PRÉFACE
La vie d'un professeur de droit, écrite après trois cent cinquante ans par son arrière petit-neveu, telle est L'œuvre peu banale qu'une amicale sommation m'oblige à munir d'une préface. Or, elle fut si agitée, cette vie, si étroitement liée aux événements d'ordre public de son temps, — et quel temps ! le point de rencontre entre la Renaissance et la Réforme, — qu'elle soulève une foule de questions délicates et touche à des problèmes encore mal éclaircis par les maîtres de l'histoire. .le suis donc aussi peu qualifié que possible pour l'apprécier. Mais l'auteur n'en a cure. Mon excellent ami, Richard de Boysson, veut que ce soit un modeste professeur du xx- siècle qui présente au public la vie de son brillant ancêtre du xvi«, l'« Humaniste toulousain ». Je n'ai donc qu'à m'exécuter, en formulant très simplement quelques unes des réflexions que m'ont suggérées les bonnes feuilles de son livre.
J'y ai vu d'abord, et le lecteur y trouvera, un document d'histoire particulièrement attachant pour tous ceux qui s'intéressent au passé de nos vieilles universités. Ce livre ouvre des vues sur les conditions du haut enseignement, sur la manière de vivre des maîtres et des étudiants, sur leurs rapports mutuels, sur les problèmes de méthode que posait, au début du x\r siècle, l'humanisme en conflit avec la seolastique. Il permet d'entrevoir quelles passions fermentaient dans Ces rentres do culture, bien
autrement populeux et vivants que nos Universités modernes, bien plus turbulents aussi, surtout si l'on prend comme point de comparaison nos calmes Universités provinciales. Les questions de méthode particulièrement > passionnaient
l'opinion à un point qu'il nous est difficile d'imaginer aujourd'hui. Comment enseigner le droit romain ? Fallait-il continuer
à creuser le sillon ouvert par les glossateurs de l'école de Bologne et par leurs brillants successeurs les Bartolistes ? N'était-il pas temps de rompre avec une tradition quatre fois séculaire, tradition qu'on pouvait peut-être qualifier de routine ? Ne fallait-il pas débarrasser enfin les textes du fatras des gloses, réléguer à l'arrière-plan les arguments d'autorité, et, dédaignant V « apparatus », appliquer résolument, à l'étude et à l'exposé de ces textes vénérables, la méthode critique mise en honneur par l'humanisme ? Ils étaient comme noyés, ces textes, sous l'amas des commentaires, défigurés par les retouches maladroites, tel un marbre précieux sous un grossier badigeon. L'œuvre vraiment féconde, celle à laquelle devait se consacrer la jeune école, ne consistait-elle pas à le dégager, à trier et à classer cette masse informe de fragments cousus ensemble par les compilateurs de Justinien, à restituer à chacun son bien, à chaque fragment son auteur ? Le professeur moderne devait-il demeurer l'esclave de ce qu'on appelait dédaigneusement la « barbarie »? N'avait-il pas à tenir compte des progrès accomplis en philosophie, en philologie, en histoire, et, grâce à ces secours autrefois inconnus, ne devait-il pas rechercher la pensée vivante des grands juriconsultes, faire jaillir de la gangue informe le pur chef-d'œuvre du droit classique ?
Mais ce n'était pas tout. Ce travail de reconstitution étant accompli ou poussé très loin par le patient effort des chercheurs, comment convenait-il d'en présenter les résultats a la foule bigarrée, cosmopolite, ardente, qui se pressait, avide d'apprendre, au pied des chaires des « régents » ? Pouvait-on décemment se contenter du latin monotone, sans couleur, sans flamme et sans vie, qui servait depuis des siècles aux discussions de l'école, au pesant exposé des sammœ, des casas, des brocarda, des quœstiones ? Sur ce fait du langage aussi, il fallait être de son temps. Pouvait-on continuer de parler comme au moyenâge, quand on savait que l'humanisme s'était approprié les divins accents de Cicéron et de V « enchanteur Virgile »? Il y avait déjà deux siècles que Pétrarque écrivait sa célèbre invocation à Cicéron : « 0 Romani eloquii summe parais.... O père illustre de l'éloquence romaine ! ce n'est pas moi seulement qui t'exprime ma reconnaissance ; c'est tout ce qui s'orne des fleurs du parler latin. C'est de l'eau de tes sources que nous arrosons nos prairies; c'est toi qui nous guides, toi qui nous soutiens, toi
qui nous éclaires! Si peu que nous ayons de talent d'écrire, i à toi que nous le devons, c'est sous tes auspices qu • i! L'exerçons !... — Depuis Pétrarque, le grand initiateur, que de disciples illustres! Dans ce début du wr siècle, sous les pontificats des grands papes protecteurs des lettres et des arts, Jules II et Léon X, la Renaissance italienne déploie ses splendeurs les plus éclatantes. Du nord, Erasme de Rotterdam, celui qu'on appellera le « Voltaire de la Renaissance », propage la passion du bien dire. Comment la France résisterait-elle au mouvement qui emporte le monde intellectuel ? Elle aussi, particulièrement depuis les brillantes chevauchées de Charles VIII, de Louis XII, de François I11 en Italie, elle se lait i renaissante ■>, et la jeune école des juristes est à l'avant-garde. Elle veut un nouvel outil, apte à graver fortement et à ciseler finement les chefs-d'œuvre de la pensée. Elle a L'ambition de parler une langue plus riche, plus élégante et plus souple que le dur latin des scolastiques. Il lui faut le pur et divin langage du peuple-roi. En notre temps de réalisme, avec notre manie de faire prédominer partout le point de vue économique, nous avons peine a concevoir comment on pouvait se battre, au début du \vi siècle, pour ou contre une méthode d'enseignement. Malgré CC qu'elle engage au fond de graves intérêts sociaux, la question du latin ne parvient pas à remuer si profondément nos milieux universitaires, qu'elle y suscite des révoltes d'étudiants ou des grèves de professeurs. Dans notre petit monde des juristes, la « crise du droit public », les « transformations du droit privé l font couler un peu d'encre d'imprimerie, mais pas une goutte de sang.
Comme on était loin de cette ^rise neutralité dans nos universités « renaissantes » ! Entre les q ehallourcurs, bartolistes et barbares » d'une part, et l'autre part les l humanistes , il ne s'agissait pas de discussions courtoises. C'était la guerre, la vraie guerre avec ses alertes, ses trahisons, ses trêves et ses
représailles.
Voilà dans quel milieu nous transporte Richard de Boysson,
écrivant la vie de son ancêtre.
A Toulouse, ce jeune professeur de vingl et un ans. docteur
« in utroque jure » à L'âge <>u n<»s étudiants en droit terminent
d'ordinaire leur licence, noble, riche, groupant aulour de l.i