‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · ii · texte numérisé non relu

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âme est toute de bonté et de générosité ; ils n'aiment qu’elle, ils ne veulent être qu’elle; et quand ils humilient ce qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des hommes de notre race est attachée exclusivement à certains frissons, que le monde r* connaît ni ne peut voir, et qu’il nous faut multiplier en nous.

Méditation spirituelle sur Sainte-Beuve.

Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des livres entassés dans nos cellules chaudes.

Je lus Joseph Delorme, Les Consolations, Volupté et le Livre d'Amour, avec les pensées jointes : aux Portraits du lundi. Écartant les œuvres du critique, je m’en tins au Sainte-Beuve de la vingtième année, aux misères de celui qui s’étonnait devant soimême et qui, par la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans un infime détail de sa sensibilité.

À cette époque déjà, il voulait le succès,

et peut-être de quelque ordre qu’il fût, car

né dans une bonne bourgeoisie, il s'émouvait de l'opinion des hommes considérables, puis il avait des vices qui veulent quelque argent. Mais son âme inclinait vers la religion: inquiétudes d’une jeunesse sans amour, impatience de notoriété, vague mécontentement qu’il assoupit plus tard entre les bras vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste. Son mysticisme alla ‘s’atrophiant. À vingt-cinq ans toutefois, son rêve était de la cellule que nous essayons dans l'atmosphère froide et translucide du monotone St-Germain. C’est alors que nous

laimons.

Application des sens.

Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, pärmi les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut étudier le Sainte-Beuve de 1828.Sa vieillefigure des dernières années,

trop grasse et d’une intelligence sensuelle, ne

mn. EL Las fait voir que le plus matois des lettrés, tandis qu’il est vraiment notre ami, ce jeune homme grave, timide et perspicace qui à senti deux ou trois nuances profondément.

Il s'était composé de la vie une vision sentimentale et dominée par un dégoût très fin.

Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, la plus-exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu’au jour où, envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour tra-. vailler simplement, et des lors eut du talent, de l’avis de tout le monde, mais comme tout le monde. Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons pas notre pensée à contester avec les gens de bon ; sens qui sacrifient ton adolescence à ta ma-

turité. Il n’est que moi qui puissecomprendre :.

moi, de qui tu me présentes, poussés en relief, quelques-uns des caractères.

À vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu travailles. Je vois sur testables des poètes, tes contemporains, à

UN HOMME LIBRE . - æutl:

des mystiques, tels que l’Imitation et Saint- Martin, dés médecins philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, carton esprit toujoursinquiet accepte les idées du hasard, en même temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta: voix, un peu forte sur certains mots, et qui n’achève pas; à peine tes phrases indiquées, tu sembles n’y plus tenir.

Dans cette belle crised’une sensibilité trop vite desséchée, Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation; de la pensée, il ne goûtait que la chaleur qu’elle nous met au cerveau. Îl aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre ; il dédaignait les sentiments qu’on raconte, et qui dès lors ne sont plus qu’une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant les . cœurs, peut juger la sincérité d’une prière. Ceux de ma race, eux-mêmes, imagineront-ils

l’ardeur du sentiment d’où sort cette tiède

méditation!

Méditation.

À considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie. II demeure tout égotiste à côté de ceux qu'il séduit par les plus délicates intimités de pénétration. Il est là, très timide et très jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses joues indiquent de réflexion !

Est-ce une nuance d'envie, ce mécontentement qui pälit son visage? C’est la fatigue, l'inquiétude d’un voluptueux las, d’un voluptueux qui ne fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il y faudrait dela persistance, et que, les crises pas-

sées, son intelligence ne s’attarde pas là.

Tu n'as pas d’yeux pour vivre surun décor, tu ne te satisfais qu'avec des idées ; et tu te dévorerais à t’interroger si l’on ne te jetait précipitamment dessystèmes et des hommes à éprouver. C’est ainsi qu'il me faut sans trêve des émotions et de l’inconnu, tant j’ai vite épuisé, si variés qu’on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du monde.

Dans la suite, la sécheresse t’envahit parce que tu étais tropintelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des émotions que tu jugeais. |

Heureux les pauvres d'esprit !commeils ne se forment pas des idées claires surleursémotions, ilsse plaisentetils s’honorent ; maistoi, tut'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocre-

ment, sans imaginer comment il fallait vivre.

Colloque.

Je t’aime, jeune nomme de 1828, Le soir,

après une journée d'action, j'ai senti, moi aussi, et jusqu’à souhaiter que soudain dix.

années m'éloignassent de ce jour, un triste | mécontentement; je me suis désolé d’être si différent de ce que je pourrais être, d’avoir par légèreté peiné quelqu'un, et encore

d’avoir donné à ma physionomie morale une

attitude irréparable.

Parfois, je suis touché deregrets en consi- … dérant les hommes forts et simples. Et j’approuve ton Amaury qu’impressionnait le ca ractère poussant droit de M. de Couaen. Sou-. vent la brutalité des circonstances et le peu de compréhension des hommes donnent tort à nos actes, qui cependant sont toujours inspirés par une vision infiniment désintéressée. ñ Aussi, pendant quelques semaines, et malgré qu'ils nous gènent, il peut nous arriver de fréquenter des sectaires, comme pour sur- 3 prendre le secret qui les mit toute leur vie

à l’aise envers eux-mêmes et envers les

nécessités, nous leur en voulons de ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines natures chancelantes, plus proches de notre cœur parce qu’elles connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.

Je crois que, dans l'intimité de ton cœur, tu haïssais, au noble sens et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser etagir selon qu'il était «convenable» ; et autant que te le permirenttes mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu souffris.

Ainsi, peu à peu, tu quittaisle service deton âme pour te conformer à la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te forçait à abdiquer ta personnalité excessive; c'était aussi lassitude de tes casuistiques eù toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé; tu tes borné à ce Sainte-Beuve comprésensif où tu ne te réfugiats d'aborl

A Eer + ns 7." > “& Fe 116 UN HOMME LIBRE

qu'aux heures de lassitude cérébrale. Oublicux de toi-même, tu ne raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n’était pas, comme je fais, pour comparer à leurs sensibilités la trenne et l’embellir, c'était pour qu’elle exist moins. — Je te comprends, admirable esprit; mais comme il serait triste qu'un jour, par défaut d'une source intarissable d’émotions, j'en vienne à imiter ton renoncement!

Ce n’est pas à la. vie publique que tu de- < mandais l'émotion. A l’âge où Benjamin 4 Constant était ambitieux et amant, tu fus Ë amoureux et mystique. Si tu n'as pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les moindres mouvements, du moins tu te l’assimilas. Tu pleurais Ge: de dépit de ne pas être aimé, et de ne pas

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aimer Dieu. Tu as jusqu’à l’épithète un peu

rèverie religieuse était toute faite de jeunes be S femmes; tu n'étais pas précisément hypo-

crite, mais leur présence t’encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut vain, tu ne t’obstinas pas à te faire aimer; et vers le même temps, tu cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui te valent mon attendrissement; tu ne fus

désormais que leplusintelligent des hommes.

Oraison.

Toi, qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis né, pour n’aimer que la grâce passagère de la vie et le désarroi des puis- sances de l’âme. Ta jeune hystérie se plai sait dans la souffrance ; l’humibation fit ton génie. Ton erreur fut de chercher lPamour sous forme de bonheur. Il fallait persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisqu’elle est le réservoir de toutes les vertus. Et nous-mêmes, malheureux Simon,

qui ne trouvons notre émotion que dans les

Phrase

froissements de la vie, n’installons-nous pas notre inquiète pensée dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie finid’êtrefroissé, et je n’aurai plus que de l'intelligence, c’est-àdire rien d’intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu’une caissière,

esclave du doit et avoir, et qui se courbe

sur des registres.

Nous fîimes d’autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions surtout à ceuxlà qui eurent le don de spiritualité.

-Benjamin Constant pour s’émouvoir avait besoin de désirer le pouvoir et l'amour, Sainte-Beuve ne futlui que par ses disgrâces auprès des jeunes femmes, mais d’autres atteignent à toucher Dieu par le seul effort deleur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans intervention du monde extérieur. Ceux-

là sont tout mon cœur.

Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi confesserais-je le culte que je vous ail

Vous n’existez qu’en moi. Quel rapport entre vos âmes telles que je les possède et

telles que les dépeignent vos meilleurs amis ?

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UN HONME LIBRE

Il n’est de succès au monde que pour celui qui offre un point de contact à toute une série d’esprits. Et cest ce point qui, grossi ‘infiniment parla discussion, empêche aujourd’hui vos vulgaires admirateurs de contempler votre complexité.

Au reste quand vous atteignez à me satisfaire, c'est que vous dédaignez enfin de donner aucune image de vous-même aux autres, et que vous atteignez ce but suprême du haut dilettantisme entrevu par l’un des plus énervés d’entre vous : « Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même... »

Pour soi-même! dernier mot de la vraie q sincérité, formule ennoblie de la haute cul ture du Moi qu’à Jersey nous nous proposions.

Simon et moi, nous eùmes le grand sens de ne pas discuter sur les mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent . souvent, je les soigne et je Les entretiens en moi, car je sais que pour Dieu il ya identité de toutes les émotions. Plus je m’accroîtrai en éprouvant des émotions dont je me ferai des idées claires, plus je serai près de Dieu.

Mais j'entrevois que ces couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments mal définis qui n’ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les Sainte-Beuve.

Peut-être cesintercesseurs ne valent-ils qu’à

m'éclairer les parties les plus récentes de moi-même.

Nos dernières méditations furent d’une

grande sécheresse. Nous pressions une partia

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