‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 34 sur 52 · EF TES RUE · texte numérisé non relu

EF TES RUE

Saint-Germain, la gaucherie de ces âmes peintes, leurs gestes simplifiés, leurs physionomies trop précises et trop incertaincs satisfaisaient mon ardeur si sèche, si con)-

pliquée. Désormais la soirée d'Haroué et le

Vincim'avaient transformé : le plusvénérable

des primitifs à Padoue ne m'inspira qu'une sorte de pitié complaisante, qui est tout le contraire de l’amour.

Voilà bien sur ces figures la méfiance déli-

cate que je ressens moi-même devant luni-

vers, mais je n'y devine aucune culture de soi par soi. S'ils gardent à l’égard de la vie une réserve analogue à la mienne, c’est pour des raisons si différentes! Je les médite, et.

je songe à la religion des petites sœurs, qui, malgré mon goût très vif pour toutes les formes de ladévotion, ne peut guère me satis- À faire. Sur ces physionomies le sentiment, maladif, stérile, met une lueur; mais aucune 4

clairvoyance, aucun souci de se comprendre

etde se développer. Pauvres saints du Giotto

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et petites sœurs ! ils s’en tiennent à s’émouvoir devant des légendes imposées; or, moi, je m’enorgueillis à cause de fictions que j'anime en souriant, et que je renouvelle chaque soir...

Ces àmes naïves de Santa Maria dell’Arena, je sens que je.les trompe en paraissant communier avec elles. J’eus parfois le même scrupule sous mon cloître de Saint-Germain, quand j'invoquais ces hommes simples, ces moines qui m'y précédèrent. C’est par coquetterie et grâce à des jeux de mots que je puis mettre si fort en évidence les légers points de contact que nous avons. Dans un siècle hostile et vulgaire, sous l'œil des barbares, des familles presque détruites se plaisent à resserrer leurs liens. Il faut avouer que voilà une parenté bien lointaine. Pour un côté de moi qui peut-être satisferait le Giotto, combien qui l’étonneraient extrêmement !

Dans sa chapelle, en même temps que je bäille

un peu, ma loyauté est à la gène.

Trois heures après, à Venise, j’étudiais les Véronèse; leur force me rafraîchissait. Ils m’attiraient, m'élevaient vers eux; mais m'intimidaient. Là encore je me sens un étranger; mes hésitations, toute ma subtilité mesquine doivent les remplir de pitié. Pas plus qu'avec les Giotto, avec les Véronèse je n’ai mérité de vivre. Dans le siècle, dans mes combats de Saint-Germain, je n’ai fait voir que cet état exprimé par les Botticelli : tristesse tortueuse, mécontentement, toute la bouderie des faibles et des plusdistingués en face de la vie. Mais d’être tel, je ne mesatisfais pas; je suis venupourm'accroître et me créer heureux. Il est venu l'instant!

Ce soir-là, quand, tonifié de grand air et restauré par un parfait chocolat, j’atteignis l'heure où le soleil couchant met au loin sur la mer une limpidité merveilleuse, ma puissance de sentir s’élargit. Des instincts très

vagues qui, depuis quelques mois, montaient

du fond de mon Ëtre, se systématisèrenit. Chaque parcelle de mon âme fut fortiñée, transformée.

Une tache immense et pâle couvrait l’univers devant moi, brillantée sur la mer; rosée sur les maisons; le ciel presque incolore s’accentuait au couchant jusqu’à la rougeur énorme du soleil décliné. Et toute cette teinte lavée semblait s'être adoucie pour que ie pusse aisément aborder la beauté ifistrüctive de Venise, et que rien ne n’en blessât :

comme aux convalescents on présente les aliments sous une forme légère, comme la mousse sucrée du champaghe qu’on fait boire aux anémiques.

La seule image d'effort que j’y vis, c'était sur l’eau un gondolier se détachant en noir avec une netteté extrême, presque risible.

D'un rhythme lent, très précis, il faisait son travail, qui est simplement de déplacer un peu d’eau pour promener un homme qui dort.

Et devant ce bonheur orné, je sentis bien

que j'étais vaincu par Venise. Au contact de la loi que sa beauté révèle, la loi que je servais faillit. J’eus le courage de me renoncer. Mon mécontentement systématique fit place à une sympathie aisée, facile, pour tout ce qui est moi-même. Hier je compliquais ma misère, je réprouvais des parties de mon Être ; j'entretenais sur meslèvres le sourire dédaigneux des Botticelli; chaque jour, par mes subtilités, je me desséchais. Désormais convaincu que Venise aliré desoi une vision de l'univers analogue et supérieure à celle que j’édifiais si péniblement, je prétends me guider sur le développement de Venise.

Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en moi, j’ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie heureuse vour le contempler

et m’v conformer.

VENISE (Suite)

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