‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 4 sur 52 · MÉDYTATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY · texte numérisé non relu

MÉDYTATION SUR LA JOURNÉE DE JERSEY

Cette journée de Jersey fut puérile ‘en

plus d’un instant, et pas très nette pour moi-

mème. Comment accommoder cette haine mystique du monde et cet amour de l’agitation qui me possèdent également ! Cest à Jersey pourtant, nerveux qui chicanions au

bord de l’Océan, que j’approchai le plus d’un état héroïque. Je tendais à me dégager de moi-même. L'amour de Dieu soulevait ma poitrine. :

Je dis Dieu, car del’éclosion confuse qui se fit alors en mon imagination, rien n’approche autant que l’ardeur d’une jeune femme, chercheuse et comblée, lasse du monde qu’elle ne saurait quitter et qui dévotc s’agepouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces créatures-là, puisqu'elles

nous troublent, ne sont pas parfaites, mais

la civilisation ne produit rien de plus inté-

ressant. Les vieux mots qui leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils done , nent en même temps une figure assez È cxacte. ù

Hélas! les contrariétés d’où sortit mon état e,

de

de grâce, je vois trop nettement leur médiocrité pour que mon rêve de Jersey n'ait très vite perdu à mes yeux ce caractère religieux que lui conservent mes vocables. Ja-

mais rien ne survint en mon âme qui ne fût

embarrassé de mesquineries. Amertume

2 APT Cp A PIS CT

contre ce qui est, curiosité dégoutée de ce que j'ignore, voilà peut-être les tigesflétries 3 de mes plus belles exaltations ! "+4

Avant cette journée décisive, déjà la :

grâce m'avait visité. J’entrevoyais mon Dieu intérieur, mais aussitôt son émouvante

image s’emplissait d'ombre. Bien qu’il n’en résultàt qu'un désarroi passager de mon ignominie, ces flirts avec le divin me ternissaient ie siècle. C’est par le dédain que j’atteignis à l’amour. Déjà, je comprenais que seul le dégoût préventif à l’égard de la vie nous garantit de toute déception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une diminution; la révélation de Jersey, dans sa divine spontanéité, me donna le courage de me conformer à ces vérités soupconnées, et de conquérir par la culture de mes inquiétudes lembellissement de l’univers. C’est en m’aimant infiniment, c’est en m'embrassant que j’embrasserai les choses et les redresserai selon mon rêve.

Oui, déjà j'avais été traversé de ce délire

d'animer toutes les minutes de ma vie.

Sur les petits carnets où je note les pointes de mes sensations pour la curiosité de les imaginer quand le temps les aura

émoussées, je retrouve une matinée de juillet que, malade, vraiment épuisé, tant mon corps était rompu et mon esprit lucide d’insomnie, je m'étais fait conduire à la bibliothèque de cette petite ville de l'Ouest où le hasard m'avait mené, pour lire les £xercices Spirilueis d'Ignace de Loyola. — Livre de sécheresse, mais infiniment fécond, dont la. mécanique fut toujours pour moi la plus troublante des lectures. Livre de dilettanteet de fanatique, il dilate mon. scepticisme et mon mépris ; il démonte tout ce qu’on res- pecte, en mème temps qu’il réconforte mon désir d'enthousiasme ; il saurait me faire homme libre, tout puissant sur moi-même.

Alors que j'étais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires passèrent sur les dix heures revenant de la promenade matinale avec de la poussière, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs. Et nous, ceux de la bibliothèque, un prètre,

un petit vieux, trois étudiants, nous nous

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penchâmes des fenêtres de notre palais sur ces hommes actifs. Et l’orgueil chantait dans ma tête: « Tu es un soldat, toi aussi; tu es mille soldats, toute une armée. Que leurs trompettes levées vers le ciel sonnent un hallali ; tu catalogues les phénomènes et tu forces les apparences qui t’'émeuvent à se réfugier dans le secret de la substance unique. » Et comme le colonel passait sur son cheval piaffant : « Sois vainqueur, me disaisje ; qu'importe que tu ignores le premier et le dernier mot des choses, si tu suis leurs transformations le long de tes nerfs! Tiens en main toutes les forces que tu as, afin que tu puissespar des commandements rapides prendre soudain toutes les figures en face des circonstances.» Et frémissant jusqu’à serrer les poings du désir de dominer la vie, ïe me replongeai dans l'étude des moyens pour posséder les ressorts de mon âme comme un capitaine possède son bataillon.

— Quelque jour, un statisticien dressera la

théorie des émotions, afin que l’homme à volonté les crée toutes en lui et toutes en un

même moment,

Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette douloureuse matinée où je vis un de ma race, mais ayant toujours résisté à l'appétit de se détruire, qui me disait dans un accès d’orgueil : « Ma tête est une merveilleuse machine à pensées et à phrases; jamais elle ne s’arrête de produire avec aisance des mots savoureux, des images précises et des idées impérieuses ; c'est mon royaume, un empire que je gou-

verne. » Et moi, tandis qu’il marchait dans

l'appartement, j'étais assombri et congelé

par le bromure, au point que je n'avais pas

la force de lui répondre, et je me raidissais,

avec un effort trop visible, pour sourire et

pour paraître alerte. Et je revins à midi, seul,

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