MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE
Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine rétrécirent encore l'horizon de notre curiosité. Enfermés plus dévotement que jamais dans les minuties de notre règle, nous jouissions des vêtements amples et des livres entassés dans nos cellules chaudes.
Je lus Joseph Delorme, les Consolations, Volupté et le Lwre d'amour, avec les pensées jointes aux Portraits du lundi. Écartant les œuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtième année, aux misères de celui qui s'étonnait devant soimême et qui, par la vertu de son orgueil studieux, trouvait des émotions profondes dans un infime détail de sa sensibilité.
A cette époque déjà, il voulait le succès, car né dans une bonne bourgeoisie, il tenait
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compte de ropinion des hommes de poids, et puis il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son âme inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquiétudes d'une jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'était en somme que ce vague mécontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras vulgaires des petites filles et dans un travail obstiné de bouquiniste. Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais à vingt-cinq ans son rêve était précisément de la cellule que nous construisons dans l'atmosphère froide du monotone Saint-Germain.
Application des sens.
Au Louvre, dans la salle Chaudet, musée des sculptures modernes, parmi les médaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut étudier le Sainte-Beuve de 1828, Sa vieille figure des dernières années, trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus matois des lettrés, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances profondément.
Il s'était composé de la vie une vision sen-
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timentale et dominée par un dégoût très fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse, la plus exaltée, la plus érudite, la plus sincère, jusqu'au jour où, envahie de paresse, elle se négligea soi-même pour travailler simplement, et dès lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais comme tout le monde.
Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient ton adolescence à ta maturité, il n'est que moi qui puisse te comprendre, car tu me présentes, poussés en relief, quelquesuns de mes caractères.
A vingt-cinq ans, sous le même toit que ta mère, dans ta chambre, tu travailles. Je vois sur tes tables des poètes, tes contemporains, des mystiques, tels que V Imitation et Saint-Martin, des médecins philosophes, Destutt de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues, car ton esprit toujours inquiet accepte les idées du hasard, en même temps qu'il poursuit un travail systématique. J'entends ta voix, un peu forte sur certains mots, et qui n'achève pas ; à peine tes phrases indiquées, tu semblés n'y plus tenir.
Dans cette belle crise d'une sensibilité trop vite desséchée, Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa méditation. De la pensée, il ne goûtait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il aimait mieux suivre les voltes de sa propre émotion que convaincre ; il dédaignait les sentiments qu'on raconte et qui dès lors ne sont plus qu'une sèche notion. De là cette mollesse à soutenir son avis, ce brisé dans le développement de ses idées. Il savait que Dieu seul, pénétrant les cœurS; peut juger la sincérité d'une prière... Ceux de ma race, eux-mêmes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'où sort ici cette tiède méditation?
Méditation.
A considérer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extrême politesse et sa compréhension ne sont accompagnées d'aucune sympathie pour ceux mêmes qu'il pénètre le plus intimement. Il est là, très timide et très jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent qu'à demi sincère. Que sa bouche et ses yeux indiquent de réflexion ! Est-ce une nuance
d'envie, ce mécontentement qui pâlit son visage? C'est la fatigue, l'inquiétude d'un voluptueux laS; d'un voluptueux qui ne fournit pas à ses sensualités des satisfactions larges, parce qu'il faudrait de la persistance, et que, les crises passées, son intelligence ne s'attarde pas.
Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un décor, tu ne te satisfais qu'avec des idées, et tu te dévorerais à t'interroger si l'on ne te jetait précipitamment des systèmes et des hommes à éprouver. C'est ainsi qu'il me faut sans trêve des émotions et de l'inconnu, tant j'ai vite épuisé, si variés qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du monde.
Dans la suite, la sécheresse t'envahit parce que tu étais trop intelligent. Tu dédaignas de servir plus longtemps de mannequin à des émotions que tu jugeais.
Heureux les pauvres d'esprit ! comme ils ne se forment pas des idées claires sur leurs émotions, ils se plaisent et ils s'honorent ; mais toi, tu t'irritais contre toi-même, et tu n'étais pas plus satisfait de ta vie intime que des événements. Tu savais que tu vivais médiocrement, sans imaginer comment il fallait vivre.
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Colloque.
Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, après une journée d'action, j'ai senti, moi aussi, et jusqu'à souhaiter que soudain dix années m'éloignassent de ce jour, un triste mécontentement ; je me suis désolé d'être si différent de ce que je pourrais être, d'avoir par légèreté peiné quelqu'un, et encore d'avoir donné à ma physionomie morale une attitude irréparable.
Parfois, je suis touché de regrets en considéx^ant les hommes forts et simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractère poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous gênent, il nous arrive de fréquenter des sectaires, pour surprendre le secret qui les mit toute leur vie à l'aise envers eux-mêmes et envers les autres. Mais, aussi fermes qu'eux dans les nécessités, nous leur en voulons de ce manque d'imagination qui les empêche de supposer un cas où ils pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines natures chancelantes, plus proches de notre cœur parce qu'elles connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.
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Je crois que, dans l'intimité de ton cœur, tu haïssais, au noble sens et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir selon qu'il était corn^enabîe; et autant que te le permirent tes mouvements instinctifs, tu côtoyas ces natures brutales dont tu souffris.
Ainsi, peu à peu, tu quittais le service de ton âmie pour te conformer à la vision commune de l'univers. C'était la nécessité, as-tu dit, qui te forçait à abdiquer ta personnalité excessive ; c'était aussi lassitude de tes casuistiques où toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aimé ; tu t'es borné à ce Sainte- Beuve compréhensif où tu te réfugiais d'abord aux seules heures de lassitude cérébrale. Oublieux de toi-même, tu ne raisonnas plus que sur les autres âmes. Et ce n'était pas, comme je fais, pour comparer à leurs sensibilités la tienne et l'embellir, c'était pour qu'elle existât moins. Je te comprends, admirable esprit ; mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable d'émotions, j'en vinsse à imiter ton renoncement !
Ce n'est pas à la vie publique que tu demandais l'émotion. A l'âge où Benjamin Constant était ambitieux et amant, tu fus
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amoureux et mystique. Si tu n'as pas eu ce don de spiritualité chrétienne qui retrouve Dieu et son intention vivante jusque dans les plus petits détails et les moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de dépit de n'être pas aimé et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'à l'épithète un peu grasse et sensuelle du prêtre qui désire. Ta rêverie religieuse était pleine de jeunes femmes ; tu n'étais pas précisément hypocrite, mais leur présence t'encourageait à blâmer la chair. Dès que le sentiment te parut vain, tu ne t'obstinas pas à te faire aimer et vers le même temps, tu cessas de vouloir croire. C'était fini de tes merveilleux frissons qui te valent mon attendrissement ; tu ne fus désormais que le plus intelligent des hommes.
Oraison.
Toi qui as abandonné le bohémianisme d'esprit, la libre fantaisie des nerfs, pour devenir raisonnable, tu étais né cependant, comme je suis né, pour n'aimer que le désarroi des puissances de l'âme. Ta jeune hystérie se plaisait dans la souffrance ; l'humiliation fit ton génie. Ton erreur fut de
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chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait persévérer à le goûter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le réservoir de toutes les vertus.
...Et nous-mêmes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre émotion que dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiète pensée dans un cadre de bureaucratie ! Ah ! que j'aie fini d'être froissé, et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-à-dire rien d'intéressant. Mon âme, maîtresse frissonnante, ne sera plus qu'une caissière, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.
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Nous fîmes d'autres méditations, en grand nombre. Nous nous attachions surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualité.
Benjamin Constant, pour s'émouvoir, avait besoin de désirer le pouvoir et l'amour ; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgrâces auprès des jeunes femmes ; mais d'autres atteignent à toucher Dieu par le seul effort de leur sensibilité, pour des motifs abstraits et sans intervention du monde intérieur. Ceux-là sont tout mon cœur.
Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous puissions trouver entre nous et notre confus idéal, pourquoi confesserais- je le culte que je vous ai ! Vous n'existez qu'en moi. Quel rapport entre vos âmes telles que je les possède et telles que les dépeignent vos meilleurs amis ! Il n'est de succès au monde que pour celui qui offre un point de contact à toute une série d'es-
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prits. Mais cette conformité que vos vulgaires admirateurs proclament me répugne profondément. Vous n'atteignez à me satisfaire qu'aux instants où vous dédaignez de donner aucune image de vous-même aux autres, et quand vous touchez enfin ce but suprême du haut dilettantisme, entrevu par l'un des plus énervés d'entre vous : « Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même... » Pour soi-même !... dernier mot de la vraie sincérité, formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'à Jersey nous nous proposions.
Simon et moi, nous eûmes le grand sens de ne pas discuter sur les mérites comparés des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je les soigne et je les entretiens tous dans mon âme, car je sais que pour Dieu il y a identité de toutes les émotions. Mais j'entrevois que ces couches superposées de ma conscience, à qui je donne les noms d'hommes fameux, ne sont pas du tout mon Moi. Je suis agité parfois de sentiments mal définis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les Sainte-Beuve. Peut-être ces intercesseurs ne valent-ils qu'à m'éclairer les parties les plus récentes de moi-même...
Il est certain que nos dernières méditations avaient été d'une grande sécheresse. Nous pressions une partie de nous-mêmes déjà épuisée. Ce n'étaient plus que redites dans la bibliothèque de Saint-Germain. Et, à mesure que les livres cessaient de m'émou-
voir, de cette église où j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente population peinant sur des labeurs héréditaires, des impressions se levaient, très confuses mais pénétrantes. Je me découvrais une sensibilité nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.
C'est qu'aussi bien mon être sort de ces campagnes. L'action de ce ciel lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu à Paris des filles avec les beaux yeux des marins qui ont longtemps regardé la mer. Elles habitaient simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient hérité d'une longue suite d'ancêtres ballottés sur les flots, me parut admirable dans les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine, j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de mélancolie, il reste quelque parcelle des inquiétudes que mes ancêtres ont ressenties dans cet horizon.
A suivre comment ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant lequel furent posées mes propres assises. C'est une bonne méthode pour descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.