‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 7 sur 52 · TT · texte numérisé non relu

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C’est là qu'au matin nous descendions, tandis qu’on préparait nos chambres; et ce m'était un plaisir parfait d’y saluer Simon, d'un geste poli, sansupls, car nous pratiquions la règle du silence jusqu’au repas du soir pris en commun.

L’après-midi, où je n’ai jamais pu m’appliquer, tant il est difficile de tromper la méchanceté des digestions, c'était, après le déjeuner, une fumerie (en plein air, quand il n’y a pas de vent), — une promenade jusqu’à deux heures; — une partie de volant

dans le cloître, comme faisaient, pour se

délasser, Jansenius et M, de St-Cyran; +

repos dans un fauteuil balancé, nouveau ci gare; — méditation à l’église, petite promenade ; — à quatre heures, rentrée en cellule. (Simon, en dépit d’une légère tendance à l’apoplexie, avait introduit une sieste jusqu'à deux heures.) .

Et cette grande variété de mouvemene

dans un si bref espace detemps nous portait,

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sans trop d’ennui, à travers les heures écrasantes du milieu du jour.

À sept heures, dîner en commun; et fort avant dans la nuit, nous analysions nos sen-

sations de la journée.

C'est dans une de ces conférences du soir

que j'appelai lattention de Simon sur la

nécessité de nous enfermer comme dans un corset dans une règle plus étroite encore, dans un système qui maintiendrait et fortifierait notre volonté.

« Il ne suffit pas, lui dis-je, de fixer les heures où nous méditerons, il faut fournir notre cerveau d'images convenables.J’ai un sentiment d’inutilité, aucun ressort. Je crains demain, saurai-je le vivifier? L'énergie fuit en moi comme trois gouttes d'essence dans la main. »

Pour qu’il comprit cette anémie de mon âme, je lui rappelai un café qui nous était familier. « Que de fois je suis sorti de Tà

vers les dix heures du soir, dégoûté de fumer &

et avec des gens qui disaient des niaiseries! Les feuilles des arbres étaient légèrement éclairées en dessous par le gaz ; la pluieluisait sur les trottoirs. Nous n'avions pas de but; j'étais nécontent de moi, amoindri devant les autres, et je n'avais pas l’énergie de rompre là. »

Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des exemples personnels.

« Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes. Une nuit, près de m'endormir, je fus frappé par cette idée qui vous paraîtra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, était l’antique Tanaïs des légendes classiques. Et cette notion grandit en moi d’une telle intensité avec une beauté si mystérieuse queje dus,ayantallumé,chercher dans ma bibliothèque une carte où je suivis ce fleuve dès sa sortie du lac, tout au travers

du pays des Cosaques. Grandi par tant de.

siècles interposés, Orphée m’apparut errant

es

à travers les glaces hyperboréennes, sur les rives neigeuses du Tanaïs,dans les plaines du Riphée que couvrent d'éternels frimas, pleurant Eurydice etles faveurs inutiles de Pluton. Get esprit délicat fut sacrifié par les

femmes toujours ivres,et cruelles ; on s’é-

- tonnera que je m'émeuve d’un incident si

fréquent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble guère; mais ce soir-là, mille sens admirables s’en levaient, si pressés que je ne pouvais les saisir. Et ces désolations lointaines, évoquées sans autres détails, m'agrandissaient dans une indicible ivresse.

— Ainsi s'achève dans l'enthousiasme une journée de sécheresse, de la plus fade banalité. Qu'ils sont beaux les nerfs de l’homme À genoux, prions les apparences qu’elles se reflètent dans nos âmes pour y éveiller leurs types. »

Les plus petits détails, à certains jours, retentissent infiniment en moi. Ces sensibi-

lités trop rares ne sont pas l'effet du hasard.

Chercher pour les appliquer les lois de l’enthousiasme, c’est le rêve entrevu dans notre

cottage de Jersey. "

Prière-programme.

Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!

Nous # ‘avons chaque jour qu’une certaine somme de force nerveuse à dépenser : — nous en surveillerons l'emploi pour que rien n’en soit gaspillé.

Nous subissons des alternatives d'activité et de langueur : — nous profiterons des moments de lucidité de nos organes, et nous ne forcerons jamais notre machine quand son état de rémission invite au repos.

Peut-être même surprendrons-nous ces règles fixes des mouvements de notre sang qui amènent ou écartent les périodes où notre sensibilité est à vif. Cabanis pense

que par l'observation on arriverait à changer, à diriger ces mouvements quand l’ordre n’en serait pas conforme à nos besoins. Par des hardiesses d’hygiéniste ou de pharmacien, nous pourrions nous mettre en situation de fournir très rapidement les états Les plus rares de l’âme humaine.

Enfin, si nous savons varier avec minutie les circonstances où nous plaçons nos facultés, nous verrons aussitôt nos désirs (qui ne sont que les besoins de nos facultés) changer au point que notre âme en paraîtra transformée. Et pour nous créer ces milieux, il ne s’agit pas d’user de raisonnements, mais d’une méthode mécanique ; nous nous envelopperons d’images appropriées et d’un effet puissant, nous les interposerons entre notre âme et le monde extérieur si néfaste.

Bientôt, sûrs de notre procédé, nous pousserons avec clairvoyance nos émotions d'excès en excès; nous connaitrons toutes

les convictions, toutes les passions et jus-

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qu'aux plus hautes exaltations qu'il soit

donné d'aborder à l’esprithumain, dont nous

sommes, dès aujourd’hui, une des plus élé-

gantes réductions que je sache.

Les ordres religieux ont créé une hygiène de lâme qui se propose d'aimer parfaitement Dieu; une hygiène analogue nous avancera dans l’adoration du Moi. C'est ici, à Saint-Germain, une institution pour le développement et la possession de toutes nos

facultés de sentir ; c’est ici la culture de l’en-

thousiasme. Et non moins énergiquement que firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, — le péché qui est la

tiédeur, le gris, lemanque de fièvre, — le péché, c’est-à-diretout ce qui contrarie l'amour.

L'hommeidéal résumerait en soi l’umivers ; c'est un programme d'amour que je veux

réaliser. Je convoque tous les violents

mouvements dont peuvent être énervés les

hommes; je paraitrai devant moi-rêmo

comme la somme sans cesse croissante des . sensations. Afin que je sois distrait de ma stérilité et flatté dans mon orgueil, nulle fièvre

ne me demeurera 1 inconnue, et nulle ne me fixera.

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C’est alors, Simon, que, nous tenant en

- main comme un partisan tient son cheval et son fusil, nous dirons avec Abe : «de

suis un homme libre. »

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