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Éé
mois d'été à Jersey
Cette villégiature estméprisable : mauvais cigares, fadeur des pâturages suisses, médiocrités du bonheur.
Nous eûmes la faiblesse d'emmener avec nous nos maîtresses. Et leur vulgarité nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondés de gentilles misses.
À Paris, nos amies faisaient un appareil lage très distingué : belles femmes, jolis
teints ; ici, rapidement engraissées, elles se
congestionnèrent. Elles riaient avec bruit et: e.
marchaient sottement, ayant les pieds meur- ‘ris. Dans notre monotone chalet, au bord :
de la grève, le soir, elles protestaient avec À
une sorte de pitié contre nos analyses et
déductions, qu’elles déclaraient des niaise-
convenantes (parce que nous rivalisons de sincérité froide).
. Ah! ces homards de digestion:si lente, dont nous souffrimes, moiet Simon, durant les longues après-midi :de soleil, en face l'Océan qui fait mal aux yeux! Ah ! ce thé
dont nous abusàmes par engouement !
Un soir, au casino, nous rencontrâmes cinq camarades qui avaient bien diné, et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se réjouissaient à citer le nom familial de ‘tel commerçant de la localité, et patoisaient à la jersiaise. Ils invitèrent le capitaine du bâtiment de :Grandrille-Jersey à boire de lalcool ; puis ils parlèrent de la territortale.
Iisfurent cordiaux ; nos femmes leur plu-
rent ; Simonn’ouvrit pas la bouche. Moi, par
urbanité, je tâchais de rireà chaque fois
qu'ilsriaient.
Avant de nous coucher, mon ami et moi,
seulsisurile petit chemin, près de:laplage où
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se reflétait l'imménse fenêtre brutalement éclairée de notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goütèmes une réelle satisfaction à épiloguer sur la vulgarité des gens, ou du moins sur notre impuissance à les supporter.
«O moi, disions-nous l’un et l’autre, Moi, cher enfant que je crée chaque jour, pardonne-nous ces fréquentations misérables dont
nous ne savons t'épargner l’énervement. »
A déjeuner, le lendemain, Simon, qui est très dépensier, mais que les gaspillages 2.
d'autrui désobligent, fit remarquer à son E amie qu’elle mangeait gloutonnement. Déjà le même défaut de tenue m’avaitchoqué chez ma maitresse, et je pris texte de l’occasion …
We lui faire une courte morale. ee re x
dans les magasins, une voiture nous conduisit jusqu’à la baie de Saint-Ouen.
Nous eûmes tout d’abord la sensation joyeuse de voir pour la première fois cette plage étroite et furieuse ; et nous nous assimes auprès de l’écume des lames brisées.
Puis une tasse de thé nous raffermit l’esto- mac. Nous étions bien servis, par un temps üède, sur la facade nette d’un hôtel très neuf, parmi cinq ou six groupes élégants et modérés. Je surveillais le visage de Simon; à la troisième gorgée je vis sa gravité se détendre. Moi-même je me sentais dispos.
— «N'est-ce pas, lui dis-je, la première minute agréable que nous trouvons à Jersey ?
Il n’était pourtant pas difficile de nous orga-
niser ainsi. Quoi en effet ? un joli temps
(c’estla saison), de l’inconu (le monde en
est plein), une tasse de thé qui encourage
notre cerveau (1 fr. 50). »
— 4 Tu oublies, medit-il, deux autres plai-
sirs : l'analyse que nous fimes, hier soir, de
notre ennui, et l'éclair de ce matin à table quand nous nous sommes surpris à soufrir, l’un et l’autre, de limpudeur de leurs appétits. »
—«Arrète! m'écriai-je, car j’entrevois une piste de pensée. »
Et riant de la joie d’avoir un thème à méditer, nous courûmes nous installer sur un rocher en face de l'Océan salé. Au bout d’une heure, nous avions abouti aux prineipes suivants, que je copiai le soir mème avant de m'endormir :
Premier PRINGPE : Nous ne sommes jamais si heureux que dans l'exaltation.
Decxième rave : Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, c’est de l'analyser. +
La plus faible sensation atteint à nc ous fournir une joie considérable si nous en posons le détail à quelqu'un qui nous
prend à demi mot Et les émotions hu
liantes elles-mêmes, ainsi transformées en matière de pensée, peuvent devenir volup-
tueuses.
Coxséquence : I7 faut sentir le plus possible en analysantle plus possible.
: Je remarque que pour analyser avec conscience et avec joie mes sensations il me faut
à l'ordinaire un compagnon.
Je me rappelle les détails et toute la physionomie de cette longue séance que nous fimes, couchés dans la brise purifiante et virile de l'Océan. Nos intelligences étaient lucides, tonifiées par le bel air, soutenues par le thé. J’ajouterai même que Simon s’éloigna un instant sous les roches fraiches, ce dont je le félicitai, en l’enviant, car la nourriture
et l’air des plages entravaient fort la régu-
larité de nos digestions, où nous nous mon-
trâmes toujours capricieux.
Le même soir, vers onze heures, réunis
auprès de nos femmes dans le petit salon de D notre frêle villa, je disais à Simon, avec la franchise un peu choquante des heures de nuit : LE
— « Jet’avouerai que souvent je songeai à
catrer en religion pour avoir une vie tracée et aucune responsabilité de moi sur moi.
Enfermé dans ma cellule, résigné à l’irréparable, je cultiverais et pousserais au paroxysme certains dons d'enthousiasme et d’amertune que je possède, et qui sont mes délices. Je fus détourné de ce cher projet par la nécessité d’être extrêmement énergique pour l’exécuter. Même je me suis arrêté de souhaiter franchement cette vie, car j’ai soup- *: | çonné qu’elle deviendrait vite une habitude et remplie de mesquineries : rires de sémi- … naristes, contacts de compagnons que je. à:
n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
serais la minorité. »
Nos femmes en m’entendant se mirent à
blasphémer, par esprit d'opposition, età se
UN HOMME LIBNE 21
frapper le front, pour signifier que je déraiSOnnais.
— «C’est étrange, répondit Simon, que je ne tai pas connu ce goût pendant des années.
Je pensais : il est aimable, actif, changeant, toutes les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi, c’est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et froides de Spencer à débrouil- Ier pendant six mois. »
— « Erreur! luidis-je,tu t y ennuyais.Nous avons l’un et l’autre vêtu un personnage.
J'affectais en tous lieux d’être pareil aux au-
tres, et je ne m'interrompis jamais de les
dédaigner secrètement. Ce me fut toujours
une torture d’avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Situ me vis, sous l'œil des barbares, me prêter à vingt groupes bruyants et divers, c'était pour qu’on me laissât le répit de me construire une vision personnelle de l’univers, quelque rêve à ma
taille, où me réfugier, moi, homme libre. »
ee UN HOMME LIBRE
Ainsi revenions-nous à nos principes de
l'après-midi, età convenir que nous avons été
créés pour analyser nos sensations, et pour
en ressentir le plus grand nombre possible
qui soient exaltées et subtiles. J’entrai dans
la vie avec ce double besoin. Notre vertu la
moins contestable c’est d’être clairvoyants;
et nous sommes en même temps ardents avec délire. Chez nous lapaisement n’est que débilité ; il a toute la tristesse du malade qui tourne la tête contre le mur.
Nous possédons là un don bien rare de
noter les modifications de notre moi avant
que les frissons se soient effacés de notre
épiderme. Quand on a l'honneur d'être à un pareil degré passionné et réfléchi, il faut soigner en soi une particularité aussi piquante. Raffinons pee de Mn et . ;
seule cette méthode saura nous faire toucher
le bonheur.
C’est alors que Simon et moi, par embal- -
lement, par oisiveté, nous décidèmes de tenter l'expérience.
- Courons à la solitude! Soyons des nouveau-nés! dépouillés de nos attitudes, ou- __ blieux de nos vanités et de tout ce qui n’est pas notre âme, véritables libérés, nous crée- rons une atmosphère neuve où nous embel-
lir par de sagaces expérimentations.
Dès lors, nous vécûmes dans le lendemain; et chacune de nos réflexions accroissait notre énivrement.« Désormais nous aurons un cœur ardent etsatisfait », nous aflirmions-nous l’un à l’autre sur la plage, car nous avions sagement décidé de procéder par affirmation.
« Cette sole est très fraîche..…..; votre maitresse, délicieuse... », me disait jadis un compagnon d’ailleurs médiocre, et grâce à son ton péremptoire la sauce passait légère, je jouissais des biens de la vie, |
Dans la liste qu’une agence nous fit tenir, nous choisimes pour la louer une maisonde maïtre, avec vaste jardin planté en bois et È en vignes, sise dans un canton délaissé, à * cinq kilomètres de la voie ferrée, sur les confins des départements de Meurthe-et-Mo-
UN HOMME LIBRE eu
selle et des Vosges. Originaires nous-mêmes de ces pays, nous n’y serons distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les mœurs. Puis nous n’y connaissons personne dont la gentillesse puisse nous détourner . de notro
généreux égotisme.
C’est alors que corrects une suprême fois envers nos tristes amies, qui furent tour à tour ironiques et émues, nous passâmes à Paris liquider nos appartements et notre situation sociale. Nous sortimes de la grande ville, avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de délivrer ses épaules d’une charge très lourde. Nous nous étions débarrassés du siècle.
Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, nous méditions le chapitre vingt du livre Ier de l’Zmäitation, qui traite « De l’amour de la solitude et du silence »: Et pour nous délasser de la prodi-.
gicuse sensibilité de ce vieux moine, nouj
établissions notre budget (quatorze mille fe,
de rente). Malgré que l'odeur de la houille
et les visages des voyageurs toujours me bouleversent l'estomac, l'avenir me parut désirable.