du jour à vos oreilles.

» J'aurais lu avec un profond chagrin ce que vous me dites de votre accident, si votre lettre ne vous réfutait pas d'une manière si aimable. Pour moi, j'ai joui jusqu'à présent d'une santé insolente, mais ce sont précisément ces tempéraments qui sont les plus sujets à s'abîmer brusquement. Ils ressemblent à ces terres riveraines minées en dessous par l'onde fugitive ; couvertes d'herbes et de fleui:s, rien ne les distingue des autres; puis tout à coup, plouf. w

Comme cette onde fugitive dont parle M. deMaistre, le chagrin avait miné la vie du marquis Henry. Un dernier coup l'atteignit, qui, celui-là, devait le renverser tout à fait :

« Ma pauvre femme a terminé aujourd'hui sa triste

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