‹ Un inventaire sous la terreurChapitre 135 sur 139 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

A compter du l or avril prochain, il sera pourvu à l'établissement d'une école tenue par d'habiles maîtres de musique, de clavecin, de déclamation, de langue française, et autres, chargés d'y enseigner la musique, la composition et en général tout ce qui peut servir à perfectionner les différens talens propres à la musique du Roi et à l'Opéra, ainsi que le tout sera plus amplement expliqué dans le règlement qui sera fait pour déterminer les choix, les fonctions, les émolumens des différens maîtres, le nombre des élèves, et les qualités requises pour leur admission, leur traitement, et enfin la police intérieure de ladite école.

Cet article est le seul qui ait rapport à l'École de chant, qui n'était alors qu'une dépendance de l'Académie royale de Musique. Nous n'avons trouvé que dans l'Almanach des spectacles de 1784 les détails suivants :

On désirait depuis nombre d'années l'établissement d'une école de chant et de déclamation pour former des sujets pour l'Opéra. Cet établissement fut sollicité auprès du Roi par M. le baron de Breteuil.

M. de la Ferté, commissaire général de la maison du Roi, donna les soins les plus marqués à ce qui pouvait assurer le succès de cette école. 11 assistait aux examens qui se faisaient tous les trois mois des dispositions et des progrès des élèves, à la suite duquel on lui présentait un état signé de tous les maîtres, pour être mis sous les yeux du ministre.

M. le baron de Breteuil, sur les représentations qui lui avaient été faites par M. de la Ferté, ne négligea rien pour y appeler des artistes honnêtes et distingués dans les genres différens qu'ils devaient y professer.

Voici le tableau du personnel dont se composait l'école au l ep avril! 784 :

Directeur général : Gossec

Maîtres pour le Chant : Piccini, Langlé, Guichard, de Lasuzb.

Pour la Musique : Rigel, Saint-Amand, Méon.

Pour la Déclamation : Mole, Pïllot, de Lasuze.

Pour la Composition : Rodolphe.

Pour le Clavecin : Gobert.

Pour le Violon : Guenin.

Pour la Basse : Nochez.

Pour les Armes : Donadieu.

Pour la Danse : Desuayes.

Pour la Langue française, l'Histoire, la Géographie : Rossel.

Pour r Accompagnement à la leçon de déclamation : Guénin, premier violon; ...., second violon; Nochez, pour la basse; Vion, pour le clavecin.

Supplément aux Maîtres oie Musique: Mozin, Rigel fils, élèves de l'école; Paschal Taskin, facteur et accordeur de clavecin.

On n'admet à cette école que les jeunes gens des deux sexes ayant une belle voix et d'heureuses dispositions pour le chant, et qui tiennent à d'honnêtes gens qui répondent de leur conduite et de leur assiduité. L'ordre le plus sévère règne dans cette école, tant du côté du devoir que de celui de l'honnêteté et de la décence, et il n'y a aucune grâce que puisse espérer un sujet pour peu qu'il s'écarte de l'un de ces points.

Cette école, mal administrée, ne produisit pas tout le bien qu'on pouvait en attendre, et elle ne plaça sur nos théâtres que des gens sans goût, qui prirent les mauvaises habitudes de leurs prédécesseurs.

On pouvait donc prévoir la décadence de l'art, sans espérer la formation d'un Conservatoire. La révolution de 1789, qui a détruit ou créé un grand nombre d'établissements, conduisit enfin à ce résultat.

Quarante-cinq musiciens, provenant du dépôt des gardes-françaises, formèrent, en 1789, le noyau de la musique delà garde nationale de Paris. Ils avaient été réunis au moment de la révolution par M. Sarrette, qui avait obtenu l'autorisation de M. de La Fayette, commandant général. Au mois de mai 1790, le corps municipal lui remboursa ses avances, et prit à ses frais le corps de musique, qui fut porté au nombre de soixante-dix-huit musiciens, pour continuer à faire le service de la garde nationale et celui des fêtes nationales. Dans le môme temps, sur les pressantes invitations de M. Sarrette, plusieurs artistes recommandables se réunirent à ce corps. La garde nationale soldée ayant été supprimée au mois de janvier 1792, et la municipalité n'ayant plus de fonds pour cet objet, le corps de musique retomba à la charge de M. Sarrette ; mais la dissolution des maîtrises ayant

entraîné la destruction totale de renseignement de la musique, M. Sarre tte, au mois de juin de la même année, sollicita au nom des artistes, et obtint de la municipalité de Paris rétablissement d'une école gratuite de musique. Cette institution réunit et retint à Paris plusieurs artistes célèbres, qui, vers la fin de 1792, se disposaient à quitter le territoire français. Cette école de musique ainsi formée fournissait, pendant la guerre, les corps nombreux de musiciens qu'exigeait une masse de quatorze armées. Le gouvernement, vu les services rendus par l'école, fixa les fonds nécessaires au traitement des professeurs.

Voici l'extrait du décret par lequel la Convention nationale, dans sa séance du 18 brumaire de Tan II, a adopté le principe d'organisation du Conservatoire, sous le nom d'Institut national de Musique :

Les artistes de la musique de la garde nationale, ayant à leur tète une députation du conseil général de la commune de Paris, sont admis à la barre.

L'Orateur de la députation. — Les artistes de la musique de la garde nationale parisienne, dont la réunion et le nombre présentent un ensemble de talens unique dans l'Europe, viennent solliciter de votre amour pour tout ce qui peut contribuer à la gloire de la république l'établissement d'un Institut national de musique. L'intérêt public, lié à celui des arts, doit vous faire sentir toute l'utilité de leur demande. C'est une justice due à leur civisme autant qu'à leur humanité. Les artistes, depuis dix mois, ont consacré leurs soins et leurs talens à former de jeunes enfans pris parmi les citoyens les plus pauvres de chaque section.

Chénier. — On sait combien jusqu'à présent la musique nationale s'est distinguée dans la révolution ; on sait quelle a été l'influence de la musique sur les patriotes, à Paris, dans les départemens, aux frontières : je demande donc qu'on décrète le principe qu'il y aura un Institut national de musique à Paris, et que la Convention charge le comité d'instruction publique des moyens d'exécution. (On applaudit.)

Cette proposition est décrétée.

Un des Musiciens. — Les citoyens qui vous ont parlé avant moi vous ont dit que la musique de la garde nationale était un établissement unique en Europe : ils ne vous ont rien exagéré. Nous vous inviterons à venir le jour de la troisième décade entendre parmi nous une exécution de musique. Vous entendrez vingtquatre solos d'instrumens à veut, vous entendrez les élèves que nous avons formés depuis dix mois. Nous défions la république de dire qu'un seul musicien ait fait un acte incivique depuis la révolution. Nous fûmes persécutés par l'état-major de la garde nationale parce que nous avions assisté à la fête de Châteauvieux ; nous fûmes obligés de prendre des habits de couleur pour y aller. En montant la garde au château des Tuileries, on nous demanda des airs qui satisfissent l'aristocratie royale. Un jour, La Fayette, se promenant avec le ci-devant roi, nous engagea à jouer l'air Où peut-on être mieux? les musiciens s'y refusèrent, et jouèrent l'air Ça ira. (On applaudit.) Nous allons vous exécuter l'hymne composée par Chénier et mis en musique par le Tyrtée de la révolution, le citoyen Gossec, qui nous accompagne. (On applaudit.)

Le même Orateur. — Nos élèves demandent aussi à être entendus. Nos des-

potes, qui ne savaient pas tirer parti du génie français, allaient chercher des artistes chez les Allemands. 11 faut, sous le règne de la liberté, que ce soit chez nous qu'on les trouve. (On applaudit.) Les élèves de la musique exécutent une symphonie et l'air Ça ira. (Les applaudissemens recommencent.)

L'Institut national de Musique continua avec ses nombreux élèves de faire le service des fêtes publiques et d'alimenter les corps de musique militaire. Il servait d'asile aux talents, et les artistes tant nationaux qu'étrangers qui n'en faisaient point partie y trouvèrent accueil et protection. Enfin, en l'an III, le comité d'instruction publique ayant réuni en un seul corps, sous le nom d'Institut national des Sciences et Arts, les Académies dispersées auparavant, il fallut prendre pour l'Institut de Musique une dénomination différente.

Le 10 thermidor, Ghénier fit un rapport qui provoqua, quelques jours après, le décret ci-après cité. Nous reproduisons ici les passages les plus remarquables de ce rapport :

Chénier, au nom îles comités d'instruction publique et de finances :

Citoyens représentais, peut-être il était courageux de venir plaider à cette tribune la cause des arts consolateurs de la vie, quand l'ignorance orgueilleuse et cruelle, ne pouvant dominer que par des moyens tyranniques, étouffait les lumières, proscrivait les talens, et traitait d'objet frivole tout ce qui pouvait adoucir les mœurs d'un peuple qu'on voulait rendre esclave et soumis, commençant par le rendre despote féroce. Aujourd'hui que la mémoire de ces dominateurs impies est livrée à l'opprobre, quand nous venons de célébrer ce 9 thermidor qui a brisé les échafauds dressés par le despotisme anarchique, c'est un devoir doux à remplir pour vos comités d'instruction publique et des finances, et pour celui qui dans ce moment en est l'organe ; c'est, dis-je, un devoir doux à remplir que de proposer à la Convention nationale, amie de la république et des arts, l'organisation définitive d'un établissement que les arts chérissent, et qui a bien mérité de la république.

Déjà, représentans, un décret rendu par vous et rendu même dans un temps moins propice, ordonnait au comité d'instruction publique de vous présenter, dans un court délai, des vues d'organisation pour l'Institut national de Musique dans la commune de Paris ; mais ce décret bienfaisant était resté jusqu'à présent illusoire

Il est temps, sans doute, de venir au-devant d'une foule d'artistes distingués qui sont restés en France pour l'illustrer et pour la servir, préférant leur patrie agitée mais libre au calme et à l'opulence des cours qu'ils pouvaient embellir de leurs talens. En effet, les despotes, fatigués d'une fausse grandeur, sentent le besoin de se réfugier dans le sein des arts pour échapper à l'ennui pompeux qu les environne et les accable.

Vos comités, fidèles au vœu formé par vous, viennent donc aujourd'hui vous proposer d'organiser définitivement l'Institut central de Musique, car il a fallu lui donner ce nom, d'abord en ce qu'il désigne mieux que tout autre l'objet de l'établissement, et en second lieu parce qu'il empêche la confusion qui pourrait

résulter de la conformité de l'ancien nom avec celui d'un établissement beaucoup plus Tas te qui vous est proposé dans le nouveau plan de constitution. Cet Institut central de Musique est déjà provisoirement organisé; il consistait uniquement, lors de son origine, en un corps de musiciens exécutans attachés à la garde nationale de Paris.

C'est ainsi que, depuis le fameux 14 juillet, ces artistes patriotes, sous la direction de Gossec pour la partie qui tient à l'art, n'ont cessé de concourir à l'exécution des fêtes nationales, indépendamment du service qu'ils remplissaient habituellement auprès du corps législatif. Sous cette bannière civique se sont rassemblés, à différentes époques, les premiers talens que la France possède dans l'art musical.

Je résiste au désir qui m'invite à les désigner publiquement, et je n'en cite aucun; car, pour être juste, il faudrait les citer tous. Qu'il me suffise de dire, et je ne crains pas d'être démenti par la France ni même par les étrangers, que, dans l'état actuel des choses, il n'existe point en Europe, soit pour la composition, soit pour l'enseignement, soit pour les différentes parties d'exécution, une aussi brillante réunion de talens précieux et d'artistes justement célèbres.

C'est de là que sont partis ces nombreux élèves qui, répandus dans les camps français, animaient par des accords belliqueux l'intrépide courage de nos

armées C'est là qu'ont été inspirés ces hymnes qui ont fait l'ornement de nos

fêtes, et qui excitaient encore dans la belle journée d'hier le juste enthousiasme de la Convention nationale.

Et tel est l'empire de cet art, de tous les arts le plus universellement senti, qu'il ne faut qu'une âme et des oreilles pour en jouir. Malheur à l'homme glacé qui ne connaît pas son charme irrésistible ! malheur au législateur inhabile qui, prenant les hommes pour des abstractions, et croyant les faire mouvoir comme les pièces d'un échiquier, ne sait pas que la science de conduire les hommes n'est autre chose que la science de diriger leur sensibilité ; que la base des institutions humaines est dans les mœurs, et que les beaux-arts sont essentiellement moraux, puisqu'ils rendent l'individu qui les cultive meilleur et plus heureux !

Si c'est une vérité pour tous les arts, combien est-elle évidente pour l'art musical ! Orphée, sur les monts de la Thrace, soumettant les monstres des forêts au pouvoir de sa lyre ; Arion échappant au naufrage ; Amphion bâtissant des villes, toutes ces fables de l'antiquité, embellies par l'imagination des poètes, ne sont aux yeux du philosophe que de brillantes allégories qui retracent énergiquement l'empire très réel de la musique. Mais, si j'ouvre les annales de l'histoire, je vois la lyre de Timothée subjuguant Alexandre ; les rustiques Spartiates proscrivant le commerce et les arts, à l'exception de la musique ; ces mêmes Spartiates, vaincus plusieurs fois dans la guerre de Messénie, ressaisissant la victoire aux chants de l'Athénien Tyrtée.

Il n'a existé aucune nation sur la terre qui n'ait aimé cet art enchanteur : il est partout un instinct de la nature, un besoin de l'âme ; on le trouve dans les camps et dans les forêts, dans les palais d'or des despotes de l'Orient et dans les pâturages de la Suisse et de la Sicile ; il égaie la solitude, il charme la société, il anime à la fois la guerre et l'amour, la chasse et la vie pastorale. Le noir Africain transporté sur la rive américaine soulage ses travaux et son esclavage en chantant l'air que lui apprit sa mère libre ; le robuste habitant de l'Europe septentrionale répète les hymnes de ses anciens bardes, et, se promenant dans la nuit, il croit entendre le long des montagnes la harpe et la voix d'Ossian.

L'enfant chante sur le sein de sa mère qu'il peut à peine nommer ; l'impé-

tueux jeune homme chante au milieu des batailles ; le vieillard, réchauffant ses derniers jours aux doux rayons du soleil, répète en pleurant la chanson qui fit les délices de son eufance ; les femmes surtout, douées d'une sensibilité exquise et supérieure à la nôtre, aiment passionnément la musique, qui, comme elles, adoucit les mœurs, tempère la force par la grâce, rapproche et lie ensemble les divers élémens de la société.

Ce bel art charme aussi l'étude, et la philosophie aime à lui sourire. Soc rate, avant de boire la ciguë, le cultivait dans sa prison ; Platon, qui connaissait son pouvoir et sa moralité, le mêlait à toutes les institutions de la république, comme les ministres des différens cultes l'ont introduit, avant et depuis Platon, dans toutes les cérémonies religieuses. Parmi nous enfin, ce sage et sublime écrivain qui a prouvé par tant d'ouvrages que l'éloquence est l'arme la plus puissante de la raison, et que la sensibilité n'exclut point la profondeur philosophique, Jean- Jacques Rousseau, après avoir adoré toute sa vie cet art enchanteur auquel il a dû même quelques succès, Jean-Jacques Rousseau, dans sa vieillesse, soupirait encore ces simples romances qu'on ne peut chanter sans être attendri, et qui portent dans Tàme doucement émue la mélancolie qui tourmentait ses derniers jours.

Si donc cet art est utile, s'il est moral, si même il est nécessaire pour les armées, pour les fêtes nationales, et, ce qui comprend tout, pour la splendeur de la république, hâtez-vous, représentant, de lui assurer un asile. Déjà depuis vingt ans les progrès rapides qu'il a faits parmi nous ont augmenté la gloire que la France s'est acquise dans les beaux-arts ; l'Allemagne, l'orgueilleuse Italie, vaincues en tout le reste par la France, mais long-temps victorieuses en ce genre seul, ont enfin trouvé une rivale.

Cependant nos fêtes nationales seraient inexécutables dans cette vaste commune, les corps de musique de vos armées ne se renouvelleraient plus, vos théâtres et leurs orchestres dépériraient, les musiciens découragés quitteraient nos contrées ingrates pour chercher une rive hospitalière, l'art lui-même succomberait sous les attaques du vandalisme, si la sage prévoyance des législateurs ne prévenait tous ces inconvéniens.

La suppression des écoles de musique et des musiciens attachés aux anciennes cathédrales et aux chapitres a fait rentrer plus de quinze millions dans le trésor public ; il est instant de suppléer à leur existence par un établissement plus étendu, plus fertile en moyens d'enseignement et en moyens d'exécution, et dont les dépenses annuelles ne se monteront pas à 260,000 fr.

Il sera glorieux pour vous, représentans, de prouver à l'Europe étonnée qu'au milieu d'une guerre immense, vous savez encore donner quelques instans à l'encouragement d'un art qui a gagné des victoires et qui fera les délices de la paix.

Enfin une loi fixa définitivement l'organisation de l'École sous le nom de Conservatoire de Musique.

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