CHAPITRE XV Conclusion
Nous avons suivi l'humaniste toulousain pendant tout le cours de son existence, et nous avons pu juger celles de ses œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous; le moment est donc arrivé de résoudre le problème posé à la première page de ce trop long travail :
« Pourquoi notre savant et brillant réformateur des « études de droit n'a-t-il pas obtenu plus tôt la noto- « riété qui ne délaissa jamais ses amis, Arnaud du « Ferrier, Michel de L'Hôpital, Jacques du Faur, .lean « Daffis et Pierre Bunel? »
Les contemporains les plus connus pour leur science semblaient avoir mis le nom de Jehan de Boysson à l'abri de tout injuste oubli : Jean de Goras a laissé de lui les plus magnifiques éloges ; Jean Youlté lui dédia le second livre de ses Épigrammes, dans les termes suivants : « Je ne t'oublierai pas dans mes vers; aussi « longtemps que les dieux m'accorderont l'existence, « je m'efforcerai d'illustrer ton nom par mes livres. « Les générations futures sauront ce qu'étaient ton « savoir, ton éloquence et l'admiration que notre « siècle donnait à ton divin génie. Tous ceux qui « liront mes vers, célébreront tes glorieux travaux (1). »
Etienne Doiet a, maintes fois, signalé le talent remarquable de Boysson, comme jurisconsulte et
(1) Vultei Epig.i livre II, fol. 105.
comme orateur latin. Dans son Comme ntariurn Lin* guœ Latinie lomi duo, il l'a classé parmi les plus savants magistrats de France, avec Pierre de l'Etoile et Michel de L'Hôpital (1).
Christophe Richier, le secrétaire et l'ami d'Anne du Bourg, écrit à l'humaniste toulousain, dans une lettre datée de Senlis, le 5 des ides de Février 1536 :
« ...J'ai pris sur moi de faire lire ta lettre par « Guillaume Budé, qui n'a pas moins de talent que « toi dans l'art d'écrire. Il a vu et admiré ton esprit « avec autant de bonheur que s'il avait contemplé les « traits d'une jeune fille, longtemps attendue. Jacques « Tusan et François Vatable ont émis la même opi- « nion sur ton compte (2). »
Robert Britannus, que nous avons vu régent à Toulouse, en 1533, en même temps que Boysson, du Pac et Voulté, s'était lié d'une étroite amitié avec ses trois collègues. Lorsqu'il apprit, en 1539, le prochain départ pour la Savoie, de notre humaniste., il lui écrivit ■ de Bordeaux :
« ...Personne, à Toulouse, n'a plus d'amour que « toi pour les lettres. Que deviendra celle université « privée de ta présence? Que seraient d'ailleurs la u ville entière et ses habitants sans les écoles? Cela « se dit froidement avec la plume et le piquer; niais « nous savons tous le grand honneur que tu fais re- « jaillir sur la province., quoique beaucoup parais» a l'ignorer. Tu es l'orgueil et la gloire de nos I - « cultes, sans lesquelles La chose publique n'existerait
(i) Comment&riorum , tome 1 1 . col. 1 1
(2) Lettre io, ad .1. tir B,
« pas à Toulouse. Tu la conserves par ton travail, par a ta largesse et par ta dignité (1). »
Il nous serait facile de multiplier les citations élogieuses formulées sur Jehan de Boysson par les poètes et par les savants qui furent en rapport avec lui ; mais elles ne serviraient qu'à rendre encore plus étonnant le silence absolu qui, pendant trois siècles, a laissé l'humaniste toulousain dans un oubli complet.
Nous ne pouvons pas apprécier nous-même ses mérites au sujet de la science juridique, dont il a donné des témoignages éclatants, soit comme régent en droit civil, soit comme membre du parlement de Chambéry. Ses savantes leçons de Toulouse n'ayant pas été publiées, nous devons nous borner à juger Boysson d'après ses œuvres littéraires. Nous avons pu constater que ces œuvres diverses offrent un grand intérêt historique et social, en nous présentant une série de tableaux qui nous montrent, sous son plus véridique . aspect, le monde des écoles et des parlements, au temps de la Réforme.
Lorsque, dans les lettres et dans les poésies de Jehan de Boysson, nous aurons remarqué l'irréprochable élégance de la phrase latine, nous serons amenés à considérer l'auteur comme un parfait humaniste. Il recevait sans doute avec plaisir les éloges que lui décernaient Alciati, Dolet ou Rabelais, quand ils le mettaient au premier rang des jurisconsultes de son siècle,, mais nous ne craignons pas d'affirmer qu'il ambitionnait beaucoup plus le titre de parfait orateur. 11 est vrai qu'une lecture attentive de ses épîtres et
1) Lettre ri» 18 ad J. de B.
de ses hendécasyllables, nous fail parfois songer à nos discours latins de collège, et nous trouvons alors une certaine exagération dans les éloges pompeux donnés à Boysson par Richier, Britannus et Voulté; il faut cependant reconnaître que Jehan de Boysson a rendu les plus grands services à son pays, dans ce siècle de réforme générale, en contribuant pour une large part à fixer les règles de notre nouvelle lai. nationale. Il mit tous ses efforts à la rattacher au langage classique de Rome, méritant ainsi là reconnaissance des générations futures. Mais s'il eut toutes [es qualités du parfait humaniste, il en eut aussi les défauts : Homme d'église, il ne craignit pas de vouer au mépris public la méthode d'enseignement pratiquée par le clergé, pour ses études théologiques.
Régent en droit civil, il traitait de Barbares les partisans de la méthode scholastique, toujours chi aux universités comme aux parlements.
Issu d'une vieille race chevaleresque, il n'hésita pas à rompre toutes relations avec les représentants d'une famille, à laquelle il devait sa chaire e1 sa fortune.
Enfin, son culte, beaucoup trop exclusif pour le parler cicéronien, l'entraînait à confondre la plus belle période4 du moyen âge avec les siècles les plus barbares de notre histoire, sur ce seul motif qu'à cette époque les savants parlaient un latin dégénéré.
Dans ces luttes perpétuelles, dans ces efforts ii:c sauts, .lélian de Boysson laissa disparaître simultanément l'originalité de son esprit et le sentiment d'une tradition toujours indispensable à rattacher i idées et nos actes aux idées et aux actes de ceux qui
nous ont précédés sur le sol où nous devons vivre et mourir.
Sous la pernicieuse influence d'Etienne Dolet, il se mit en guerre avec toutes les autorités sociales de sa province, comme avec tous les membres de sa famille.
A dater de ce jour, il ne tarda pas à juger nécessaire d'aller chercher la paix loin de son pays natal ; l'amour des fonctions publiques envahit aussitôt son cœur, et dès lors il perdit tout sentiment provincial.
En arrivant à Chambéry, lorsqu'il établissait son foyer à Tusculum, il n'était déjà plus qu'un déraciné; la calomnie pourra déchirer son honneur en toute liberté, car la famille et la province ne seront plus à côté de lui pour faire entendre leurs protestations indignées; quand la mort arrêtera les dernières pulsations de son cœur meurtri, la cité qu'il avait méprisée, les parents qu'il avait dédaignés ne réclameront pas ses cendres et confondront dans un même oubli ses œuvres et son nom. La Savoie aurait pu perpétuer sa mémoire; mais ce pays d'annexion récente cessa bientôt d'être français, et les Savoisiens s'empressèrent d'effacer, sur leurs monuments et dans leurs archives, tout ce qui pouvait rappeler aux générations futures la courte période de cette première occupation.
Malgré ces circonstances défavorables, Jehan de Boysson aurait encore maintenu le souvenir de son nom dans la province qu'il avait eu le tort d'abandonner, si ses leçons de droit civil avaient été publiées; mais nous savons que l'humaniste toulousain, plus épris de la forme cicéronienne que du fond
môme de ses écrits, mourut avant d'avoir pu donner à son œuvre la perfection de style qu'il ambitionnai! pour elle; de sorte que nous n'avons retrouvé dans ses manuscrits, à la suite des lettres, que des poésies latines, qu'il avait composées comme un simple ei cice grammatical et des dixains écrits en cette langue d'oïl qu'il connaissait insuffisamment.
Ce tableau bien sincère nous démontre que tout, dans la vie de Jehan de Boysson, conspira contre la gloire qu'il avait tant désirée. Trois cents ans après sa mort, nui ne pensait à lui, quand les historiens sérieux adoptèrent la sage coutume d'aller chercher dans nos vieilles archives la véritable physionomie des temps passés. *
Quelques lettres écrites par notre humaniste appelèrent, sur la victime de l'Inquisition, le sympathique intérêt des hommes d'étude. En même temps, la Savoie faisait retour à la France, et Jehan de lî« >\ sson put obtenir simultanément l'attention de ses compatriotes et celle des Savoisiens.
Pendant que nous écrivons ces dernières lignes, un remords trouble notre pensée : n'avons-nous pas et,' trop sévère pour cet érudit jurisconsulte qui, même en invoquant dans ses poésies et ses lettres, Apollon, Hercule et Minerve, restait toujours fidèle au Christ, aussi bien qu'à Gicéron?
En confondant notre existence, pendant quelques années, avec celle du savant humaniste toulousain, nous avons fini par nous attacher a lui, connue par les liens d'une étroite parenté; mais la vérité nous est encore plus chère (pic la mémoire d'un ancêtre.
Le fonctionnarisme devient aujourdfhui plu- con-
tagieux que sous François Ier; le sentiment de la famille et de la province disparaît chez presque tous les Français; le paganisme entre dans nos écoles publiques, comme au siècle de la Renaissance. Pour réagir contre ces déplorables tendances, nous voudrions que la jeunesse laborieuse trouvât dans les infortunes de Jélian de Boysson un utile conseil : Si notre humaniste toulousain était resté fidèle aux traditions de sa province et de sa famille, il aurait obtenu de sa cité reconnaissante le titre glorieux de fondateur de V Ecole historique du droit; il aurait composé ses poésies dans la belle langue limousine, qui fut sa langue maternelle, et nous verrions une double auréole entourer son front de marbre, à la place même où se dresse la statue de Jacques Cujas.