‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 6 sur 52 · INSTALLATION · texte numérisé non relu

INSTALLATION

Le lendemain de notre arrivée, vers les neuf heures, quand le paysage, dans toute la franchise de son réveil, n’a pas encore vêtu la splendeur de midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous étudiâmes la propriété; et sa saine banalité nous agréa.

Bâtie sur un vieux monastère dont les ruines l’enclosent et l’ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelées d’une côte volcanique. Et cette légende de volcan,

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dans nos promenades du soir, nous invitat, à des rêveries géologiques, toujours teintées de mélancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de science. Nos fenêtres dominaient une vaste cuvette deterres labourées, sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu’à l’horizon des forêtssilencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassées dans le loin-

tain.

Sur un autre ballon très proche, le village

ployait sa rue morne; et l’église au milieu des tombes dominait le pays.

Cette mise en scène, si complètement pri-

vée de jeunesse, devait mieux servir nos

sévères analyses que n’eussent faitles somp-

tuosités énergiques de la grande nature, la

mollesse bellâtre du littoral méditerranéen,

ou même ces plaines d’étangs et de roseaux dont jai tant aimé la résignation grelottante.

Les vieilles choses qui n’ont ni gloire, ni

UN HOMME LIBRE al

doueeur par leur seul aspect, savent mettre

toutes nos pensées à leur place.

Installation matérielle.

En une semaine nous fûmes organisés.

Un gars du village, ancien ordonnance d’un capitaine, suffit à notre service.

Quand il s’agit de choisir Les chambres de sommeil et de méditation, Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes sensations, et qui désire m’anémier, tant j'ai le goût des frissons délicats, je considérai qu’une branche d'arbre très maigre frôlant ma fenêtre et que je connaîtrais me suffirait. La salle à manger nous parut parfaite dès qu’un excellent poële y fut installé. Dans la bibliothèque où nous agitâmes des problèmes : par les nuits d'hiver, on mit un grand bu-

reau double cù nous nous faisions vis-à-vis avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire,pour faire nos recherches ou rédiger, puis aux coins de la cheminée deux ganaches pour la métaphysique des problèmes.

La pièce voisine était tapissée delivres, pêlemêle etcontredisantscommetoutes cesfièvres dont la variété fait mon âme si intéressante. Seul, Balzac en fut exclu, car ce passionné met en valeur les luttes et l’amertume de la vie sociale; et malgré tout romanesques et de bon appétit, nous trouverions dans son œuvre, à certains jours, la nostalgie de ce que nous avons renoncé.

Je m'opposai avec la même énergie à ce qu'aucune chaise pénétrât dans la maison; ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions l’honnête homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu’un penseur ait jamais rien combiné d’estimable hors d’un fauteuil.

Tous nos murs furent blanchis à la chaux.

PR Pier Sn,

J'aime le mutisme des grands panneaux aus; et mon âme, racontée sur les murs par le détail-des bibelots, me deviendrait insupportable. Une idée que j'ai exprimée désormais n’aura plus mes intimes tendresses, C’est par une incessante hypocrisie, par des manques fréquents de sincérité dans la conversation, que j'arrive à posséder encore en moi un petit groupe de sentiments qui m'intéressent. Peut-être qu'ayant tout avoué dans ces pages il me faudra tenter une nouvelle évolution d’âme pour que je prenne encore du goût à moi-même.

Nous fimes des visites aux notables et quelques aumônes aux indigents. Et pour acquérir la considération, chose si nécessaire, nous répandimes le bruit que, frères de lits différents, nous étions nés d’un officier supérieur en retraite.

Enfin, nos meubles installés, sur l’initiative de Sinon nous causämes des femmes. La

femme qui, à toutes les époques, eut la vertu

fâcheuse de rendre bavards les imbéciles, renferme de bons éléments qu’un délicat parfois utilise pour s’en faire à soi-même une belle illusion. Mais c’est une opération très absorbante, qui nuirait à notre concentrationetcompromettrait les expériences que nous voulons tenter.

Simon ayantréfléchi ajouta: « Le malheur!

c’est que nous avons perdu l'habitude de la chasteté! »

— « Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a très bien vu comme nous que tous nos sens, notre vue, notre ouïe et le reste s'unissent en quelque sorte

avec les objets, de sorte que, si Les objets

ne sont pas purs, la virginité de nos sens se

gâte. Mais les objets sont ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n’est pas dans notre programme de nous édifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de troublant ni de mystérieux ; dépouillons-la de

tout ce lyrisme que nous jetons comme de

longs voiles sur nos troubles : qu’elle soit pournous vraimentnature. Cettecombinaison nous laissera tout le calme de la chasteté. »

Simon voulut bien m’approuver.

C’est pourquoi nous sommes allés à la messe. Et entre les jeunes filles, nous avons distingué une fille pour sa fraîche santé et pour son impersonnalité; ses gestes lents et son regard incolore, quoique malicieux, sontbien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien nous distraire du développement de notre être. Nous fimes donc un arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous

en eùmes de la satisfaction.

Au soir de cette première semaine, dans notre cadre d’une simplicité de bon goût, assis et souriant en face du paysage sévère que désolent la brume et le silence, nous résolûmes de couper tout fil avec le monde et

de brüler les lettres qui nous arriveraient.

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Installation spirituelle.

Je fus flatté de trouver un cloitre dans les coins délabrés de notre propriété.

Pendant que le soir tombait sur lItalie, promeneur attristé de souvenirs désagréaà bles et de désirs, parfois j'ai désiré achever ma vie sous ces cloîtres où ma curiosité s’était satisfaite un jour. Et si mon humeur, qui gâte tous mes rêves, ne me permettait pas d'y garder la langueur légère que j'y trou-

vai pendant quelques heures, ce meserait un

13 pis-aller délicieux de veiller sous les lourds ; arceaux de Ste-Trophime à Arles, d’où je 3 descendis dans l’église lugubre pour me À mépriser, pour aimer la mort qui triom-

phera d’une beauté dont je souffre, et pour glorifier le moi qu'avec plus d'énergie je saurais être. |

‘Notre cloître, qui date de la fin du xm |

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ne.

UN HOMME LIBRE 47 RUE PR ne ET TN RE TI

siècle, et ces anciennes cellules où l’on dut méditer, n’abritaient plus que des volailles quand nous le fimesapproprier, pour l’amour du christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont notre veine d’ascétisme et d’énervement.

- Il est bas et triste, couvert de tuiles moussues. Une jolie suite d’arceaux trilobés l’entourent, souschacun desquels avaitété sculpté un petit bas-relief. Quoique le temps les eût dégradés, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe entr’ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa figure les plis de sa pèlerine, et je me désolai fréquemment avec elle, pensant avec complaisance qu’elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce roi que je ne le suis envers moi-même, quand je donne à ma

vie une règle monacale.

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