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chaire fondée par sa famille d'enthousiastes auditeurs, il a, en dépit de sa cléricature, toute l'allure d'un chef de parti. Ses programmes sont des plans de campagne et ses leçons des manifestes. Pour le triomphe de l'humanisme, il risquerait sa situation, peut-être sa vie. Que des troubles viennent à éclater dans cette grande capitale du Languedoc, autrefois ensanglantée par la guerre albigeoise et toujours remuante, facilement suspecte d'hérésie, les étudiants sont au premier rang et le jeune régent parmi les responsables. S'agissait-il de réforme religieuse ou scientifique ? On ne le sait pas. Les deux questions étaient souvent bien voisines. Quoiqu'il en soit, on l'arrête, il comparaît devant l'Officialité, car il est clerc, et il est condamné à faire publiquement abjuration, — de quoi ? on ne le sait pas davantage, — à genou sur l'échafaud, en robe grise et la tête rasée, si touchant que les spectateurs, au dire d'un vieux récit, et probablement aussi les spectatrices, ne peuvent s'empêcher de pleurer.
C'est en 1528 que ces événements se passent, et il n'y a pas plus de dix-huit mois que Jehan de Boysson a commencé d'enseigner. Quel contraste entre ce dramatique début et l'atmosphère calmante de nos salles de cours, même avec les bourrasques de notre plus bruyante Université parisienne ! Le reste de la carrière ne sera pas beaucoup plus paisible.
Provisoirement, il est prudent de fuir devant l'orage et de disparaître pour un temps. Jehan de Boysson part pour l'Italie. A Turin, où l'a précédé le bruit de sa jeune renommée, il donne en passant quelques leçons fort applaudies. C'est que nos ancêtres du xvf siècle jouissaient d'un double et précieux privilège que nous avons perdu. Le titre de docteur d'une « famosa Universitas » leur donnait le droit d'enseigner dans toutes les universités du monde, « ubique terrarum » et ils avaient à leur service une langue universelle, au moins comprise dans toute l'Europe, le latin. Mais ce n'est pas précisément pour enseigner que 1' « Humaniste toulousain » a passé les Alpes. C'est pour apprendre, c'est pour perfectionner sa culture. L'Italie était restée la vraie patrie de la Renaissance. Malgré la diffusion du mouvement littéraire et scientifique, c'était là qu'il fallait s'initier aux études classiques et à la pratique des langues anciennes. Il fallait y avoir vécu, avoir entendu ses maîtres, contemplé ses chefs-d'œuvre, visité ses bibliothèques,
erré parmi ses ruines, respiré son atmosphère tout imprégnée de
la poésie des souvenirs, fréquenté les écoliers qui s'y rendaient de tous les pays civilisés, pour mériter vraiment le titre d'humaniste, c'est-à-dire pour prendre rang dans ce groupe cosmopolite
d'hommes distingués qui constituaient l'aristocratie de la
pensée.
Ces travailleurs sont partout chez eux, dans la patrie des lettres et des arts. Ils se rencontrent, se quittent, se retrouvent, et ne sont jamais isolés. A Padoue, il y a tout an groupe de camarades toulousains... Avec eux, Boysson travaille, enrichit son trésor scientifique, perfectionne sa forme oratoire, assouplit la facture de ses vers latins et français, — il est poète dans les deux langues, — noue des relations de plus en plus étendues. A Bologne, à Florence, à Sienne, à Home, où donc encore ? Il écoute, regarde, apprécie en connaisseur les leçons des maîtres, tout en écrivant d'innombrables épîtres, qui permettent de suivre sa trace. Et quel étudiant convaincu, enthousiaste! Son plus cher souvenir de Home, — il le rappellera plus tard dans une épître en vers, — c'est peut-être l'émotion que lui faisait éprouver un professeur de la « Sapienza », en expliquant le titre « De legatis ».
Kn 1533, sur une saute de vent, il retourne à Toulouse, plus humaniste qu'il n'en était parti, Kst-il devenu plus sage î C'est fort douteux.
Ce jeune homme n'est pas absorbé par l'étude austère des textes. Il est très répandu. Il a des liaisons dangereuses pour un homme qui a déjà eu maille à partir avec l'Offlcialité. Dans la nomenclature de ses amis, il y a des noms illustres connue celui de Michel de l'IIospital, mais il y en a de singulièrement discutés.
Passe pour Clément Marot, valet de chambre d'une princesse,
puis d'un roi, personnage officiel, quoique de situation parfois équivoque. Quand ce poète, qu'on peut bien qualifier de léger,
malgré la traduction des Psaumes, allait a Nerac ou à Pau rendre ses devoirs à la « Marguerite dis Princesses », lui» cour ou prendre refuge, suivant la difficulté «les temps, il faisait un Crochet par Toulouse. Le l gentil poète I et l'humaniste tï.i temisaient. On s'invitait en vers à dîner, Il se pourrait que
commerce favorisé des muses, mais qui sentait le fagot, n'eût pas été étranger à certains ennuis, peut-être même a la pour-
cours, mais il reconnaissait la pleine immunité fiscale de la population scolaire, de sorte que les capitouls durent supprimer leur taxe. Heureux temps pour les professeurs, très bien payés, paraît-il, et encore exempts d'impôts.
Ce que Jehan de Boysson appréciait tant chez Etienne Dolet, — il fallut les pires scandales pour le détacher d'un homme qui parlait si bien le latin, — c'était le fin latiniste, le disciple de Cicéron, l'auteur des Commentarii linguœ latinœ, l'humaniste en un mot. Humaniste, en effet, c'est ce qu'il a été lui-même, plus encore que professeur ou magistrat au Parlement de Savoie. Et il me semble que c'est par là surtout que sa vie déborde l'histoire locale de Toulouse ou de Chambéry, pour entrer comme un témoignage dans la grande histoire.
C'est un humaniste, ou un renaissant, ou un latin, — tous ces termes sont à peu près synonymes, — c'est-à-dire un homme voué à ce que Burckardt a si excellemment appelé la « latinisation de la culture ». Et ce titre sonne clair. Il constitue un vrai titre d'honneur, si Brunetière ne s'est pas trompé, lorsqu'il a dit que « toute notre histoire pourrait s'interpréter par la persistance de notre effort à maintenir, à revendiquer, à défendre notre latinité contre les envahisseurs du dehors et les ennemis du dedans ». Ne semble-t-il pas que les événements actuels lui donnent une fois de plus et pleinement raison? — Nous sommes des latins, parce que les Gaulois, nos lointains ancêtres, se sont, de leur plein gré, laisser latiniser par Rome, et parce que, depuis lors, le travail persévérant de la race a consisté à latiniser, pour les nationaliser, tous les éléments qui sont venus se mélanger à notre sang. Jamais nous n'avons voulu être Anglais ni Allemands. Nous ne le voulons pas davantage aujourd'hui et, bien au contraire, nous sommes fermement décidés, au prix de tous les sacrifices, à demeurer Français, c'est-à-dire Latins. Il en résulte que, dans la mesure où la Renaissance et l'humanisme ont travaillé chez nous à latiniser la culture, ils ont tendu par là même à consolider et à développer la formation nationale. En tant que la Renaissance, qui a été sans doute beaucoup d'autres choses, — et pas toutes bonnes, — a été « une reprise de possession de la pensée du monde parle génie latin, détendu, assoupli, modifié en quelque mesure, et cependant identique à
lui-même », elle a eu pour effet de nous rendre, nous, plus
Français, parce qu'elle a dégagé de ses entraves, pour lui donner l'essor, le vrai génie de notre race, (.'est le plus haut titre de gloire de nos humanistes du xvr siècle et ce qui fonde leurdroit à notre filiale reconnaissance.
On peut sourire de leur manie latinisante, de la Cdaucie de Jehan de Boysson ou de sa villa baptisée Tusculum. On petit et on doit déplorer l'Ame payenne que se sont faite certains des plus illustres. Il est utile d'examiner de près, — et elle en vaut la peine —, la question de savoir dans quelle mesure ils ont aidé ou contrarié le mouvement de la Réforme. Mais ce qu'il serait souverainement injuste d'oublier, c'est la hauteur de leur idéal et quelle est finalement l'importance de l'œuvre par eux accomplie.
Latiniser la culture, qu'était-ce donc pour eux ? Ce n'était pas seulement rechercher, pour la faire aimer, et quelquefois d'une façon trop exclusive, la beauté de l'art et de la littérature antiques. Il ne faudrait pas rétrécir leur rôle et n'y voir qu'un effort de rénovation artistique, littéraire ou même scientifique. Les jurisconsultes ne réduisaient point leur tâche à restituer l'étatcivil des textes. Littérateurs et poètes autant qu'exégétes, amoureux de la forme parfaite, ils avaient l'ambition d'atteindre l'homme tout entier, en s'adressant à toutes ses (acuités, a son imagination et à sa sensibilité comme à sa raison. Mais était ce là tout leur idéal ? — Sans mesurer peut-être exactement l'ampleur de leur dessein, ne visaient-ils pas plus loin encore ou plus profond, jusqu'à retrouver et répandre ce sentiment d'humanité,
OU, si l'on veut parler à la moderne, de « solidarité ». dans lequel On a pu voir l'essence et comme le sens intime du génie latin ?
« lu omni honesio de quo loquimur, avait dit Cicéron, nihii c<l tam illustre, nec quod lalius paleai <///</m conjanctio inler homines cl quasi quœdam societas et communicant» ulilltalum, cl ipsa cueillis generis humant, i Voilà doue quelle est, d'après le grand maître de l'humanisme, la fleur de la culture : c'est celte communication de réciproques bienfaits et cet échange de services mutuels qui forment en quelque sorte la charité du
genre humain. Si ce n'est pus ici, comme tn\ l'a dit. la pic
mière apparition du mot divin de charité, e"en est une bien remarquable, et voilà donc le plus bel effet de la culture classi-
que, des liiunanjorcs litterœ, dont les humanistes tiraient leur nom et dont ils se faisaient les propagateurs passionnés, effet qui nous ramène par une pente naturelle à cette large conception des rapports entre les hommes, à ce courant d'affection mutuelle, et, pour tout dire en un mot, à cette idée élevée de la société universelle dont les meilleurs parmi les Romains avaient eu l'intuition. On en abuse étrangement aujourd'hui, en la détournant de sa signification primitive, mais pourquoi ne pas rappeler qu'elle a sa parfaite et très sûre expression, en même temps que son heureuse conciliation avec l'idée de Patrie, dans la charité du catholicisme romain ?
Il ne se peut donc pas, — quelles qu'aient été du reste les intentions personnelles de tels ou tels, — il ne se peut pas qu'en s'efforçant de latiniser la culture, les humanistes n'aient pas travaillé plus on moins consciemment au triomphe du catholicisme. Ce serait l'excuse, s'ils en avaient besoin, de tant d'hommes d'Eglise qui, malgré les défaillances du paganisme renaissant, ont protégé les humanistes. Et ce fut sans doute l'idée inspiratrice de ce glorieux soldat espagnol, Ignace de Loyola, qui voulut dresser contre l'hérésie protestante un ordre d'humanistes, d'hommes tout spécialement voués à la formation des élites par l'application chrétienne de la culture classique. A voir de quel côté sont venues à la fin du xvme siècle et de quel côté viennent encore aujourd'hui les principales attaques dirigées contre cette culture, on peut affirmer qu'il ne s'était pas trompé.
Et pourtant les humanistes, ouvertement ou dans lé secret de leur cœur, n'ont-ils pas été complices de la Réforme? On l'a dit souvent, mais il faudrait le démontrer. « Tous ces gentils poètes, disait Florimond de Rœmond au commencement du xvne siècle, tous ces gentils poètes éveillés, esprits subtils et qui perçaient les cieux, étaient volontiers de la partie... A ce commencement de l'hérésie, les hommes qui avaient l'esprit le plus aigu, s'il ne sont armés du bouclier de la foi, ont été ses amoureux et ses courtisans... » A notre époque, les historiens d'une certaine école renchérissent encore et font aux humanistes français, pris en bloc, un véritable procès de tendance. Tous, d'après eux, auraient été de cœur et d'esprit avec la Réforme, même lorsqu'ils protestaient de leur catholicisme, et, quant aux motifs de leur dissimulation, on aurait le choix entre la crainte des persécutions et le plus vil intérêt, « A côté de la peur, dit
M. Ilauser, sous les plus laides de ses formes, et «lu besoin de tranquillité,— plus fort dans certaines âmes que la peur même, — une autre passion aussi peu noble ramenait les lettrés a l'ancienne Kglisc : l'intérêt... Il serait curieux de dresser la liste des
gens de lettres qui, sous François I", étaient plus on moins abbés ou prieurs de quelque chose. Le roi leur donnait des prébendes, comme plus tard Louis \IY des pensions. 11 ne faut donc pas s'étonner s'ils n'acceptent la Réforme que jusqu'à l'abolition des bénéfices exclusivement. » Et il cite des exemples : « Déjà, en 1525, Briçonnet, accuse par les Cordeliers de son diocèse, s'était montré d'une faiblesse, pour ne pas diie lâcheté, insigne. Ainsi, Jean de Boyssonné en 1532, eut peur du bûcher. »
Ce n'est pas ici le lieu de discuter le cas du savant prédéci seur de Bossuet sur le siège épiscopal de Meaux, pas plus que celui de Lefèvre d'Ktaples, de Marguerite de Valois, ni menu François 1er. Les origines du protestantisme français sont encore très mal éclaircies. Clément Marot, le joyeux convive de Toulouse, a-t-il été protestant ? Bien n'est moins démontre, malgré les efforts de quelques-uns pour le tirer du coté de la Réforme. En tout cas, pour ce qui concerne Boysson, il n'est pas sans intérêt de constater que rien de ce qu'on allègue contre le catholicisme des humanistes ne paraît s'accorder avec sa vie.
Qu'il ail eu peur du bûcher en 1532, lorsque son ancien élève, Jean de Calurcc, se faisait condamner à Toulouse, c'est ce qu'il est difficile d'admettre, puisqu'il était en Italie, d'où il n'est revenu qu'en 15.'}:}. Au surplus, j'ai beau fouiller la vie si richement
documentée (pie nous offre son biographe, je ne vois nulle part l'homme timide et peureux qu'on nous présente comme le type de l'humaniste français. Malgré qu'il consente a feuilleter son Accurse, pour faire plaisir aux anciens, il n'apparaît point du tout sous les traits d'un opportuniste prudent. Je n'aperçois guère non plus qu'il ait su prendre le vent, se plier aux circonstac difficiles d'une époque effervescente, courtiser habilement
^ens en place à l'effet de s'assurer par leur faveur lionneu:
prolits. L'un de ses meilleurs camarades, Michel de l'Hôpital, s'élèvera par degrés jusqu'au poste éminent de Chancelier de France. Pourquoi le « docte et vertueux Boyssonné», comme le
qualifie Rabelais, I l'un des plus suilisants qui soit hu\ en son
estai », n'aurait-il pas fait di- même? On m- voit pas qu'il sil
« abbé ou prieur de quelque chose ». Il était riche, mais bien d'autres l'étaient aussi qui ne dédaignaient pas d'accroître leur fortune en participant à la distribution trop souvent scandaleuse des bénéfices ecclésiastiques. Si donc la peur ni même la prudence ne ressortent comme des traits saillants de son caractère, il me paraîtrait souverainement injuste d'expliquer son catholicisme par l'intérêt.
Ce n'est pas qu'il ait dédaigné les honneurs, pas assez pour son repos. La gloire et les sérieux profits de son enseignement, la joie profonde que lui procurait l'élude, le charme d'une correspondance qui le tenait en échange d'idées avec les plus brillants esprits de son temps, la fortune qui lui assurait l'indépendance, tout cela ne lui a pas suffi, et, malgré les sages conseils de ses amis, — ils n'étaient pas tous comme ce fou de Dolet, — le service du roi l'a tenté. Pourquoi ? Il y en eut sans doute plusieurs raisons. Sa situation était devenue difficile à Toulouse, où il avait fait preuve de toute autre chose que de prudence. Il faut tenir compte de l'humeur changeante qui paraît lui avoir été commune avec beaucoup de ses confrères en humanisme, toujours en quête, toujours en route, comme leur roi François le, le plus vagabond des souverains. Mais il y a surtout l'esprit nouveau, ce courant du fonctionnarisme qui s'empare des Français, dès l'aurore de la monarchie absolue, et qui ne les lâchera plus. Servir le roi, tel va être le but suprême de toutes les ambitions. Il est juste de reconnaître que le service de la patrie s'identifiait avec celui du roi. Aller siéger au Parlement de Chambéry, dans cette Savoie fraîchement conquise et qu'il fallut rendre à son duc après la défaite de Saint-Quentin, en 1559, n'était-ce pas servir aux avants-postes de l'influence française et travailler de loin à l'incorporation définitive qui ne devait se réaliser que beaucoup plus tard ? Il faut bien reconnaître aussi que, pour Jehan de Boysson, le service du roi fut surtout l'école de l'adversité. S'il en retira quelques satisfactions d'amour-propre, combien plus de soucis et d'amertumes ! Poursuivi avec son chef et ses collègues à la requête d'un procureur général qui était son ancien élève et son ami, brutalement révoqué, il put expérimenter à la fois l'ingratitude des hommes et la fragilité des honneurs de ce monde. Le vit-on jamais cependant, au plus fort de l'épreuve, tourner les yeux vers Genève, pourtant si proche de Chambéry, vers Genève où
Calvin était en train de fonder la forteresse du protestant!* français? Non. Il est décidément beaucoup plus simple d'admettre que si Jehan de Boysson est demeuré catholique, c'est que, suivant l'expression de Florimond de Rœmond, il était « armé du bouclier de la foi ».
J'arrête là ces réflexions déjà trop longues. L'auteur ne me
pardonnerait pas de faire son éloge. Il me permettra bien de lui dire que son œuvre est utile, puisqu'elle apporte des documents à l'histoire et qu'elle fait penser. Me permeltra-t-il aussi de formuler un vœu? Le voici : c'est que la famille de Jehan de Boysson qui, transplantée du Languedoc, a poussé dans notre sol périgourdin de si profondes et vigoureuses racines, après avoir gloiieusement payé sa dette à la patrie sur les champs de bataille et trouvé surtout l'illustration dans la carrière des armes, voie de nouveau son nom briller dans les fastes de nos Universités françaises.
G. Prévot-Leygonie
Professeur à la Faculté il<- droit
de L'Université de Poitiers.
Leygonie (Dordoync), 19 mars 191$.
Jélci&n de BOYSSON