‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 31 sur 52 · LA RE · texte numérisé non relu

LA RE

C'était encore ma sensibilité du cloître, le sentiment qui me fit demander à ma bibliothèque qu’elle me révélât à moi-même. Invincible égotisme qui me prive de jouir des belles formes ! Derrière elles je saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m’attrister de ce qui me manque. L'univers est un blason que je déchiffre pour connaître le rang de mes frères, et je m’attriste des cho-

ses qu’ils firent sans moi.

A lAmbrosienne je vis, avec quelle ardente curiosité! un portrait d'Ignace de Loyola de qui le génie logique sut créer une méthode, dont il obtint, sur les âmes les plus superbes, de prodigieux résultats, et que j'essaye de m’appliquer. Sa tête est une grosse boule avecune calvitie, une forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,

sans le moindre souci de plaire. Il avait des

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amis; mais ne se livra jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s’attachait, c'était par une sorte d'instinct profond ; le manieur . d'hommes le plus souple désespère de séduire * celui-là.

Quand je contemple cette physionomie &

impérieuse, mes lenteurs me donnent à rou- …

mes ressources, je connais les fondements de mon Être; dès lors, me per‘ectionnant | chaque jour dans le mécanisme de Loyola, je 5 dirigerai mes émotions, je les ferai réapparaître à volonté; je serai sans trêve agité des enthousiasmes les plus intéressants et tels que je les aurai choisis. À

Sur le mème mur, une gravure d'après un jeune homme de Rembrandt : la bouche

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O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec vôtre juste accablement, car je veux loyalement faire cette tentative.

Devant un portrait de jeune fille qui fut jongtemps, mais à tort, attribué au Léonard, jeune fille gracieuse sans plus, avecune âme TS un peu ironique et de petite race, je trouvai 2 un jeune homme qui pleurait.

— L'histoire de cette jeune fille est-ello touchante ? lui dis-je ; niGautier, ni Taine, ni Ruskin n’en parlent. (Je citais cesnoms pour

gagner sa confiance; car je pensais : voilà

quelque poète.) ; . — Je l'ignore, me répondit-il. à — Ily a parfois, essayai-je, des ressem- 4

blances émouvantes. (Sa vive émotion

ses pleurs me permettaient ces familia- ,

Borités.) is __— Je ne pense pas qu’on puisse comparcr 5 | —dJene pense pas quonp P $ - aucune fille à celle-ci. ds - — Eh bien! repris-je. “ : à 4 s 4 e S2

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— Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main là.

Jele tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge lui-même sait que le tableau n’est pas de Léonard. Puis la jeune fille, délicate, n’a aucune impériosité. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal renseigné, est pourtant très proche de Dieu; son âme chargée d’ardeur, pour vibrer n’a nul besoin qu'un artingénieux la caresse. C’est l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la première occasion

de grouper les émotions dont il est rempli,

et d’en jouir. L'important n’est pas d’avoir J |

du bon sens, mais le plus d’élan possible.

Je tiens même le bon sens pour un odieux

défaut. L’Imitation de N.-S. Jésus-Christ,

cher petit manuel de la plus jolie vice

qu’aient imaginée les délicats, l’a très bien

vu : Les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et.

aimé, sont ceux qui approchent le plus de

leur idéal, c’est-à-dire de Dieu. Ce n’est

pas en chicanant chacun de mes désirs, en

me vérifiant jusqu'à m'aitrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le bon-

heur.

- Par un jour de pluie, j’entrai dans le cabinet du Brera; et la tête du Christ, par le Vinci (l’étude au crayon rouge pour le Christ de la Cène), ne me laissait rien voir d'autre.

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Cette journée fameuse, dont la vertu cha-

que année grandit en moi, me confirma

dans la méthode que j’entrevoyais depuis Haroué.

Plus jeune, par une matinée sèche d’hiver

florentin, ralentissant ma promenade sur le

Lung’Arno, en face des collines délicates,

presque nerveuses, j'avais étudié le même

ordre de réflexions. Je sortais du Pitti où

j'avais vu la Simonetta, maitresse fameuse

du Magnifique, peinte par Botticelli. Com-

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bien d'effortsil me fallut pour goûter sa beauté

& malingre de jeune fille moricaude! Plus tard, je vins à l’aimer, l’ayant comprise; au premier regard, elle ne me donnait que de la curiosité. Ainsi, jusqu’à cette heure, je fus

simplement curieux de moi-même. Je considérais mes divers sentiments qui ont la phy- à sionomie rechignée et malingre des enfants difficilement élevés, mais je ne m’aimais pas. Or, le Vinei pour peindre le plus compréhensif des hommes, celuiquilit dansles cœurs, ne lui donne pas le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur et cet air dégoûté qui m'est familier; mais Le Christ qu’il figure acceple, sans vouloir rien modifier. Il ‘2 accepte sa destinée, et même la bassesse dé: 10 ses amis; C’est qu’il donne à toutes choses leur pleine signification. Au lieu d’étriquer la vie, il épanouit devant son intelligence # la part de beauté qui sommeille dans le médiocre. T0 Aujourd’hui, dans cette veillée d'Italie, TS

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vois qu’il n’y a pas compréhension complète sans bonté. Je cesse de haïr. Je pardonnerai à tout ce qui est vil en-moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je

. verrai qu’ils sont simplement incomplets, et que se développant encore, ils aboutiront à satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.

Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que jele priais au Brera, étant accoudé sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son crayon traça a le sourire qui pardonne àtous les Judas de la vie, elle a les yeux qui rcconnaissent dans les actions les plus obscures la direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des lèvres qu'aucune amertume n’é-

tonne plus.

Étant descendu avec ces pensées, je rejoignis ma voiture ; et tandis qu’une triste

bumidité tombait sur la ville, enveloppé

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dans un grand manteau de voyage, je me pris à songer.

Je vis nettement qu'un second problème se greffait sur le premier :

1o Dans ma cellule, j'avais fait une enquête sur moi-même, j'étais arrivé à embrasser le développement de mon être; mais j’avais éLé préoccupé de mon imperfection avant tout. J'avais fait ma besogne avec subtilité et dégoût. J

2° Il s’agit maintenant de prêter à l’homme

que je suis la beauté que je voudrais lui voir,

d’illuminer l’univers que je possède de touto cette lumière que je pressens, d’escompier en quelque sorte, pour en jouir de suite, cette perfection à laquelle arrivera mon Être le long des siècles, si, comme ma raison le suppose, il y a progrès à l'infini.

En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon rêve fait do tous les soupçons de beauté qui me troublent

parfois jusqu'à me faire aimer la mort,

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