‹ Un homme libreChapitre 10 sur 35 · LES INTERCESSEURS · texte numérisé non relu

LES INTERCESSEURS

Ayant touché avec lucidité nos organes et nos agitations familières, sachons utiliser cette enquête. Que notre âme se redresse et que l'univers ne soit plus déformé ! Notre âme et l'univers ne sont en rien distincts l'un de l'autre ; ces deux termes ne signifient qu'une même chose, la somme des émotions possibles.

Hélas ! devant un immense labeur, mon ardeur si intense défaille. Comment, sans m'égarer, amasser cette somme des émotions possibles? Il faut qu'on me secoure, j'appelle des intercesseurs.

Il est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de sensations que le commun des êtres. Échelonnés sur la voie des parfaits, ils approchent à des degrés divers du type le plus complet qu'on puisse concevoir ; ils sont voisins de Dieu. Vénérons-les

comme des saints. Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.

Aisément nous nous façonnerons à leur imitation, maintenant que nous connaissons notre mécanisme.

D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui caractérisent ces parfaits et de les dégager des scories dont la vie les a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maître peignit et que le temps a remplie d'ombre, réapparaît, sous les soins d'un expert, ainsi, par ma méthode et ma persévérance, réapparaîtront ma véritable personne et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.

Courons dès aujourd'hui rendre à ces princes un hommage réfléchi. Je veux quelques minutes m' asseoir sur leurs trônes, et de la dignité qu'on y trouve je demeurerai embelli. Figures que je chérissais dès mes premières sensibilités, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes désirs vos vertus émergeront en moi ; je vous piie en philosophe, et par l'analyse je reconstituerai méthodiquement en mon esprit votre beauté.

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Dès lors, nous passâmes des heures paisibles à tourner les feuillets, comme un prêtre égrène son chapelet. Dans la petite bibliothèque, écrasée de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs jours, nous méditâmes la biographie de nos saints, et ces bienveillants amis touchaient notre âme çà et là pour nous faire voir combien elle est intéressante.

Dans cette étude de V Intelligence souffrante ^ je fortifiais mon désir de V Intelligence triomphante. Ainsi la passion de Jésus- Christ excite le chrétien à mériter les splendeurs et la félicité du paradis.

Aimable vie abstraite de Saint-Germain ! Dégagé des nécessités de l'action, fidèle à mon régime de méditation et de solitude, assuré au soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me détournerait le lendemain de mes vertus, protégé contre les défaillances au point que j'avais oublié le siècle,

je passai les mois de novembre, décembre et janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai spécialement à quelques-uns qui, au détour d'un feuillet, me bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, à des coins nouveaux de mon âme.

Des figures livresques peu à peu vécurent pour moi avec une incroyable énergie. Quand une trop heureuse santé ne m'appesantit pas, Benjamin Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont présents, avec une réalité dans le détail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que je les fréquente, sont des fragments de moi-même. De là cette ardente sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-même que je vois palpiter, c'est mon âme que j'approuve, redresse et adore. Leur beauté peu sûre me fait entendre des fragments de mon dialogue intérieur, elle me rend plus précise cette étrange sensation d'angoisse et d'orgueil dont nous sommes traversés, quand, le tumulte extérieur apaisé quelques moments, nous assistons au choc de nos divers Moi.

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L*ennui vous empêcherait de me suivre, si j'entrais dans le détail de tous ceux que j'ai invoqués. Voici, à titre de spécimen, quelquesunes des méditations les plus poussées où nous nous satisfaisions.

(Je pense qu'on se représente comment naquirent ces consultations spirituelles. Nous gardions mémoire de nos réflexions singulières, et nous nous les communiquions l'un à l'autre dans notre conférence du soir. Elles nous servaient encore à fixer le plan de nos études pour les jours suivants ; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de notre sensibilité.)

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