SÂ BEAUTÉ DU DEHORS
Dès lors je passai mes jours, dans des palais déserts, à lire les annales magnifiques et confuses dela République, — dansles musées et les églises écrasées d’or, à contrôler les catalogues, — sur la rive du Schiavoni, à louer la mer, le soleil et l'air pur qui égayent mes vingt cinq ans; — et sur les petits ponts imprévus, je m'aitristais longuement des ca-
naux immobiles entre des murs écussonnés.
Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins impressionnables à cette délicate cité, je brusquai mon régime jusqu'alors réglé par Bæœdecker; et quittant la Piazza, où parmi des étrangers choquants on lit les journaux français, je me confinai dans une
Vénise plus vénitienne. J’habitais fes Fonda
menta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par grandeur d’âme, consentit à être écorché vif, et parfois je songe que je me suis fait un sort analogue.
Je voudrais transcrire quelques tableaux très brefs des sensations les plus joyeusesque je connus au hasard de ces premières curiosités; mais il eût fallu les esquisser sur linstant. Je ne puis m’alléger de mes imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur ailé. C’est en vain que pendant des semaines, auprès de ma table de travail, j'ai attendu la veine heureuse qui me ferait souyenir.....
Je vois une matinée à Saint-Marc, où j'étais assis sur des marbres antiques et frais, tandis qu’un bon chien (muselé) allongeait sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre nous regardions, avec une parfaite volupté, le faste et la séduction réalisés tout autour de nous. — Ah!
Simon, comme {a raideur anglaise serait
PL
misérable dans cette végétation divinel Je vois un jour de soleil que je m’étendis sur un banc de marbre au ras de la mer; alors je compris qu’un misérable mendiant n'est pas nécessairement un malheureux, et que pour ceux-là aussi l’univers a sa beauté. Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, chargé de misses froides et de touristes aux gestes agaçants. Une barque sous le plein soleil s’approcha de nous. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantaitune chanson, éclatante comme ces vagués qui nous brülaient les yeux. Venise, l’atmosphère bleu et or, Adriatique qui fuit en s’attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si cruellement ressortir la morne hébétude de ces marchands sans âme, queje bénis l’ordre des choses de m’avoir fait différent de ces hommes dont je portais le cos-
tume.
Cependant j'attendais avec impatience lo
jour où j'aurais tout regardé, non pas pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et recréer, pour faire des pensées enfin avec ces choses que j'avais tant frôlées. La beauté du dehors jamais ne m'émut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont que des tableaux psychologiques.
Je-dirai que parmi ces délices sensuelles, jamais je n’oubliai l'heure qu'il était. Aux meilleurs détours de cette ville abondante et toujours imprévue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse : le sens du provisoire.
Mais qu’on melaisse décrire l’ordre de mes associations d'idées, tandis qu’en ce jardin de chefs-d'œuvre j'errais, mal sensible à la prodigalité des essais du génie vénitien et soucieux uniquement d’absolu.
Je prends un exemple au hasard : Vers le crépuscule, débouchant de mon canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain
je voyais le soleil comme une bête énorme
thé
flamboyer au versant d’un ciel délicat, pardessus une mer indifférente à cette brutalité, toute élégante et de tendresse vaporeuse.
Alors, avec un haut-le-corps, je m’exclamais et je gesticulais. Puis aussitôt : « Quoi donc! es-tu certain que cela t'intéresse? » Mais en même temps : « Saisissons l’occasion, me disais-je, pour pousser jusqu’à l'extrémité des Zattere (un kilomètre le long d’un bras de mer canalisé, sur un quai largement dallé).
Je suis certainement en face d’un des plus beaux paysages du monde... Et puis, mon diner retardé de vingt minutes, la soirée me sera moins longue... » Ah! ces soirées, toutes ces journées de la vie extérieure! « Et s’il pleuvait, j'aurais un frisson d'humidité, la table du restaurant me serait lugubre et, l'ayant quittée, il me faudrait rentrer immédiatement dans un chez moi meublé de malaise, ou m’enfermer dans un café qui me congestionne ! »
Ce chœur des pensées qui m’emplissaient
Me 2 2,
fait voir que les plus voluptueux décors ne peuvent imposer silence à mes sensibi-
lités mesquines. La grâce de Venise qui me
pénétrait ne pouvait étouller les protesta.
tions dont mon être naquit gonflé. Il fallait que l’âme de cette ville se fondit avec mon âme dans quelqu’une de ces méditations con-
fuses dont parfois mon isolement s’embellit.
de ni dati ide tt
VENISE (Suite SA BEAUTÉ INTÉRIEURE, SA LOI QUI ME PÉNÈTRE.
Heureux les yeux qui, fermé aux choses extérieures. ne con= templent plus que les intérieures,
Enfin, je connus Venise. Je possédais tous mes documents pour dégager la loi de cette race et m’y conformer. Le long des canaux, sous le soleil du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que stimulait encore l’air de la mer. (On est trop disposé à oublier que Venise, avec sa langueur et ses perpétuelles tasses de café, est légèrement malsaine.) Les photographies inévitables des vitrines m’avaient fait banales les plus belles images des cloitres et des musées. Seule, la tristesse de mon restaurant solitaire m’émouvait encore pour la beauté de la Venise du dehors, tandis que la
nuit, descendant d’un ciel aux coloris pâlis, ennoblissait d’une agonieromanesquel’Adriatique. Et si ce déclin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette ville, c’est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilité anémique et la vigueur vénitienne.
Dès-lors, je ne quittai plus mon appartenent, où, sans phrases, un enfant m’apporlait des repas sommaires.
Vêtu d’étofles faciles, dédaigneux de tous soins de toilette, mais seulement poudré de poudre insecticide, je demeurais le jour etla nuit parmi mes cigares, étendu sur mon vaste lit.
J'avais enfin divorcé d'avec ma guenille, d'avec celle qui doit mourir. Ma chambre était fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel deshorloges obstinées, je m’occupai seulement àregarder en moi-même que venaient de remuer tant de beaux spectacles.
Je profitais de l'ennui que je m'étais donné
UX DOVUME LIRE 221
à vivre en proie aux ciceroni, tête nue, parmi les édifices remarquables.
Mes souvenirs, rapidement déformés par mon instinct, me présentèrent une Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cité offre à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de me plaire, une beauté selon moimême. Ses splendeurs tangibles, je les poussai jusqu’à l’impalpable beauté des idées ; car les formes les plus parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosité d’idéologue.
Etcotte cité abstraite, bâtie pour mon usage personnel, se déroulait devant mes yeux clos, hors du temps et de l’espace. Je la voyais nécessaire comme une Loi; chaîne d'idées dont le premier anneau est idée de Dieu. Cette synthèse, dont j'étais artisan, me fit paraître bien mesquine la Venise bornée où se réjouis- sent les artistes et les touristes.
Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu’on le goûte en toutes choses, quand on laime véritablement.
Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l’imagine, ne saurait guère n'intéresser. Mon orgueil, ma plénitude,c’estde les concevoir sous la forme d’éternité. Mon être n’enchante, quand je lentrevois échelonné sur les siècles, se développant à travers une longue suite de corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu'il naquit il y à vingt-cinq ans, avec ce Corps que je suis et qui mourra dans trente ans, jo n’en ai que du dégoût.
Oui, une partie do mon âme, toute celle qui n’est pas attachée au monde extérieur, à vécu de longs siècles avant de s’établir en moi. Autrement, serait-il possible qu’elle fût ornée comme je la vois! Elle a si peu progressé depuis vingt-cinq ansque je peine à l’embellir! j’en conclus que, pour l’amener au degré où je la trouvai dès ma nais-
sance, il à fallu une infinité de vies d’hommes. L’âme qui habite aujourd’hui en moi est faite des parcelles qui survécurent à des milliers de morts; et cette somme, grossie du meilleur de moi même, me survivra en perdant mon souvenir.
Je ne suis qu’un instant d’un long développement de mon Être; de même la Venise de cette époque n’est qu'un instant de l'Ame vénitienne. Mon Être et l’Être vénitiens sont illimités. Grâce à ma clairvoyance, iepuisre-
“onstituerunepartie deleurs développements; mais mon horizon est borné par ma faiblesse : jamais je n’atteindrai jusqu’au bonheur par-
. fait de contempler Dieu, de connaître le Principequicontient et qui nécessitetout. Que j’en-
trevoie une partie de ce qui est ou du moins de cequi paraît être, cela déjà est bien beau.
Cette satisfaction me fut donnée dans ces
jours de Venise où je contemplai dans l’âme de Venise mon Être agrandi et plus proche do Dieu.
L'Être de Venise,
Cette émotion particulière qui est la partie éternelle de Venise, cette sensibilité qui forme l'atmosphère de cette ville et dont
chacun des détails de cette race porte l’em-
preinte, seules la perçoivent pleinement les âmes marquées d’une sensibilité parente. Ce caractère mystérieux, que je nomme lâme
de tout groupe d'humanité et qui varie avec
ed nées de cé nl tn dd dd à de, eme it tit
chacun d’eux, on l’obtient en éliminant mille traits mesquins, où s’embarrasse le Vulgaire. Et cette élimination, cette abstraction se font sans réflexion, mécaniquement, par la répétition des mêmes impressions dans un esprit capable de communier directementavec tous les aspects et toutes les époques d’une civi-
lisation.
Mon Ître.
De même, quand ma pensée se promène en moi, parmi mille banalités qui semblaient
UN HOMME LIBRE 22à
tout d’abord importantes, elle distingue jusqu’à en être frappée des traits à demi effacés ; et bientôt une image demeure fixée dans mon imagination. Et cette image c’est moi-même,
mais moi plus noble que dans l'ordinaire ;
- c’est l’essentiel de mon Etre, non pas de ce
que je parais en 89, mais de tout :e développement à travers les générations dont je vis
aujourd’hui un instant.
Description de ce type qui réunit, en les résumant, les caractères du développement de mon Être et de lÊtre de Venise.
Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Bæœdeker, le soir de notre séparation à Saint-Germain : cette image de mon Être et cette image de l’Être de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction, concordent en de nombreux points.
En les superposant par une sorte d’addition légèrement confuse, j’obtins une image
infiniment noble où je me mirai avec délice
FE Le
dans ma chambre solitaire et fraîche. Fragment bien petit encore de l’Être infini de Dieu! mais le plus beau résultat que j’eusse atteint depuis mon vœu de Jersey. Selon que je l’avais formulé avec mon ami Simon, voici donc que je contemplais mes émotions! Et non plus des émotions toujours inquiètes et sans lien, mais systématisées, poussées jusqu'à la fleur qu’elles pressentaient. Hier, je les analysais avec tristesse; aujourd’hui, par un effôrt de compréhension, de bonté, je les assemble et je les divinise. Je m'’accouche de tous les possibles qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon
Lypo
Mnsi, durant quelques semaines, couché
sur mon vaste lit des Fondamenta Bragadin, ou, plus réellement, vivant dans l'éternel, je fus ravi à tout ce qu’il y a de bas en moi et
autour de moi: je fus soustrait aux Barbares.
Même je ne les connaissais plus; ayant été
r'amabtenil
au nulieu d'eux lesprit souffrant, puis à V’écart l’esprit militant, par ma méthode je devenais l'esprit triomphant.
Ici se réfugièrent des rois dans l’abandon, et des princes de l’esprit dans le marasme.
Venise est douce à toutes les impériosités abattues. Par ce sentiment spécial qui fait que nous portons plus haut la tête sous un ciel pur et devant des chefs-d’œuvre élancés, elle console nos chagrins et relève notre jugement sur nous-mêmes. J'ai apporté à Venise tous les dieux trouvés un à un dans les couches diverses de ma conscience. Ils étaient épars en moi, tels qu’au soir de mon abattement d'Haroué; je l’ai prié de les assimiler et de leur donner du style. Et tandis que je contemplais sa beauté, j’ai senti ma force qui, sans s’accroître d'éléments nouveaux, prenait
une merveilleuse intensité.
Venise, me disais-je, fut bâtie sur les làgunes par un groupe d'hommes jaloux de
leur indépendance ; cette fierté d’être libre, elle la conserva toujours ; sa politique, ses mœurs, ses arts jamais ne subirent les étrangers.— Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir les Barbares, les étrangers; et le perpétuel ressort de ma vertu, c'est que je me veux homme libre.
Venise, pour avoir été héroïque contre les étrangers, amassa dans l’âme de ses citoyens les plus beaux désintéressemants. — Ainsi, je fus toujours ému d’une sorte de générosité naturelle; je h&is l’hypocrisie des austères, l’étroitesse des fanatiques et toutes les banalités de la majorité. Cependant j’avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu’en d’autres corps jadis mon Être a dû soutenir pour Aequérir ces vertus.
Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision personnelle de l’univers que sous une légère atteinte de douceur mystique; Memling, venu d'Allemagne, fait naître Jean Bellin. — De même, c’est par ce
besoin de protection queconnurent toutes Les enfances mortifiées, et par l’enseignement métaphysique d’outre-Rhin, que je fus éveillé à me faire des choses une idée personnelle.
A douze ans, dans la chapelle de mon collège, je lisais avec acharnement les psaumes de la Pénitence, pour tromper mon écæurement; et plus tard, dans l'intrigue de Paris, le soir, je
me suis libéré de moi-même parmi les ivres-
ses confuses de Fichte et dans l’orgueil un
eu sec de Spinoza.
Si fiévreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait de l’univers le Titien ne contrarie pas l’analogie de mon Être et de l'Étre de Venise. — Il est clair que
jamais je n’atteignis la paix qu’on lui voit,
mais c’est pour y parvenir que toujours je
m'agitai. Si je suis inquiet sans trêve, c’est parce que j'ai en moi {la notion obscure ou le regret de cette sérénité. Ma fébrilité
actuelle n’est sans doute qu'un secret ins-
tinct de mon Être, qui se souvient d’avoir
{ À di not ré
possédé, entrevu ces heures fortes et paisibles marquées à Venise par Tilien.
Rien äu plus intime de moi ne répond au génie violent de Tintoret. Mon système n’en est pas déconcerté. Aussi bien, dans cette
république magnifique et souriante, ce fana-
ém ditsnit ée.rp ue dons le
tique sombre garde une allure à part, que
n'expliquent mi les arts ni les mœurs de son
temps. Le Tintoret est à Venise un accident, ün à-côté. C'est avec Véronèse, si noble, si aisé, que la vraie Venise se développait alors. — Or; mon Être se souvient sans effort d’avoir connu l'instant de dignité, de bonté et de puissance que ce grand esprit signifie.
Alors pour mon Être (mais dans quel corps häbitait-11?) la vie était une fête ; et bien loin de s’absorber, comme je fais, dans l'amour.
de ses plaies, il poussait toute sa forcé.
vers le bonheur. |
Mais Véronèse, si pou lointain que soit dns iôn Être l’inslant qu'il représente,
Véronèse m'intimide, Cest à lui que jt
rt
m'adressai tout d’abord dans Venise, car j'avais reconnu un parent; mais cet ami est encore plus un maître; je lui cache quelques-uns de mes sourires.— Mon camarade,
mon vrai moi, c’est Tiepolo.
Ticpolo,
Celui-là, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame vénitienne qui s’était accrueinstinctivement avec les Jean Beliin, les Titien, les Véronèse s’arrêta de créer; elle se contempla et se connut. Déjà Véronèse avait la fierté de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se contente plus de cet orgueil instinctif ; sachant le détail de ses mérites, il les étale, il en fait tapage. — Comme moi aujourd’hui, Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus héritées de ses an-
côtres.
Je ne me suis doté d'aucune force nouvelle, mais à celles que mon Être s’était ac-
quises dans des existences antérieures j'ai
donné une intensité différente. De sensibilités instinctives, j'ai fait des sensibilités réfléchies. Mes visions du monde m'ont été amassées par mon Être dans chacune de ses transformations ; superposés dans maconscience, elles s’obscurcissaient les unes les autres : si je n’y puis rien ajouter, du moins je sais que je les possède.
Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse. Ainsi s'explique la mélancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi, ainsi que les siècles dilettanti qui seuls nous pourraient faire une atmosphère convenable. L'énergie de notre Être épuisée par les eflorts de jadis n’atteint qu’à donner à notre tristesse une sorte de fantaisie trop imprévue, parfois une ardeur choquante. Ces plafoids de Venise, qui nous montrent l’âme
de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant
et mélancolique! Il s’y souvient du Titien, du
Tintoret, du Véronèse ; il en fait ostentation : grandes draperies , raccourcis tapageurs,
fêtes, soies et sourires! Mais ce feu, cette
abondance, cette verve inconsciente et mobile! Tout le peuple des créateurs de jadis, il le répète à satiété, l’embrouille, lui donne la fièvre, le met en lambeaux, à force de frissons! mais il linonde de lumière. C’est là sonœuvre, débordante de souvenirsfragmentaires, d'un pêle-mêle de toutes les écoles, heurtée, sans frein ni convenance, dites-vous, mais où l’harmonie naît d’une incroyable vibration lumineuse. — Ainsi mon unité est faite de toute la clarté que je porte parmi tant de visions accumulées en moi.
Tiepolo est le centre conscient de sa race.
En lui, comme en moi, toute une race aboutit. Il n’a pas créé de beauté ; mais il a infiniment d'esprit, d’ingéniosité, c’est la conscience la plus ornée qu’on puisse imaginer, et chezlui la force, dépouilléedesa première énergie, crée la grâce, ignorée des sectaires. Ah! ces airs de tête, ces attitudes, ces prétentions, cet élan charmant et qui sans
cesse se brise! Ce qu’il aime avant tout,
c’est la lumière; il en inonde ses tableaux, les contours se perdent, seules restent des taches colorées qui se pénètrent etse fondent divinement. — Ainsi, j'ai perdu le souvenir des anecdotes qui limitaient mes diverses émotions, et seule demeure au fond de moi ma sensibilité qui prend, selon sonintensité, des-teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres, livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est éraillé, fripé, dévoré par sa fièvre et par ce torrent de lumière, ainsi que sont mes images intérieures que je n’énerve à éclairer durant mes longues solitudes.
Dans une suite de Caprices, livre d'eaux fortes pour ses sensations au jour le jour,
Tiepolo nous a dit toute sa mélancolie. Il
était trop sceptique pour pousser à l’amer- à tume. Ses conceptions ont cette lassitude qui
suit les grandes voluptés et que leur préfèrent les épicuriens délicats. Il sentait une
fatigue confuse des efforts héroïques de ses 4
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pères ; et tout en gardant la noble attitude qu’ils lui avaient lentement formée par leur gloire, il en souriait. Les Caprices de Tiepolo sont des recueils héroïques où toutes les âmes de Venise sont réunies ; mais tant de siècles se résumant en figures symboliques, ce sourire inavoué, cette mélancolie dans Populence sont d’un scepticisme trop délicat pour là masse des hommes. Un homme trop clairvoyant paraît énigmatique.
On traite volontiers d’obscur ce qu’on ne comprend pas; cela est vrai grammaticalement. Mais comment comprendriez-vous les rêves que décrivait Tiepolo, les visions de ce petit-fils des héros, lucide jusqu’à contempler en soi toute sa race? Que parmi des guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau ! à cette page de Tiepolo, je m’arrête; j'ai reconnu sen âme, la mienne!
Ah!celui-là, comment s’étonnerait-on que
je le préfère à tout autre?
Fr
Après Tiepolo, l’'Être de Venise n'avait plus qu’à dresser son catalogue. Aujourd'hui, Venise est toute à se fouiller, à mettre en valeur chacune de ses époques ; ce sont des dispositions mortuaires.
Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sait plus que répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j'y trouve, et me mécaniser, approche de cette dernière période. Quand ce corps où je vis sera disparu, mon Être désormais ne vaudra que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles il a créées. Moi, fils par lesprit des hommes de désirs, je n’engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que j’entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série sera terminée. Du moins mon regard est trop faible pour embrasser un plus large
fragment de la divinité.
Aïnsi, dans cet effort, le plus heureux que j'ai fourni depuis fa journée de Jersey, je contemplai le détail et le développement de cette suite d'idées qu’est mon moi.
Admirables et fiévreuses journées des Fondamenta Bragadin! Au contact de. Venise, délivré pour un instant de l'inquiétude de mes sens, je pus me satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type de gloire! Grâces à mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon intelligence une conception nette! J’entrevis que l'effort de tous mes instincts aboutissait à la pleine conscience de moi-même, et qu’ainsi je deviendrais Dieu, si un temps infini était donné à mon Être pour qu'il tente toutesles expériences où m'incitent mes mélancolies.
Et que m'importe dès lors si les siècles et
l'énergie font défaut à cette tâche! j'ai tout
Porgueil du SHeco aan jen ai tracé les
lois. Cest der une chose ue S’ en Fac <i P
une idée très nette. très précise. es >
ne
UN AOMME LIBRE 259
Vers cette époque,unsoir que, par hasard, je mangeais au restaurant, un jeune Anglais jadis rencontré à Londres vint s'asseoir à ma table. Je causai avec un peu de fièvre, comme on pense d’un solitaire, qui depuis deux mois n’avait fait que songer. La conversation se rapprocha très vite de mes méditations familières, et vers dix heures ce jeune homme me disait: « Je compte que j'ai lieu d’être heureux : mon père a beaucoup travaillé ; il m'a mis à Eton, où je me suis fait des amis nombreux et qui me seront utiles dans la vie. »
Cette satisfaction ainsi motivée me fit toucher l’écart qui grandit chaque jour entre
moi et le commun des honnêtes gens.
ÿE SUIS SATURÉ DE VENISE
Grégoire XI : C’est ici que mon âme trouve son repos, dans l’étudeet la contemplation des belles choses.
Sainte Catherine de Sienne :
Pour accomplir votre devoir, Très- Saint-Pere, et suivant la volonté de Dieu, vous fermerez les portes de ce beau palais, et vous prendrez la route de Rome, où les difficultés et la malaria vous attendent en éshenge des délices d'Avignon.
Au degré où j'étais parvenu, je ne: ressentais plus ces violents mouvements, qui sont ce que j'aime et, désire. J'étais saturé de cette ville, qui dès lors n’agît plus sur
oi; je glissais peu à peu dans la torpeur.
L'homme est un ensemble infiniment compliqué ; dans nos bonheurs les mieux épurés,
nous perdons une partie de nous-mêmes. Je
jugeai opportun de me vivifier dans la souf- | france et dans l’humiliation, qui seules peu- …
vent me rendre un sentiment exquis de
ho ég PER
pat
l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais mieux trouver qu’à Paris.
(IL est juste d'ajouter qu’à ces nobles motifs se joignait un désir d’agitation : désir médiocre, mais s’il est poussé à sa dernière intensité, n’y trouverai-je pas un grandissement nouveau, un synonyme intéressant aux divers idéals que j'ai déjà conçus? Il faut que je respecte tout ce qui est en moi; ilne convient pas que rien avorte. — Ma santé - s'était fort consolidée, et des parties de moi- même, s’éveillant peu à peu, ne se satisfai-
saient pas de la vie de Venise.) Pour me maintenir dans l’Église Triom- - phante, il faut sans cesse que je mérite, il faut que j'anoblisse les parties de péché qui subsistent probablement en moi. Je ne les
connaîtrai que dans la vie; j'y retourne.