‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 19 sur 52 · LA LORRAINE EN ENFANCE · texte numérisé non relu

LA LORRAINE EN ENFANCE

Cette partie ancienne de Nancy, la « Ville- Vieille », est bien fragmentaire ; elle fut perpétuellement refaite. Cette race nullement endormie, mais de trop bon sens, hésitait à affirmer sa personnalité. Sa finesse, son sentiment exagéré du ridicule l’entravèrent toujours. Chaque génération reniait la précédente, sacrifiait les œuvres de la veille à la mode de l’étranger.Leur «Chapelle Ronde,»

. monument national s’il en fût, copie la Chapelle des Médicis de Florence, mais avec maigreur, économie. Le Lorrain n’a pas d’abondance dans l'invention, et ne fut jamais prodigue. Les successeurs de René, ayant visité les palais de la Renaissance, rebâtirent le palais ducal. Cette race à son éveil a craint

de se confesser; peu de pierres ici qui puis-

SR TT OU nee ETES

sent nous raconter les origines de nos

âmes.

Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain,

dans l’église de Bon-Secours, est tout à fait

significative. Voilà nos primitifs! Qu'’ailleurs

on s’émeuve pour des vierges incroyables de réflexion, de coquetterie, de mystère.

Nous nous agenouillons devant une Mère,

et dans son manteau entr'ouvert tout un.

peuple se précipite. Ges enfants, tout à l'heure si intrépides contre le Bourguignon et qui expriment leur rève par cette image sincère, me touchent; je vois qu’ils ont beaucoup souffert. Ils conçoivent la divinité

non sous la forme de beauté, mais dans

l’idée de protection. Florence, leur sœur, et

qui donne parfois l'image la plus appro-

chante de cet idéal de clarté froide, d’élégance sèche, que les meilleurs Lorrains en-

trevoyaient, Florence prend les loisirs d’embellir l'univers. Ceux-ci, dans la nécessité de sauver d’abord leur indépendance,mettent

leur orgueil, leur art naissant, . ur argent, à des remparts.

Cernés d'étrangers qui les inquiètent, sous l’œ1l des barbares, ils n’ont pas le loisir de se développer logiquement. La gràce, qui pour un rien eût apparu, presque mélancolique, dans le petit prince René Il, n’aboutit pas en Lorraine. Ils n’ont pas créé un type de femme : Jeanne d'Arc, que d’autres peuples eussent voulu honorer en lui prêétant les charmes des grandes amoureuses, demeure dans la légende lorraine celle qui protège, et cela uniquement. Elle est la sœur de gémie de René IT; persévérante, simple, très bonne et un peu matoise. Celle de qui l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses est ici une vierge nullement troublante : nos pères affirment que Jeanne ignora toujours les misères physiques de la femme. Cette légende de Lorraine n’est-elle pas plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse!

Voilà bien le même sentiment qui fit age-

nouiller ce peuple devant la mère gigogne de Mansuy Gauvain, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi, Simon, sous l'œil des barbares, comme eux je ne savais que dire:

« Qui donc me secourra? »

Dans le palais ducal de la « Ville-Vieille », nous avons visité le musée historique lorrain, Les premières salles sont consacrées aux époques gallo-romaines et mérovingiennes ; nous y interrogions vainement les plus anciens souvenirs de notre Être. Nos efforts pour retrouver les premières lueurs de notre vie ne nous apprennent rien sur les sensibilités mortes en nous. à |

C’est la même ignorance que nous trou- ‘a vions, le lendemain, aux champs où fut Scar- ne ponne, ville considérable des Romains, chez | ces pauvres enfants qui nous vendirent des E médailles arrachées à ces terrains déserts.

Et pourtant les ondulations de ces plaines où

d re ue à EUt::

Atlila et les siècles ne laissèrent pas même

UN HOMME LIBRE Lt 7

une ruine, émeuvent des voyageurs avertis.

Quelque chose de nous autres Lorrains vivait déjà à ces époques lointaines. Mais qu'il est obscur, indéchiffrable, le frisson qui nous attire vers cette vieille poussière de nos ancètres ! et quels sont ces désirs confus où se trouble notre analyse ! — Misérable analys que déconcertent l’infini des rémisniscences et l’infini des pressentiments!

Nous visitämes encore les fermes mérovingiennes de Savonne et de Vendières, et près de là des grottes qui jadis furent habitées. La neige désolait la campagne; la tristesse de hiver nous aide pour l'ordinaire à comprendreles époques préhistoriques ; c’estdans un décor lamentable de pluie et de silence que notre imagination place le passé confus.

Nous comprenons d’instinct qu'il n’est d’ordre et de lumière que là où 1l y a conscience. Nous ne retrouvons dans notre sensibilité aucune parcelle de ces hommes lo'ntains,

parce qu’ils ne contribuèrent en rien à la for-

mer. Sur ce sol de Lorraine, la race lorraine

n'existait pas encore, puisqu'elle m’avait pas connaissance de soi. Un animal quelconque, un sauvage, s’agitent plus qu’un homme eivilisé; s'ils n’ont pas une individualité, ils ne laissent rien d'eux dans la conscience de leur race, ils ne sont pas immortels. C’est bien peu exister que de mourir un jour. Je n’honore pour mon vrai Moi que ce qui perte en moi le caractère d’immortalité.

À Eaïtre-sous-Amance, nous contemplons

une des plus anciennes images que la Ear-.

raine ait tracée de sa sensibilité. Bien pauvre encore, mal différenciée de tout ce qui se faisait autour d’elle, et si chétive! C’esi un por-

tail avec quelques sculptures du x siècle. A

Toul, grâce à des souvenirs de l’organisa-

tion municipale romaine, la commune pos

pulaire se forma plus vite, sous la protection des évèques, ct lo xmie siècle s’affirma

dans l'église Saint-Gengoult et des fragments

. de Saint-Étienne.

Le service que René If a rendu à la Lorraine est immense; il lui a créé une conscience. L'enfant qui n’avait qu'une vie végétative s’individualisa ; il existait confusément, il voulut vivre. Il l’avait montré au Bourguignon, il le rappela aux luthériens

en 1522.

LROISIÈME JOURNEE:

Page 1