‹ Un humaniste toulousainChapitre 18 sur 20 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les Dixains

Description du volume. — Satires contre 1rs Toulousains. — Servitude amoureuse. — L'Argent. — Les Jeux floraux. — La, Mort. — Jeanne d'Are. — Sentiment poétique de Jehan de Boysson. — Le Latin et la Langue d'oïl.

Le troisième volume des œuvres de Jehan de Boysson porte le numéro 830 des manuscrits, à la bibliothèque de Toulouse; il mesure 18 centimètres en longueur et 12 seulement dans le sens de la hauteur; il est relié en veau, avec de jolies donnes au dos sur les plats; il renferme cent cinquante-quatre feuillets, d'un papier très fort, rayé i\rs deux côtés par onze lignes rouges, afin que chaque page puisse contenir un dixain et son litre.

L'écriture gothique est .très belle ; la première lettre de tous les dixains devàil être enluminée; mais cette enluminure n'a été complètement faite qu'aux trentequatre premiers dixains de la première Centurie, qui u'a reçu que soixanle-dix-huil poésies; onze feuillets, rayés en rouge, devaient contenir les vingt-deux dixains nécessaires peur compléter la Centurie.

Les lettres initiales de la seconde Centurie n'ont qu'une partie de leur enluminure sur quatre-vingtdix dixains; sur les dix derniers, l'initiale n'a pas été

préparée. C'est la seule Centurie complet

La troisième ne contient que cinquante-huit dixains ; à partir du quarante-deuxième, les initiales ne sont pas ornées; les dernières pages n'ont pas été remplies.

Chaque Centurie est précédée d'un titre écrit en beaux caractères de un centimètre en hauteur; le premier titre est ainsi présenté :

La première Centurie des Dixains de Maistre Jehan de Boyssone, Docteur régent a Tholose

Les trois premiers dixains sont dédiés :

.4 Nostre-Seigneur Jésu-Christ; A la glorieuse Vierge-Marie; Aux Saints du Paradis.

Dans quelques-unes de ces poésies françaises, l'auteur a développé une pensée philosophique; dans quelques autres il a donné les témoignages de son affectueux souvenir à des amis, tels que les chroniqueurs Miosinge et La Perrière ; les poètes Marot, Villars, Hugues Salel; les humanistes Pellicier, du Faur, du Belley-Langey , Trassebot, etc., etc. Il s'adresse souvent à Glaucie, pour lui communiquer ses pensées et surtout ses espérances et ses préoccupations littéraires; parfois il attaque avec un esprit caustique et malveillant les ennemis de l'Humanisme, Toulouse et les Toulousains; Druzac, seigneur du

mt, qui se plaisait à calomnier les femmes; François Sagon et Charles Huet, qui se permettaient de critiquer Clément Marot. Il serait assez difficile de

faire» un choix: de dixains irréprochables, dans trois Centuries, on Ton trouve peu d'intérêt historique; nous puiserons au hasard des sujets traités,

commençant par les satires malveillantes compo^ contre les Toulousains. S'adressant à Glaucie, Jehan de Boysson dit :

Si venir avoir uiuj amy <]iii soit riche, Cherche Nolet, (1) Lancefoc (2) ou licrniuj . (3) Et si lu veulx uncj amy qui soit chiche, Qui sou profict ayme plus que Vaultruy, Prcus ceulx la mesme , et si venir que celluy Qui Paumera soit scavant jusqu'aux dentz, Prens Masencal (4) ou Vung des préside us. Si veulx un (/ras secrétaire pour toy, Prens Martini, (5) gras dehors cl dedans , Mais si lu venir amy toy al, prens moi/. (6)

Autant Boysson aimait à chanter les louanges des humanistes, tels que Masencal ou les présidents, autant il se plaisait à médire de presque tons les Toulousains. Dans le précédent dixain, il a critiqué les plus considérables bourgeois de la ville; dans h» suivant, il va flétrir l'antipathie de Toulouse pour les belles-lettres :

Thaïes, (7) jadis, rendoit grâces aux Dieulx

Premièrement, de ce qu'ils l'avaient fuict Homme et non l^esle, aianl raijson aux yeulx Pour distinguer le bien faict et mal J'aict .

(1) .h\m NoltM, :uici(Mi iMpitoul, marchand.

(2) Pierre Lancefoc, ancien capitoul, bourgeois.

f3) Jean de Bernuy,trèa riche marchand, capitoul en 1534. Voir p. 107.

(4) Guy de Masencal, premier président, »ii> 15 1561.

(5) Pierre Martini, procureur au parlement,

((>) Quarante*sixième dixain de ta seconde Centurie. (7) Philosophe jrec, l'un dea aepi s

Secondement, que du sexe parfaict L'avouent créé : c'est masle, non femelle ; Et tiercement d'estre en région telle Né, où honneur les lestres avoient grande. De deux, ie rends à Dieu grâce immortelle, Du dernier, Dieu ne veult de mon offrande. (1)

Nous avons déjà parlé (2) des dixains consacrés à Druzac, seigneur du Pont, l'un des Y1I mainteneurs des Jeux floraux, flétri par Dolet et Boysson, pour s'être permis de calomnier les femmes; nous en donnerons un composé contre ce même personnage, peu de temps après sa mort, vers 1545 :

Le viril sexe, aïant peur que Drusac

Changeast propos et mist au ciel les dames,

A la Mort fit de prières un sac,

Pour Vempescher qu'il ne dist bien des femmes ;

Pourquoy la Mort le mit entre les âmes,

Qui de ce siècle ont en l'aultre passé.

Or, pleures donc, dames, ce trépassé,

Qui voustre honneur eust levé jusqu'au Ciel.

Si la Mort l'eust encore icy laissé,

Vous eussiez eu et le fiel et le miel. (3)

Vers la même époque, Boysson, qui avait quitté Toulouse depuis plus de six ans, composa contre sa cité les vers qui suivent,, adressés à Glaucie :

Je ne plains point Tholose aulcunement, Palais, Salin, Changes ne Sainct Estienne ; D'en estre loing, souffre legièrement, Et ne m'en chault, pour tant qu'elle contienne.

(1) Deuxième dixain de la tierce Centurie.

• oir ci-dessus, page 82. (3) Quarante-sixième dixain de la seconde Centurie.

Mais je regrette et plains V amitié tienne, Et trop me deuil estre loing de ta face,

Dont jour n'y a (/ne pour toy ie ne face Mille soupirs, désirant te revoir.

Mais cependant te plaira, de ta grâce,

De ton amy avoir la souvenance. (\)

Après avoir montré que Jehan de Boysson maniait aisément la satire, nous ferons voir qu'il savait exprimer les plus gracieuses pensées avec une grande délicatesse; nous donnerons tout d'abord un dixain composé en l'honneur de Marie du Solier, fille de Pierre du Solier, avocat au parlement. Notre humaniste avait déjà pleuré sa mort dans une touchante élégie (2); il voulut lui consacrer aussi une poésie française :

Qui le soleil avait peint en ses armes, (l Son nom : Marie, et surnom : du Solier, X'esl plus en vie! Hélas ! fonde: en larmes, Marchands, bourgeois, docteurs cl escolliers, Auxquels, vivante, elle mit le collier De servitude amoi-cusc et plaisante.

S'etlc vous /il sentir playe cuisante,

Merveille n'est, COT sa grâce est faconde . ( I ) Son gay dancer, sa voix l<ml résonnante Pouvoient contraindre à Vagmer tout le monde. {b)

Le docte conseiller-clerc du parlement de Chambéry n'a pas crainl d'analyser les effets de l'amour :

(1) Dix-neuvième dixaio de la seconde Genturi

(2) Voir ci-dessus, chapitre Mil.

(3) Pierre du Solier avait un soleil dans - - irm

(4) Entraînante.

Quatre-vingt-dixième dixain de I turie.

Tant plus l'on est éloigné de la flamme,

Tant moins {ce semble] on doilt le chault sentir;

Et toutes foys plus smjs loin de ma dame,

Tant plus je brusle, et ne pmjs consentir

A Voblier ; ains, sans rien en mentir,

L'ardeur me croist, et s'augmente toujours.

Pourquoy je diz ce feu estre au rebours

Des aultres feulx, lesquels tant plus loing sont,

Tant chaus sont moins ; mais feux sortans d'amour

Tant moins sont près et tant plus brusler font. (1)

Amour voulant montrer me vouloir bien, Me mena voir iïaguères sa maison, Où de sa grâce il ne me cela rien.

En une chambre, on forgeoit a foison De beaulx présens, tous selon la saison ; En Vautre chambre, on forgeoit des pensées, Qui puis après estoient récompensées Par bel acueil et par petit soubzrire.

Surtout je vis promesses commencées, Qui prenoient fin après par ung desdire. (2)

L'esprit observateur de notre humaniste nous fera constater qu'au xvie siècle, l'argent avait la même influence qu'aujourd'hui :

De quoy sert-il tant fort estudier ?

Tant fort verser aux livres de Bartholle ?

Tant fort veiller ? tant fort s'atédier ? (3)

Tant fort hanter des bons autheurs Vescolt ?

Cella me semble, a vray dire, frivolle,

Veu qu'aujourd'huy, a ung sot, une beste,

Qu'a ung bien docte on fera plus de feste,

Si le scavant est pauvre et indigent.

A quoy sert-il tant se rompre la teste,

Si l'on n'estime a présent que l'argent ? (4)

(1) Cinquante-neuvième dixain de la seconde Centurie. (>) Quatre-vingt-troisième dixain de la seconde Centurie. Ci) S'échauffer.

('») Quarante-troisième dixain de la première centurie : A. Trassohot.

Pendant que Jehan de Boysson aspirai! i l'honneur d'entrer au collège du gai sçavoir, en qualité de mainteneur, il avait composé pour Clémence Isaure ce

gracieux dixain :

Egypte au Ciel liéve les Pyramides,

Par le collasse on vit Rodes priser .

Par les jardins des Irais sœurs llcspé rides, Espaigne eut nom ; Rome par Cottisée ; Par portes cent Thèbesfut exaalsée.

A présent sont ces choses corporelles

Mises au bas cl en reste peu d'elles ;

Mais les beaux jeux (pie (lié me née a dresses.

Pour ce (pie sont choses spirituelles.

Du temps, james, ne seront oppressées. (1)

Nous avons vu l'humaniste toulousain lancer ses traits les plus acerbes aux capitouls et aux VII mainteneurs des Jeux floraux (2), après l'échec injustifié d'Etienne Dolet; il renouvela plus tard cette attaque audacieuse, après un échec de son ami Villars :

Les jours passe:, Villars, en ton affaire. Je ne laissay rien qui te peut servir . Mais je ne sceu toutesfois si bien faire Que l'on UOUlUSt ma sentence suir. (3) La faute vint, non point du poursuivit-, Non <pic défailli on vit en ton ouvraitjc.

Non qu'en ta rithme on veist mauvais langage, Non qu'en tel art ne feusses bon tailleur.

Veux-tu servir d'au te vint le domma<j<

Le plus grand nombre a vaincu le meilleur. ( h

(1) Boisante-treizième dizain de la première Centurie.

(2) Voir ci-iirssus. chapitre V 1.

(3) Suivre, adopter.

('») Cinquante*quatrième dizain de la pi i 'une.

La vue d'un monument funéraire sur lequel aucun nom n'avait été gravé, suggéra cette pensée chrétienne au poète :

Sans Varrester, passe et point n'espère

Scavoir qui est en ce sépulcre mis,

Où je jus né, ou bien qui jeut mon père,

Ou quels iadis f eurent de mes amis.

Tout est passé, tout en obly remis ;

Je ne suis rien, sinon os, ver et cendre ;

En ce point mesme, un jour, te faut descendre ;

Voire plustost que tu ne penseras.

Cependant pense a chascung son droit rendre.

Ne Venquiers plus! Chemine! Tel seras. (1)

Le dixain suivant, composé en l'honneur de Jeanne d'Arc, peut être regardé comme l'une des plus anciennes poésies dédiées à la Pacelle d'Orléans, en dehors des Chroniques rimées du xve siècle. L'épigramme de Jéhanne la Pucelle, en vers de dix syllabes, qui figure au premier rang des poésies diverses, dans le Livre d'or de Jeanne d'Are (2), fut écrite par Jean Bouchet en 1538; Jehan de Boysson composa ce dixain en 1533 ou 1534, quand il briguait le titre de mainteneur :

D'où vient cella, comme si en France Ni avoit point de poètes notables, Que lu qui, las ! yetlée de souffrance Par ta prouesse et forces admirables, N'ayes trouvé poètes favorables, Qui les haultx faitz ayent en vers réduit.

(1) Trente-et unième dixain de la première Centurie.

(2) Le Livre d'or de Jeanne d'Arc, p. 679.

Si menas-tu Charles-îe-bien instruit.

Sacrer à Reims, maulgré tous les Anglois. Haï si i éstoye à composa- bien duit, De loi, pucelle, ou monde seroit noix. (1)

Nous n'avons pas choisi ces dixains, el notamment celui de Jeanne d'Arc, comme étant des modèles de poésies françaises; Jehan de Boysson n'avait à. ce! égard aucune prétention, ainsi qu'il nous le prouve par les vers suivants adressés à Glaucie :

Je suis marri] que Lampignan (2) vous ait

Faict un grand cas de chose i/ui n'est rien, De mes escriptz, lesquels sont peu de faire. Et mériter ne sauroient aucun bien ; El toutesfoys posé (pie je scag bien Et suijs certain (pie ce nesl rien <pii vaille ; Pour vous complaire, il n'est péril ou n'aille Me mettre avant, sans craindre le danger Que repoiser le mien ouvraige faille, Comme Von faict ung escu trop légier.

On trouve dans presque tous les dixains de Jehan de Boysson l'idée noble el délicate, sur laquelle doit toujours se développer une œuvre poétique; on y trouve aussi le sentiment naturel des qualités nécessaires à tout vrai poète; il l'a montré dans le choix de ses modèles el de ses amis; il l'a montré spéciale*

ment dans ses appréciai ions sur le plus célèbre poète

de son temps, Clément Maint, qu'il s'efforçail d'imiter, comme il s'efforçail d'imiter Cicéron. Se> efforts se sont même portes quelquefois sur des procédés

[I] Vingt-troisième dizain de la tierce Centurie. (2) Savoisien, qui avait été l'élève de J. de B.

poétiques qui ne sont plus admis par la critique moderne. M. Eugène Voizard, dans son excellente étude sur la Vie, les Œuvres et la Langue de Clément Marot, a fait justement observer que « ce poète fait un trop fréquent usage de la coupe féminine » (1). Pour Boysson, le fâcheux et rude geôlier qu est cette coupe féminine (2) devait exciter l'ardeur de tous les vrais poètes, pour le seul motif que le grand forgeur Marot l'avait adoptée; mais Druzac n'ayant pas suivi l'exemple du maître, l'humaniste toulousain composa contre lui le dixain suivant :

Pourquoy Druzac n'use de Coppe fémenine (2)

J'ai vu débatre entre plusieurs pourquoy Druzac n'usait de coppe fémenine ; Et Vung disoit : Certainement je croy C'est non scavoir que son cerveau domine. L'aultre disoit : Non, c'est la vieille mine Qui veut défendre avecques pertinence.

Mais moy, requis que sentence en donnasse, Dis que c'est hayne encontre cellui sexe ; Voyla pourquoy tant la coppe déchasse ; (3) Tout fémenin, tant qu'il peut, il le vexe. (4)

Il n'est peut-être pas un poète qu'on ait plus vivement critiqué, pendant sa vie, que Clément Marot. Presque tous ses contemporains, et la Sorbonne ellemême, l'ont sans cesse accablé de leurs plus violentes satires. Ses plus acharnés adversaires furent François Sagon, Charles Huet et Nicolas Denisot.

(1) E. Voizard, Œuvres choisies de Clément Marot, page XXXV.

(2) La coupe féminine est l'élision de l'e muet à la césure, c'està-dire au quatrième pied dans le décasyllabe, au sixième dans l'alexandrin. Exemple : J'ai veu débatre entre plusieurs pourquoy...

(3) Repousse.

(4) Quarante-quatrième dixain de la première Centurie.

Jehan de Boysson prit toujours la défense de son ami avec toute l'ardeur que ses adversaires mettaient eux-mêmes à l'attaquer; plus de dix poésies furent consacrées à cette polémique; nous n'en citerons qu'une seule :

De celluy qui dit Marot ne scavoir rien en iutiimi

lui débutant ces jours de quelques rithmes

Pour voir le pris qu'elle mérileroit, Un aullre et moy gaiger argent nous mismes, Et que guignai celluy qui vrcuj diroit. Un assistant, pour veoir qui jugerait Nomma Marot. Lors l'aultre lout ptain d'gre . << Je ne veulx pas, dit-il, croire à son dire, « Et si ne veulx tel juge de ma pari. » Alors je dys : a Vous estes un veau, sire, Puys que nyés le prince de cest art. » (1)

En lisant tous les dixains composés pour la défense de Marot, on sera surpris de voir que Jehan de Boysson appréciait ce grand poète pour les mômes qualités que lui reconnaissent aujourd'hui nos meilleurs critiques. Mais alors, si notre humaniste avait réellement l'inspiration et l'idée; s'il avait aussi le sentiment poétique., comment expliquons-nous l'insuffisance évidente de la plupart de ses dixains? Il a répondu lui-même à cette question par ces vers adressés au poète quercynois Hugues Salel :

Vng de ces jours que ma musc vulgaire (2)

Yisl essuyer à ses cordes mes doigts,

Deux ou (rois fois, sons tirer son que plaire

Ne pusl en rien . Ion Elle a nulle voix :

(1) Vingt-huitième dizain de la première Centurie.

(2) La muse vulgaire signifie : La poésie française.

— Laisse cella, m'escrie ; à cette fois Ta main n'est apte à mes cordes. — Pourquoy 9 — Tu aimes plus la latine que moy ; Aymé venlx estre ; ayme donc. — Ha, pardon, Ma doulce sœur, certes Vayme bien toy ; Mais Vayme plus du latin le doulx son. (1)

Cette préférence ne suffit pas à nous expliquer les défauts incontestables de nos trois Centuries de dixains ; Jehan de Boysson pensait évidemment en latin et traduisait péniblement en langue d'oïl les œuvres qu'il voulait publier en français ; il est très facile de constater que ses poésies sont composées suivant les règles de la syntaxe latine; le dixain par lequel l'humaniste toulousain a célébré Marie du Solier (2) nous en donne une preuve évidente.

Mais il faut ajouter que Boysson connaissait la langue d'oïl d'une manière insuffisante,, car on ne parlait autour de lui que la langue d'oc ou le latin ; il était donc incapable d'écrire correctement le français, surtout en vers; tous ses contemporains méridionaux avaient à cet égard le même défaut que lui ; Clément Marot ne saurait être regardé comme une exception, bien qu'il soit né à Cahors, puisque ses parents étaient Normands; son père Jean Marot, qui composa de fort jolis vers en langue d'oïl, avait développé les heureuses dispositions du grand poète quercynois.

Nous avons, il est vrai, cité plusieurs fois deux auteurs, originaires du Midi, qui obtinrent une certaine célébrité pendant la première moitié du xvic siè-

(1; Soixante-cinquième dixain de la première Centurie. (2) Voir ci-dessus, même chapitre.

cle : Biaise Auriol, de Toulouse, et Hugues Salel, Gazais, en Quercy. Les œuvres de Salel sont parvenues jusqu'à nous et ne sont pas supérieures à celles de Jehan de Boysson.

Biaise Auriol obtint beaucoup plus de succès, en son temps, que le poète de Cazals; La Chasse et Le Départ d'Amours eurent plusieurs éditions; mais il est aujourd'hui parfaitement établi que tous les bons passages de ce roman ont été dérobés par Auriol dans les œuvres inédites du plus grand poète français du xve siècle, de Charles d'Orléans.

L'infériorité bien certaine de Jehan de Boysson s'expliquera donc très clairement par son insuffisante pratique du langage adopté depuis peu de temps comme notre idiome national. L'art poétique exige, encore plus que la prose, la connaissance parfaite et l'usage continu de la langue en laquelle on veut s'exprimer; or la seule langue usuelle des méridionaux, au xvie siècle, était la langue d'oc ; ils ne pouvaient donc pas devenir de vrais poètes en français.

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