‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 14 sur 52 · LES INTERCESSEURS · texte numérisé non relu

LES INTERCESSEURS

Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières où notre vrai Moi et tout l'univers sont embarrassés, sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que l’univers ne soit plus déformé.

Notre âme et l’univers ne sont en rien distincts l’un de lautre; ces deux termes ne signifient qu’une même chose, la somme des émotions possibles. En même temps que notre être libre se développera, notre vision du monde ne sera plus d’un nuage indécis et triste, mais d’une immense et superbe enluminure : la plupart des contrées s’y feront voir soigneusement décrites avec les richesses qu’elles offrent et les chemins qui y conduisent, et les parties inconnues (s’il en reste) délimitées, en sorte que Puni-

vers cessera de nous être un mystère.

Mais devant cet immense labeur, mon ardeur si intense défaille. Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles ? Il faut qu'on me secoure,

j'appelle des intercesseurs.

Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits, ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse concevoir; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les comme des saints. Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.

Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous connaissons notre mécanisme.

D'ailleurs, il ne s’agit que de retrouver en nous les vertus qui distinguent ces saints

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de les dégager des scories dont la vie les a recouvertes. Comme une jolie figure, qu’un maître ancien peignit et que le temps a remplie d'ombre, réapparaît sous les soins légers et savants d’un expert, ainsi, par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront -ma véritable personne et mon univers enfouis par l’injure des barbares.

Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je veux quelques minutes m’asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l’ardeur de mes désirs vos vertus émergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par l’analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre

beauté.

Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets, comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque, écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs jours, nous méditèmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est intéressante.

Dans cette étude de lZntelligence souffrante, je fortifiais mon désir de lIntelligence triomphante. Ainsi, la passion de

Jésus-Christ excite le chrétien à mériter les

splendeurs et la félicité du paradis.

Aimable vie abstraite de Saint-Germain | Dégagé des nécessités de l’action, fidèle à mon régime aisé de méditation et de solitude, assuré au soir, quand je me couchais,

que nulle distraction ne me détournerait le

ae.

Pure à

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lendemain de mes vertus, alors même que je solliciterais la tentation, protégé enfin contre les défaillances au point que j'avais oublié le siècle, je passai les mois de novembre, décembre et janvier avec les figures mortes quéim’ont toujours plu. Et je m’atfachai spé- . cialement à quelques-unes qui, au détour d'un feuillet, me bouleversent et me cônduisent soudain, par un frisson, à des coins nouveaux de mon âme.

Ces physionomies livresques peu à peu vécurent pour moi avec une incroyable énergio. Benjamin-Constant, le Sainte-Beuve de - 4835, et d’autres me sont présents, quand je ne suis pas appesanti par une heureuse santé, avec une réalité dans le détail que neurent jamais pour moi les vivants, si confus et si furtifs. C’est que ces illustres esprits, au moins tels que je les fréquente, sont à vrai dire des fragments de moimême. Tel est le sens de l’ardentesympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c’est

moi-même que je vois désirer et soufrir.

C'est mon âme que j’approuve, redresse et adore. Leur beauté peu sûre me fait entendre des fragments du dialogue intérieur de l’homme ; elle me précise cette étrange sensation d'angoisse et d'orgueil dont nous sommes traversés quand, le tumulte extérieur apaisé quelques moments, nous assis-

tons au choc de nos divers Moi.

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L’ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelques-unes des méditations les plus poussées

où nous nous satisfaisions.

Je pense qu’on se représente comment naquirent ces consultations spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et nous nous les communiquions l’un à l’autre dans notre conférence du soir. Elles nous servaient encore à arrêter le plan des études que nous ferions les jours suivants ; ce plan se modifiait d'ailleurs suivant là-

propos de notre sensibilité.

Ï Méditation spirituelle sur Benjamin Constant.

C’est par raisonnement que Simon goûte Benjamin Consiant : il est séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui masquaient un bohémianisme forcené de imagination; il le félicite de ce que tou-

jours il eut souci de garder son attitude de-.

vant soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore qu’il eût peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.

Moi, j'adore d’instinct Benjamin Constant.

S'il était possible et utile de causer sans

hypocrisie, je me serais entendu, sur divers

points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout à la fois dilet-

tante et fanatique.

Je l'aime, qui cherche avec fureur la solitude où il ne pourra se contenter.

J'aime, quand Madame de Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide de cet homme de désir qui n’aima jamais que s0ï, mais que « la contrariété rendait fou ».

- J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité etle scepticisme, par l’exagération et le calcul. J’aime ses convictions,qui eurentaux Centjours des détours un peu brusques.à cause du sourire trop souhaité d’une femme; j’admire de telles faiblesses comme le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls connaissent les grands esprits. Enfin, ses dettes payées par Louis-Philippe, et cette humiliation d’une carrière finissante qui jetait encore tant d'éclat, me remplissent d’une mélancolie romanesque où je me perds longuement.

J'aime qu’il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus considérés, et qu’on

se place volontiers en dehors des conventions

sociales, il est joli à l’occasion de payer de sa personne. D'ailleurs beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c’est le secret de la peur) sont à étouffer quand l’âme va devant soi, toute prudence perdue !

Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et qu’il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si misérable. Royer-Collard le mésestimait; mais nous-mêmes, Simon, nous eût-il considérés, cet honnète homme péremptoire qui, par sa rudesse voulue, fit un jour pleurer Maine

de Biran, et n’en fut pas désolé?

Application des sens.

Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous inquiète au

contact du fièvreux Balzac arrivait à nous

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dominer, notre sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.

À dix-huit ans, il souffrait d’être inutile.

— Peut-être ne sommes-nous ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.

Il s’embarrassait dans un long travail, non qu’il en éprouvât un besoin réel, « mais pour marquer sa place, et parce que, à quarante ans, il ne se pardonnerait pas de ne l’avoir pas fait. »

IL désirait de l’activité plus encore que du génie. — Ce qu’il nous faut, Simon, c’est sortir de l’angoisse où nous nousstérilisons; avons-nous donc dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il nous suffit que notre Moi s’agite ; nous mécanisons notre âme pour quelle reproduise toutes les émotions connues.

Parmi ses trente-six fièvres, Constant gar-

dait pourtant une idée sereine des choses :

« Patience, disait-1l à son amour, à son ambition, à son désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous MOurrons sûrement; ce sera alors tout comme. » Ce sentiment ne me quitte guère. Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité pémible dont je garde un souvenir qui ne périra pas.

Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d’une après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes par où montaient la bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d’un lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une sentimentalité aiguë que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma résistance, dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l’obstination de cette recherche aussi inutile que douloureuse, je m’abandonnai à mon découragement; je le considérai

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en face. Ces rèves romanesques de bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment plus que les idées de devoir (le devoir, n’était-ce pas, alors comme toujours, d’être orgueilleux) où j'essayais de me consoler. Sans doute j'ai déjà connu ces exagérations ; je sais que dans soixante jours ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles, mais c’est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeu- . nesse de chaque matin quim’auront échappé.

La vie continuera, apaisée, mais sidécolorée! jusqu’à un nouvel accident, jusqu’à ce que je souffre encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir : 1° parce que la félicité en réalité n’existe pas; 2° parce que si elle existait, cela m’humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l’âge des regrets sans objet. Telle était à cette heure la seule vision que je pusse me former du monde. Elle m'était fort désagréable.

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J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d’une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d’un rêve intangible. N’attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet sinistre : désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne saurais plus mon inassouvissement.

Je contemplais dans une glace mon visage défait; j'étais curieux et effrayé de moimême. Combien je me blâmais ! Je ne dou-

tais pas un instant que je ne guérisse, mais

j'étais aflolé de diner et de veiller dans

cette ville où rien ne m’aimait, de m'’endormir, avec quelle peine! et puis de me réveiller, au matin d’une pâle journée, avec latroce souvenir debout sur mon cerveau.

Quel sacrifice je fis à une chère affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d’énervement très pénible ! Je me répétais la parole de Constant : « Patience ! nous arri-

verons peut-être (à ne plus désirer, à être

d'âme morne), et puis nous mourrons sûre-

ment; ce sera alors tout comme. »

Méditation.

Au courant de cette huitaine que nous faisons en l’honneur de Benjamin Constant, et à propos d’une controverse culinaire un peu trop prolongée que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par l’inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de Ia vie.

Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de bon sens le plus souvent que je peux.

Mon ami, sans doute,n’a pas de goût pour

le bon sens, sinon pourrais-je le fréquenter ?

Mais Les soins dont j’entoure la culture de ma bohême morale, c’est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans les questions d: véneriel — Hé! direz-vous que fait-l «lors dans cette retraite? — En vérité, je 8 upçonne parfois qu'avec plus de fortune il ne serait pas ici.

Ces petites réflexions où pour la première fois je me différenciais de Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger?

a Sato dé

Benjamin Constant l’a vu avec amertume. :

Deux êtres ne peuvent pas se connaître. Le langage ayant été fait pour l’usage quotidien

ne sait exprimer que des états grossiers;

tout le vague, tout ce qui est sincère n’a

pas de mot pour sexprimer. L’instant

approche où je cesserai de lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus àprésenter mon âme à mes amis, même la nuit.

Plus loin j'entrevois la possibilité d’être las de moi-même autant que des autres.

Mais quoi! m'abandonner {je renierais mon service, je délaisserais le culte queje me dois! II faut que je veuille, et que je me tienne en main pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter, approprier et illuminér, et qui sera le cirque joyeux où

‘ je m’apparaîtrai, dressé en haute école.

Colloque.

— Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je réglé ma vie selon qu’il convenait?

— Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude : voilà les vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société sont insupportables.

— Tu le vois, je m’enferme dans la médition; mais on ne m’a pas offert les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse

trouvé une excitation plus agréable.

— À dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je m’écriai : Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.

— Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu’à quel point vous êtes-vous servi vous-même ?

— Hé! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour lesquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent.Mais j'y dépensais la passion qu'avait mise en moi quelque femme.

— Je te comprends, mon maître; si tu parus accorder de l'importance à deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées, éparpillées, ne l’étaient plus qu'une joyeuse

activité.

Oraison.

Aïnsi, Benjamin Constant, comme Simon

et moi, tu ne demandais à l’existence que d’ètre perpétuellement nouvelle et agitée.

- Tu souffris de tout ce qui t’était refusé; choses pourtant qui ne t’importaient guère.

Tu te dévorais d'amour et d’ambition; mais ni la femme ni le pouvoir n’avaient de place dans ton âme. C’est le désir même que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais stérile et désolé.

Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire par l’amant, le soir, à sa maîtresse : « Va-t’en, je ne veux pas jouir de ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas-me prouver que demain et toujours, jusqu’à ce que tu meures la première, tu seras également heureuse de te donner à moi. »

Tu n’aimas rien de ce que tu avais en

1 main, mais tu t’exaspéras volontairement à D désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une volupté douloureuse dans l’amertume. Quelques débauchés connaissent une ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour augmenter l’intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir vraiment intellectuel, plaisir d’orgueil, à sentir leur vie qui s’épuise dans des occupations qu’ils méprisent. Toi-même, vieillard célèbre et mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de te déconsidérer, tu passas tes nuits aux jeux du Palais Royal, et tu tins des propos sceptiques devant des doctrinaires.

Jete salue avec un amour sans égal, grand saint, lun des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu’ils ne parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve ce qu'ils ont de

commun avec la masse des hommes. Leur

Dee.

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