‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 29 sur 52 · A LUCERNE, MARIE D · texte numérisé non relu

A LUCERNE, MARIE D

Dans une gare, sur le trajet de Bayon à Lucerne, Milan et Venise, j'achetai un livre alors nouveau, le Journal de Marie Bashkirsteef. Rien qu'à la couverture, je compris que cet ouvrage était pour me plaire.

Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m’enfermer dans Venise, confiant que.

cette race me sera dun bon conseil,

Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se garda toujours ardente et fière. Quoiqu’elle n’ait pas nettement distingué qu’elle était mue simplement par l’amour de l’argent qui fait l’indépendance, et par l’horreur du vulgaire, on peut la dire clairvoyante. Je Pestime. Sur le tard, elle fut

cffleurée par des sentiments grossiers : elle

désira la gloire et elle mourut de la poitrine. Voilà deux fautes graves ; au moins par la seconde fut-elle corrigée de la première. Et le fait qu’elle est morte m'autorise à lui donner toute ma sympathie, qui prend parfois | des nuances de tendresse.

Je m’arrêtai tout un dimanche à Lucerne.

Les cloches sonnant sans trêve, la noige éperdue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je me promenai le long d’un lac invisible sous le brouillard, je bus des grogs dans de vastes hôtels solitaires, et, songeant à Simon absent, à l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soirée une crise de découragement me prit et me lais- £

sât sans sommeil dans mon lit de passage.

Un concert annonçait le Paradis et 14°

Péri de Schumann. Il me parut que sous ce 54

titre je pourrais rêver avec profit. Et tandis qu'officiaient les voix et les instruments,

parmi tant de Suissesses, je me demandais:

« À quoi pensait Marie ? Quel monde créat-elle pour s’y réfugier contre la grossièreté

de la vie ? »

Les chanteurs, la musique disaient :

« L’éclat des larmes que l’espritrépand...»

Les pleurs versés par de tels yeux ont un pouvoir mystérieux. Marie cherchait la volupté dans l’imprévu; elle fut trompée par les grands mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommesla tenta.

« La gloire! » disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie le contact avec les étrangers, avec les barbares. Cependant je ne puis la mépriser. Chez elle, cette indigne préoccupation ne fut pas bassessenaturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu’elle refusait à la caresse grossière des jeunes gens, cherchait ailleurs des satisfactions. Elle embellissait sans doute, par toute la noblesse de sa sensibilité, cette gloire

qu’elle entrevoyait, et qui n’est pour moi

que le résultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un désir d’une telle ardeur purifie son objet. C’est Titania tendant ses petites main à Botton. L’éclatdes larmes que l'esprit répand transfigure lunivers qu’il

contemple.

Les chanteurs, la musique disaient :

« .… Ah! laisse-mot puiser la fièvre... »

Marie s’égara dans sa tentative pour sysiématiser sa vie. Un prix au Salon annuel n’est pas, comme elle le croyait, un but suffisant à tous ces désirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du moins elle désira l’enthousiasme. Et même celte fièvre put en elle grandir avec plus de violence que chez aucun, car elle était un objet délicat, nullement embarrassée de ces

grossiers instincts qui ralentissentla plupart

des hommes. À son contact, j’affinerai mes

frissons ; mon sang brülera plus ardent dans

la subtilité qui s échappe de son corps si fin.

nn” FPE 2

Fe SE :

nr ner d'A SLA SSSR DE MR NU NS ST Re EL ÉTENL s ONE Fe i Ÿ

Ah! laisse-moi puiser la fièvre à m'unaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflée

que pour des choses abstraites.

Les chanteurs, la musique disaient :

« Dors, noble enfant, repose à jamais...»

Quoi qu'on me dise un jour, quelque dégoût qui me vienne à te relire, je te promets de continuer à te voir selon la légende qu'aujourd'hui je me fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entières avec cet artisan ? à moins peut-être qu’ému par ta divine complaisance, ce petit peintre grossier n’ait été très bon et très naturel, ce qui est.

un grand charme ! Jamais tu n’avouas aucun

sentiment tendre ; je veux aller jusqu’à croire

que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, même quand la date de ton dernier soupir se précisant, tu vis qu’il fallait quitter la vie sans avoir réalisé aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n’aurais connu que

déception à chercher ta part de femme, mais

. comme il faut qu'un être libre vive.

tenu par Fespoir si vague de construire mon

idéal, dans un tranquille abri au bor

c’eût été une faiblesse bien naturelle. Je te. loue hautement d’avoir vu que cette image du bonheur est vaine. Dors, noble enfant,

repose à jamais dans ma mémoire, seule

Les chanteurs, la musique disaient :

« Aw bord du lac, tranquille abri. »

Et moi, rentré au silencieux désert de mon hôtel, regrettant presque la retraite étroite, la demi-sécurité de Saint-Germain, mal sou-

bonheur dans Venise, tremblant que d’'uninstant à l’autre ma fatigue ne se changeñt en F aveu d’impuissance, je me plus à n° imaginer qu’à Simon j'avais substitué Marié, et que cette voyageuse m'allait être un compagno

me contempler. :

a | CHAPITRE IX

Page 1