‹ Un homme libreChapitre 11 sur 35 · MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT · texte numérisé non relu

MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT

C'est par raisonnement que Sirnon goûte Benjamin Constant. Simon est séduit par ce rôle officiel et par cette allure dédaigneuse qui masquaient un bohémianisme forcené de l'imagination ; il félicite Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant soi-même et devant la société, par orgueil de sensibilité, et encore de ce qu'il eut peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.

Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il était possible et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers points qui me passionnent, avec cet homme assez distingué pour être tout à la fois dilettante et fanatique.

J'aime qu'il cherche avec fureur la soHtude où il ne pourra pas se contenter.

J'aime, quand Mme Récamier se refuse, le désespoir, la folie lucide de cet homme de désir qui n'aima jamais que soi, mais que « la contrariété rendait fou ».

J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions, qui eurent aux Cent- Jours des détours un peu brusques, à cause du sourire trop souhaité d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme le plus beau trait de cet amour héroïque et réfléchi que seuls connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payées par Louis-Philippe et cette humiliation d'une carrière finissante qui jetait encore tant d'éclat me remplissent d'une mélancolie romanesque, où je me perds longuement.

J'aime qu'il ait été brave. Quand on goûte peu les hommes les plus considérés, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions sociales, il est joli à l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs beaucoup de petites imaginations (et les facultés imaginatives, c'est le secret de la peur) sont à étouffer

quand l'âme va devant soi, toute prudence perdue !

Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et qu'il mettait sa volupté à surveiller ironiquement son âme si fine et si misérable. Royer-Collard le mésestimait ; mais nousmêmes, Simon, nous eût-il considérés, cet honnête homme péremptoire qui, par sa rudesse voulue, fit un jour pleurer JoufTroy et n'en fut pas désolé?

Applièalion des sens.

Si cet appétit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.

A dix-huit ans, il souffrait d'être inutile... Peut-être ne sommes -nous ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.

Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en éprouvât un besoin réel, « mais pour marquer sa place, et parce que, à qua-

rante ans, il ne se pardonnerait pas de ne l'avoir pas fait ».

Il désirait de l'activité plus encore que du génie... Ce qu'il nous faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse où nous nous stérilisons ; avons-nous dans cette retraite le souci de créer rien de nouveau? Il nous suffît que notre Moi s'agite ; nous mécanisons notre âme pour qu'elle reproduise toutes les émotions connues.

Parmi ses trente-six fièvres, Constant gardait pourtant une idée sereine des choses : « Patience, disait-il à son amour, à son ambition, à son désir du bonheur, patience, nous arriverons peut-être et nous mourrons sûrement : ce sera alors tout comme. » Ce sentiment ne me quitte guère. Deux ou trois fois il me pressa avec une intensité dont je garde un souvenir qui ne périra pas.

Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une après-midi de soleil, mes fenêtres étant ouvertes, par où montaient la bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un lointain tonnelier, je travaillais avec énergie pour échapper à une sentimentalité aignië que l'éloignement avait fortifiée. Mais forçant ma résistance,

dans mon cerveau lassé, sans trêve défilait à nouveau la suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore à satisfaire mon sentiment contrarié. Soudain, vaincu par l'obstination de cette recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai à mon découragement ; je le considérai en face. Ces rêves romanesques de bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'intéressaient infiniment plus que les idées de devoir (le devoir, n'était-ce pas, alors comme toujours, d'être orgueilleux?) où j'essayais de me consoler. Sans doute, me disais-je, j'ai déjà connu ces exagérations ; je sais que dans soixante jours, ces chagrins démesurés me deviendront incompréhensibles, mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-même, une jeunesse de chaque matin qui m'auront échappé. La vie continuera, apaisée (mais si décolorée !), jusqu'à un nouvel accident, jusqu'à ce que je souffre encore devant une félicité, que je ne saurai pas acquérir ; 1° parce que la félicité en réalité n'existe pas ; 2° parce que si elle existait, cela m'humilierait de la devoir à un autre. Puis des jours ternes reprendront, coupés de secousses plus rares, pour arriver à l'âge des regrets sans objet... Telle était la

seule vision que je pusse me former du monde. Elle m'était fort désagréable.

J'ai vu un boa mourir de faim enroulé autour d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet sinistre : désespéré de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne saurais plus mon inassouvissement.

Je contemplais dans une glace mon visage défait ; j'étais curieux et effrayé de moimême. Combien je me blâmais ! Je ne doutais pas un instant que je ne guérisse, mais j'étais affolé de dîner et de veiller dans cette ville où rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine !) et puis de me réveiller, au matin d'une pâle journée, avec l'atroce souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis à une chère affection, en me résignant à accepter ces quinze jours d'énervement très pénible ! Je me répétai la parole de Benjamin Constant : « Patience ! nous arriverons peutêtre (à ne plus désirer, à être d'âme morne), et puis nous mourrons sûrement ; ce sera alors tout comme. »

76 U]N HOAJME I.IBRK

Méditation.

Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin Constant, et à propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongée que nous eûmes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup Simon pour tout ce que nous méprisons en commun, mais il me blesse par l'inégale importance que nous prêtons à diverses attitudes de la vie.

Certes, je me forme des idées claires de mes exaltations, et tout ce cabotinage supérieur, je le méprise comme je méprise toutes choses, mais je l'adore. Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de bon sens le plus souvent que je peux.

Mon ami, sans doute, n'a pas de goût pour le bon sens, sinon pourrais-je le fréquenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma bohème morale, c'est à sa tenue, à son confort, à son dandysme extérieur qu'il les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans les questions de vénerie ! — Hé ! direz-vous, que fait-il alors dans cette retraite? — En vérité, je soupçonne parfois qu'avec plus de fortune, il ne serait pas ici.

UN HOMMIÎ LIBRE 77

Ces petites réflexions oii, pour la première fois, je me différenciais de Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le désobliger ?

Benjamin Constant l'a vu avec amertume.

Deux êtres ne peuvent pas se connaître. Le langage ayant été fait pour l'usage quotidien ne sait exprimer que des états grossiers ; tout le vague, tout ce qui est sincère n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche où je cesserai de lutter contre cette insuffisance ; je ne me plairai plus à présenter mon âme à mes amis, même à souper.

J'entrevois la possibilité d'être las de moimême autant que des autres.

Mais quoi ! m'abandonner ! je renierais mon service, je délaisserais le culte que je me dois ! Il faut que je veuille et que je me tienne en main pour pénétrer au jour prochain dans un univers que je vais délimiter, approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux où je m'apparaîtrai, dressé en haute école.

Colloque.

— Benjamin Constant, mon maître, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je réglé ma vie selon qu'il convenait?

— Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude : voilà les vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la société sont insupportables.

— Tu le vois, je m'enferme dans la méditation ; mais on ne m'a pas offert les occupations que tu indiques, où peut-être j'eusse trouvé une excitation plus agréable.

— : A dire vrai, dans la solitude je me désespérais. Dès que je le pus, je m'écriai : Servons la bonne cause et servons-nous nous-même.

— Mais comment se reconnaît la bonne cause? et jusqu'à quel point vous êtes-vous servi vous-même?

— Hé ! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour ksquelles je me sentais un mouvement généreux. Quelquefois elles n'étaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y dépensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.

— Je te comprends, mon maître ; si tu parus accorder de l'importance à deux ou trois des accidents de la vie extérieure, c'était pour détourner des émotions intimes qui te dévastaient et qui, transformées, éparpillées, ne t'étaient plus qu'une joyeuse activité.

Oraison.

Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée.

Tu souffris de tout ce qui t'était refusé : choses pourtant qui ne t'importaient guère. Tu te dévorais d'amour et d'ambition ; mais ni la femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton âme. C'est le désir même que tu recherchais ; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais stérile et désolé. Tu connus ce vif sentiment du précaire qui fait dire par l'amant, le soir, à sa maîtresse : « Va-t'en, je ne veux pas jouir de ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et toujours, jusqu'à ce que tu meures la première, tu seras également heureuse de te donner à moi. »

Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exaspéras volontairement à désirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une volupté douloureuse dans l'amertume. Quelques débauchés connaissent une ardeur analogue. Ils se plaisent à abuser de leurs forces, non pour augmenter l'intensité ou la quantité de leurs sensations, mais parce

80 UN IlOMMK LIBRE

que, nés avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, à sentir leur vie qui s'épuise dans des occupations qu'ils méprisent. Toimême, vieillard célèbre et mécontent, tu finis par ne plus résister au plaisir de te déconsidérer, tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos sceptiques devant des doctrinaires.

Je te salue avec un amour sans égal, grand saint, l'un des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans trêve ce qu'ils ont de commun avec la masse des honmies. Quand ils humilient ce qui est en eux de commun avec Royer- Collard, ce que Royer-Collard porte comme un sacrement, je les comprends et je les félicite. La dignité des hommes de notre sorte est attachée exclusivement à certains frissons, que le monde ne connaît ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier en nous.

ON HOMME LIBUE 81

Page 1