AVANT-PROPOS
Le hasard d'une conversation sur les mœurs musicales de la France avant la Révolution nous a fait connaître un document que nous croyons assez ignoré. Nous ne voulons pas en exagérer l'importance, mais peut-être offrira-t-il quelque intérêt aux musiciens et aux curieux qu'attire toujours la recherche des choses du passé. Nous en devons l'indication à M. Germain Bapst, qui a eu si souvent la main heureuse dans ses propres recherches archéologiques.
Il s'agit d'un inventaire relevé aux Archives Nationales, contenant la liste des instruments de musique saisis chez les Emigrés et Condamnés } et mis en réserve pour la Nation par la Commission temporaire des Arts, depuis son établissement par Bruni '.
Cette pièce nous fournit des renseignements curieux dans sa partie technique, et nous présente un des côtés assez négligés jusqu'ici de la sombre tragédie, l'effort de quelques esprits modérés, encore épris du culte des lettres et des arts, et soucieux d'ar-
i. Bruni (Antonio-Bartholomeo), élève de Pugnani, violoniste à la Comédie italienne et au théâtre de Monsieur (1789).
vin UN INVENTAIRE SOUS LA TERKEUR.
racher aux iconoclastes d'un nouveau genre ce qui restait intact des richesses d'art de la France.
Au milieu du vaste naufrage, quelles épaves ont surnagé? quelles voix, éloquentes et émues, se sont élevées, au nom de la patrie et du bon sens, contre cette fureur de détruire et ce partipris de faire table rase de tout ce qui constituait notre patrimoine intellectuel? L'enquête assurément est digne de tenter la curiosité contemporaine, et les Archives Nationales, en nous livrant chaque jour leurs secrets, montrent que le dédain des choses de l'art n'a pas été aussi absolu qu'on pense, ni le silence aussi général qu'on peut le supposer. Le document que nous remettons aujourd'hui en lumière témoigne, par exemple, d'un souci assez inattendu dans des temps si profondément troublés. Commencé le 13 floréal an II, et terminé le 29 thermidor an III, le travail de Brani est resté nécessairement incomplet. En le reproduisant, malgré sa sécheresse et de nombreuses attributions apocryphes, nous avons essayé de le compléter par de courtes notes techniques, en vue de sauver de l'oubli les noms d'anciens facteurs en réputation à cette époque, et que l'orthographe fantaisiste de Bruni ou d'un copiste illettré a trop souvent défigurés.
Il convient de rappeler brièvement les mesures qui amenèrent l'émigration et l'abandon par la noblesse française de tant d'objets précieux dispersés par la tempête révolutionnaire.
Dès avril 1791, il avait été enjoint à tout citoyen qui avait quitté la France de rentrer sans délai, sous peine d'une triple contribution ! . Bientôt cette mesure était rapportée, et le bannissement, la déportation et même la peine de mort étaient édictés contre les émigrés *. En même temps, la Convention déclarait leurs propriétés biens de la nation. Par d'autres décrets, elle en prononçait successivement la confiscation. Entre temps, on re-