BEATA BEATRIX
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ce passage des Méditations du Pseudo-Bonaventure : « Et comme la Vierge humble et timide, le visage tout confus, surprise par l’ange, comprend enfin la vérité du message qui lui est transmis, voici qu’elle plie les genoux et qu’elle joint les mains en disant : « Fiat mihi secundum verbum tuum ! » { Meditationes vitæ Christi. Ed. Peltier, vol. XII. C. 1v.) Il serait possiblé de constater encore quelque analogie entre l’esprit qui anime Dante Gabriel d’une part, et, d’autre part, Lippo Memmi et Simone Martini dans la scène de l’Annonciation. Les Vierges de Rossetti diffèrent les unes des autres. Selon les circonstances, Marie est rêveuse ou craintive ou angoissée, ou recueillie ou sereine. Par là s’affirme le réalisme de Rossetti. Il s’accentue et le parti-pris de l’artiste de rompre avec la tradition qui remonte à la Renaissance se manifeste avec plus de force encore, quand il nous présente la Vierge vaquant à des occupations manuelles : Marie brode en compagnie de sainte Anne. Les Préraphaélites anglais eurent le constant souci d'interpréter les scènes de l’Écriture sainte dans un esprit de simplicité familière plus conforme, selon eux, à la vérité, exprimée avec tant de candeur par les trécentistes et les quattrocentistes, que les créations solennelles des imitateurs de Raphael. Dans le tableau de Millais Christ among his parents, Jésus se blesse avec des tenailles. C’est cette conception artistique qui excita la colère et l’indignation de Charles Dickens. Dickens déclara que rien ne lui paraissait plus révoltant que l’œuvre de Millais. (Household words, 15 juin 1850.) La simplicité s’allie à l'intensité du sentiment religieux dans le tableau devenu populaire de Holman Hunt The Light of the World, commentaire d’un passage de l’Écriture où le Christ, portant une lanterne, frappe à une porte. Rossetti jette même une note enjouée dans une scène biblique. Dans le vitrail de l’église Saint-Martin de Scarborough, Adam in Paradise before the Fall, Adam, à l'ombre d’un arbre, chatouille
de son pied un ours couché sur le dos et s'amuse des contorsions de l’animal.
Rossetti se montre réaliste encore, à la façon des primitifs, dans sa préoccupation de reproduire par le pinceau ou le crayon tous les détails. qu'offre la contemplation de la Nature. L’artiste, pensait-il, n’a pas à opérer un choix dans ce 7 présente à son admiration.
Quelle joie éprouvèrent les membres de la Confrérie préraphaélite quand ils eurent connaissance de ces lignes des Modern Painters où Ruskin, dès 1843, indiquait aux apprentis de Part la route à suivre ! « Les jeunes artistes doivent aller à la Nature en toute sincérité de cœur et marcher en sa compagnie avec une laborieuse confiance, n’ayant d’autre souci que de pénétrer le mieux possible ses intentions et de se rappeler ses leçons sans rien rejeter, sans rien choisir, sans rien dédaigner, dans la croyance que tout est bien et bon et fécond en joies dans le vrai 1, »
Le souci du détail se remarque dans une foule d'œuvres de Rossetti, tant dans celles composées en dehors de l'influence directe de l'Italie telles que King Arthur's Tomb, The Beloved, Rosa Triplex, The Sea-Spell, The Day-Dream, que dans Francesca da Rimini, Dante’s Dream, The Salutation of Beatrice in Paradise. Holman Hunt restera fidèle au procédé du « bit by bit » consistant à couvrir une toile morceau par morceau; ce qui donne à ses tableaux l’aspect d’une mosaïque. Millais se fait un devoir, dans la phase préraphaélite de sa carrrière, de ne rien omettre de ce que son œil perçoit. Ophelia, The Vale of Rest en témoi-
(1) They should go to Nature in all singleness of heart and walk with her laboriously and trustingly, having no other thoughts but how best to penetrate her meaning and remember her instruction ; rejecting nothing, selecting nothing and scorning nothing; believing all things to be right and good and rejoicing always in the truth.
gnent. Edmond About s'exprime ainsi à son sujet : « Ses tableaux exécutés avec une conscience toute britannique reproduisent non seulement le modèle et-la couleur des chairs, mais jusqu’au grain des étoffes. Le marchand qui a vendu le drap reconnaîtrait la qualité de ses tissus ; le mouton qui a fourni la laine retrouvérait la nature de sa toison. » |
Quant à Rossetti, il est quelque peu flottant dans l’application de ses théories réalistes.
En 1859, dans une lettre adressée à Bell Scott le 13 novembre, Rossetti se déclarait décidé à réagir contre ce qu’il considérait comme son défaut habituel : the stippling on the flesh, le pointillisme des chairs. Dans le paragraphe cité par nous des Modern Painters, Ruskin lui-même tempérait le caractère absolu de ses préceptes en disant : « Lorsque la mémoire des jeunes artistes sera meublée, leur imagination nourrie, et leur main affermie, qu'ils prennent alors l’écarlate et l’or, qu'ils lâchent la bride à leur fantaisie et nous montrent ce qu'ils ont dans la tête. Nous les suivrons partout où il leur plaira de nous conduire ; nous ne leur créerons aucun obstacle, car ils sont nos maîtres et dignes de l’être 1, » :
Holman Hunt lui-même, retraçant dans la Contemporary Review l’histoire de la Confrérie des Préraphaélites, s’exprime ainsi : « En convenant qu’il fallait apporter le maximum de soin dans l’exécution de nos premiers tableaux, nous n'avons jamais eu d’autre intention que celle-ci : que cette manière de faire était essentielle pour l’éducation de l’œil et de la main
(:) When their memories are stored and their imaginations fed and their hands firm, let them take up the scarlet and the gold, give the reins to their fancy, and show us what their heads are made of. We will follow them wherever they choose to lead ; we will check at nothing ; they are then our masters, and are fit to be so.
du jeune artiste !, » Les esprits malicieux diront peut-être que Holman Hunt fut pendant tout le cours de sa longue existencé un jeune artiste. F
(1) ‘ In agreeing to use the utmost elaboration in painting our first pictures, we never meant more than that the practice was essential for training the eye and hand of the young artist. ??
Grâce au symbolisme, le réalisme de Rossetti reste idéaliste. Par l’évocation symbolique, l’objet tangible prend une vie qui lui est propre. Son enveloppe extérieure cache un sentiment ou une idée morale que le poète ou l'artiste découvre sans le moindre effort, comme un musicien dont l’oreille est très-exercée perçoit sans difficulté les harmoniques d’un son fondamental. Le symbolisme est aussi vieux que les religions, que les civilisations ; il n’est pas particulier aux Italiens, mais leur mysticisme est un terrain très favorable à son éclosion. Nous avons vu plus haut comment, d’après Thomas de Celano, rien n'existait en ce monde qui n’eût pour saint François d’Assise une signification symbolique. Dante est, à cet égard, animé du même esprit que le Poverello. Relever les symboles que renferme l’œuvre du poète, c’est en faire la revue complète. Les trois grandes divisions de la Divina Commedia sont elles-mêmes la représentation figurée de trois grandes idées morales. Rossetti, plusieurs siècles plus tard, se montrera l’héritier de saint François d’Assise et de son glorieux ancêtre poétique. Il ne faut pas compter cependant trouver dans le symbolisme du peintre-poète anglais la profondeur et la portée morales qui caractérisent celui de Dante. Le symbolisme chez Rossetti n’est le plus souvent qu’un mode d’expression de ses facultés sensitives et que le prolongement de ses réalisations esthétiques.
On se rappelle que, devant le char triomphal de l’Église, dans le Purgatorio, sont sept arbres d’or représentant les dons de l'esprit. Sept femmes accompagnent le cortège ; ce sont les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales. Ailleurs, nous voyons les sept étoiles figurant les mêmes vertus scintiller au plus haut des cieux. Le sens mystique attribué par Dante au nombre sept est, on le sait, d’origine biblique. C’est à la mythologie astrale qui a pris naissance chez les Babyloniens que le nombre sept est redevable de son caractère sacré. (Cf. Winckler, Himmels und Weltenbild der Babylonien.),. Ce nombre joue un rôle prépondérant particulièrement dans lPApocalypse. Comme le Florentin, Rossetti lui donne une signification mystique. La Damoiselle Élue a sept étoiles dans les cheveux. — Le poète anglais fait allusion à la musique des sphères dont il est si souvent question dans l’œuvre de Dante. Cette musique des sphères est le symbole de l'harmonie univeiselle. « Et maintenant elle (la Damoiselle Élue) parla comme lorsque les étoiles chantaient dans leurs sphères 1 », dit Rossetti. Dans le poème Dante at Verona, Dante Gabriel s'exprime ainsi : « À chaque heure, tandis que la vision passait, Dante :entendit lharfmonie pleine des neuf sphères qui vibraient 2,»
Dans le Siream’s Secret, le ruisseau n’est pas un objet dépourvu de vie : un esprit y réside qui s’identifie avec lui. Cet esprit a prêté l'oreille aux révélations qu'a faîtes Amour à l’endroit où la voix du ruisseau est le plus retentissante, afin qu'Amour ne puisse être entendu de quiconque à l’entour. Le poète cherche
(1) .…. And now she spoke as when The Slars sang in their sbheres.
(2) | Each hour, as the vision passed, He heard the utter harmony Of the nine trembling Spheres.
à arracher son secret au ruisseau ; mais le vagabond au doux murmure poursuit sa course, insensible aux supplications et aux larmes de l’amoureux. C’est le drame des amours de l’homme qui se déroule avec le cours du ruisseau argenté. Dans le Portrait, la notation imprécise des détails au milieu desquels apparaît comme enchâssée la bien-aimée n'est autre chose que le rappel d'’impressions vagues et lointaines que l’amoureux conserve pieusement dans son cœur. Les souvenirs flottent autour de la jeune femme et l’enveloppent de leur charme, de ce charme mystérieux propre aux choses anciennes à jamais disparues.
Dans ses œuvres artistiques comme dans ses poèmes, Rossett: donne aux choses une valeur symbolique. Le feuillage disposé en forme de croix dans The Girlhood of Mary Virgin accentue la sainteté du sujet. Les lis épars dans maiïnte toile de Dante Gabriel proclament la pureté, la chasteté des personnages. Dans la Beata Beatrix, les pavots évoquent l’idée de la mort ; dans la Donna della Finestra, la présence du figuier est, selon nous, une allusion au figuier qui abrita Romulus «et Rémus et que les Romains devaient immédiatement remplacer dès qu’il venait à mourir. Le sycomore du Day Dream est l'emblème des rêvéries mélancoliques. Les personnages eux-mêmes des tableaux de Rossetti ont une valeur symbolique. Dans les panneaux latéraux du triptyque de Llandaff, le roi David résume en lui tous les grands de la terre, le berger, les gens d’humble condition communiant ensemble dans un même sentiment de foi. Les anges de l’Asïarte Syriaca, de la Bella Mano rappellent l'essence divine de la Beauté. Monna Vanna est le symbole de la grâce physique ; Sibylla Palmifera, de la beauté intellectuelle ; Lady Lilith, des instincts sensuels ; Venus Verticordia, Astarte S'yriaca, de la souveraineté de l’amour, l’une tyrannique et capricieuse, l’autre sereine et mystérieuse ; The Sea-Spell, de l’attrait de la Femme représentée sous les traits d’une sirène.
Il n’est pas un tableau, pas une aquarelle, pas un dessin de Rossetti qui ne soit la traduction d’un rêve poétique. Mainte de ses œuvres artistiques d’ailleurs est le complément d’un poème ou bien a un poème pour commentaire. Le symbolisme est tout à fait conforme à l’esprit de la Confrérie des Préraphaélites : « L’art aurait cessé d'offrir le plus léger intérêt pour aucun de nous trois », a écrit Holman Hunt en parlant de Rossetti, de Millais et de lui-même, « si notre seul but avait été la notation laborieuse ou non d’un fait naturel ». Holman Hunt va même jusqu’à protester contre la qualité de réalistes qui avait été attribuée aux membres de la Confrérie. À vrai dire, Rossetti, Millais et Holman Hunt, Rossetti principalement, sont bien plutôt des idéalistes que des réalistes. ;
Chez les primitifs italiens, l’Idéalisme et le Réalisme vivent côte à côte dans des conditions d’équilibre parfait. Il n’en est pas de même chez Rossetti : l’idéalisme déborde sur le réalisme. Il n’est pas dans ses tableaux un seul détail qui ne soit subordonné à un mouvement de son âme ou à une opération de son imagination. Rossetti se soumit-il toujours au principe qu’il préconisa, de ne peindre que les yeux fixés sur la réalité ? Ce serait mal le connaître que de le croire capable d’une inflexible rigidité dans l’observance du précepte dont il faisait la condition de la vérité artistique. Son imagination l’emporta bien souvent au delà de la ligne de conduite qu’il traça aux autres. De fréquents repentirs le poussaient à de fréquentes retouches et le mettaient dans l’obligation de se passer de modèle. L’imaginaion chez Rossetti est si forte qu’il lui arriva de représenter des objets qui n’existent pas : témoin certaines fleurs étranges qui ne sauraient trouver place dans aucune classification et ne croissent, selon Wilfred B. Shaw (cf. Rossetti and Botticelli), que dans « les bosquets où se tient Dame Marie. » Rossetti encourt donc parfois le reproche qu’il adressait aux maîtres
de l’école classique d’arranger la réalité d’après les données arbitraires et capricieuses d’un idéal préconçu.
L'idéalisation des données de la nature, chez Rossetti, avait frappé les critiques qui s’étaient montrés sévères pour les premières manifestations artistiques de la Confrérie des Préraphaélites. Le Times constatait, dès l’apparition du premier tableau de Dante Gabriel, qu’il était l’œuvre d’un vrai poète. La Quarterly Review reconnaissait que l’art de Rossetti n’était pas l’esclave de la matière, mais séduisait plus par le caractère intellectuel de ses images que par une rigoureuse représentation des faits. La traduction d’une idée poétique, ajoutait la revue, plutôt qu’une exécution mécanique, est le but principal de Rossetti. Elle lui en faisait un mérite.
Si nous étudions l’homme chez Dante Gabriel Rossetti, nous sommes amenés à relever certains traits physiques et moraux qui décèlent une nature plus méridionale qu’anglo-saxonne. William Michael déclare que l’aspect extérieur de son frère était, à ses yeux, plus italien qu’anglais. (Preface to D. G. Rossettis poetical works.) Sans vouloir, à tout prix, voir dans tous les traits du peintre-poète la marque d’une nature étrangère à la Grande-Bretagne, il est permis de penser que son teint olivâtre, clair et chaud, « si différent de celui d’un Anglais brun » {Memorials of Edward Burne-fones), la couleur sombre de ses cheveux, quelque peu soyeux, la forme légèrement aquiline de son nez le rapprochent plus du type italien que du type anglais classique.
Au moral, Rossetti était d’une impulsivité qui, d’une façon générale, n’est pas une des caractéristiques du tempérament britannique. Un jour, il se promenait aux environs d’Upton avec Mr et Mrs William Morris; des enfants chantaient un hymne dans une école de village ; à peine le dernier verset était-il achevé que Rossetti surgit à la fenêtre et cria « Amen » d’une . voix tonitruante. Mr et Mrs William Mortis qui l’accompagnaient s’enfuirent choqués, scandalisés. Une autre fois, il vit, assise à une table de restaurant, une jeune paysanne ; s’approchant d’elle, il saisit sa chevelure d’un geste rapide. « Je voulais voir comment étaient vos cheveux », dit-il simplement à la paysanne effarouchée. Qui ne connaît la manifestation de désespoir à
\ laquelle il se livra à la mort, d’ailleurs tragique, de sa femme, survenue, en 1862, à Chatham Place ? C’est un des exemples les plus curieux de cette « impulsivité irrésistible dans les moments de paroxysme », qui est, selon Alfred Fouillée, un des traits du tempérament italien. (Esquisse psychologique des peuples européens). Mrs Rossetti s’était empoisonnée en avalant une dose trop forte de laudanum, voulant calmer ses douleurs de tête. Aïffolé, Rossetti jeta dans le cercueil de la malheureuse femme un recueil manuscrit de poèmes et, le même jour, le cercueil fut enfoui dans le cimetière de Highgate. Madox Brown, à qui Rossetti raconta son acte, n’osa pas faire entendre de remontrances. Ce qui devait arriver arriva. Rossetti regretta son mouvement irréfléchi. Il s’efforça de reconstituer son œuvre de mémoire, mais n’y put parvenir. Pressé par ses amis, il consentit à ce que des démarches fussent faites auprès du Ministre de l'Intérieur. Sept ans et demi après la mort de Mrs Rossetti, le cercueil exhumé et ouvert rendait au poète ses œuvres manuscrites.
Les sentiments humains ne sont pas soumis à des conditions de latitude, mais leur mode d’expression varie selon les influences de l’hérédité et du milieu. Ils éprouvent, chez Rossetti, le besoin de s’extérioriser.
Dans sa correspondance se manifeste cette extériorisation du sentiment intime : ses lettres à sa mère, entre autres, sont rédigées dans une note tendrement familière, irrespectueusement aimante qui n’est pas dans les habitudes épistolaires anglaises. Il l’appelait : « Dear Good Antique, Good Antique, Dear old Darling of 70. » |
Mr Hall Caine qui, au cours des dernières années de notre poète, vécut près de lui, nous parle, en ces termes, de leur première entrevue : |
« Presque aussitôt Rossetti vint à moi par la porte de devant
qui se trouvait être l’entrée de son atelier. Les mains tendues, avec un sonore « hallo ! », il me fit cet accueil joyeux, cordial que, dans la suite, je reconnus n’appartenir qu’à lui seul peutêtre des membres de notre groupe, par sa chaleur et sa générosité inépuisable. Cet accueil était italien dans sa spontanéité et cependant anglais dans sa mâle réserve, et je me rappelle, avec un profond attendrissement, que jamais, jusqu’au dernier moment (pas même quand la maladie l’assombrit ou après une absence de quelques jours, voire de quelques heures), il ne se départit de cette attitude en retrouvant ceux de ses amis auxquels il fut réellement attaché jusqu’à sa mort 1. »
Nous n’aurons garde de rapporter l’âme britannique à un type unique et, partant, conventionnel. L’Angleterre est le pays des fortes individualités qui, formées par une éducation à la fois ferme et libérale, se développent et évoluent dans un sens déterminé. Sans doute, toute évolution implique changement ; mais, du point de départ au but définitif, à travers les étapes successives, on saisit une idée directrice. Cette idée peut s’égarer dans des chemins de traverse ; on finit toujours, en la suivant, par se retrouver sur une grande route. Il y a des tâtonnements, des revirements, mais point de ces explorations au hasard dues à l’absence de toute ligne de conduite.
(1) ”’ Very soon Rossetti came to me through the doorway in front, which proved to be the entrance to his studio. Holding forth both hands and crying ”’ Hulloa ’’, he gave me that cheery hearty greeting which I came to recognise as his alone, perhaps, in warmth and unfailing geniality among all the men of our circle. It was Italian in its spontaneity, and yet it was English in its manly reserve, and I remember with much tenderness of feeling that never to the last (not even when sickness saddened him, or after an absence of a few days or even hours) did it fail him when meeting with those friends to whom to the last he was really attached. ”
(My Story).
L'évolution religieuse de Milton, par exemple, montre bien ces mouvements divers d’une âme qui se cherche, qui passe par des phases différentes. Milton rejette aujourd’hui ce qu’il acceptait hier ; mais son âme est guidée par une logique rigoureuse à travers des transformations en apparence illogiques. La liberté, tel était l'idéal auquel Milton aspirait. Si nous le voyons abandonner tour à tour les sectes religieuses, c’est que chacune d’elles avait ses exigences tyranniques auxquelles il se heurtait et refusait de s’assujettir. La conception d’une religion intérieure, personnelle et libre fut l’étape finale où devait aboutir l’esprit indépendant de Milton. L'évolution religieuse du grand poète est une marche ininterrompue, quoique souvent entravée, vers un idéal nettement conçu. Des actes impulsifs, des élans de ferveur suivis de reculs vers l’agnosticisme, voilà ce qu'offre la vie morale de Rossetti. Le poëte-peintre a moins sa volonté pour guide que les mouvements d’une vive sensibilité et d’une ardente imagination. La solidité, voire même la rigidité des principes sont un des traits dominants de la race anglaise. Or, la nature de Rossetti présente d’étranges contradictions. Le sentiment religieux occupe, nous avons pu le constater, une grande place dans l’œuvre littéraire et artistique de Dante Gabriel. La complexité de son âme y apparaît d’une façon saisissante. Il semble, en vérité, qu’il y ait chez lui des traits em-: pruntés à deux natures distinctes, l’une foncière, l’autre acquise. L'âme du poète-peintre est un champ clos dans lequel l'Italien du moyen âge est en lutte constante avec l’homme moderne dont la foi chancelle dans la tourmente des idées. L’adaptation complète au milieu est l’œuvre de plus d’une génération. Rossetti avait-il! réellement la foi ? Son credo est difficile à définir. Un jour, il écrit World’s Worth, tout vibrant de foi en un Dieu de bonté. Père Hilaire, le protagoniste de ce court et beau poème, dans une heure de découragement et d’angoisse,
gravit en toute hâte les degrés de la tour. Il s'élève toujours plus haut, pour laisser aussi loin que possible au-dessous de lui le tumulte du monde. Quand il atteint le sommet, il'est en proie aux mêmes tourments qu'auparavant ; il ne peut prier ;le carillon retentit douloureusement dans son cerveau. Il redescend et trouve dans l’église les fidèles dans Pattitude de l’adoration. Touché de l'esprit de Dieu, il se sent envahi par la douceur de Papaisement moral qu’il avait en vain cherché dans la solitude ét il s’écrie : « Mon Dieu ! mon univers est en toi ! — Dans The Cloud Confines, Rossetti exprime sa confiance que la clef du grand mystère lui sera un jour donnée. Il semble, d’après le passage de The Blessed Damozel où il parle des enfants qui viennent d’être appelés à la vie éternelle en mourant, d’après la dernière strophe de My Sister’s Sleep où il prie le Christ de bénir Marguerite qui ne quitte cette terre que pour naître à nouveau, il semble que notre poète admette, qu’il chérisse même l’idée d’une autre existence. D'autre part, en lisant Soothsay, on se sent bien plutôt en présence d’un agnostique que d’un croyant. Il semble bien souvent que Rossetti ait sa place marquée parmi les mécréants. Il semble que son indépendance à l'égard des questions religieuses établisse un lien de parenté entre lui et ces Italiens auxquels le Baron Ricasoli faisait allusion, quand il écrivait en juin 1871 : « Je crains qu’il n’y ait plus de foi parmi nous, que la religion en Italie ne soit un cadavre.» En fait, il ne se montra attaché à aucune église et il ne pratiqua jamais de culte spécial. Aussi passa-t-il pour irréligieux. Ce qui achevait de le rendre plus que suspect aux yeux des croyants, c’est que, dans la maison de son père, il se trouvait fréquemment dans la compagnie de mécréants. Il ne put cependant échapper à la double influence de sa mère dont la piété était profonde et du Professeur franchement librepenseur, non exempt d’inquiétudes toutefois devant le problème
de la vie future. Il se défendit d’être hostile à toute idée religieuse : « Ma vie », s’écria-t-il un jour, « n’est-elle pas une profession de foi chrétienne ? » Son œuvre de poète et d'artiste considérée dans son ensemble autorise en effet la supposition qu’il était réellement religieux et qu’il se sentait attiré vers le Catholicisme. Cette supposition n’est ni strictement conforme à la vérité, ni tout à fait fausse. Rossetti avait pour la doctrine chrétienne un grand respect. Les traditions sacrées lui étaient chères. Mais, en matière religieuse, il n’avait d’autres guides que son sens esthétique et sa sensibilité.
Il aurait volontiers souscrit à cette déclaration de Dante dans le Convivio : « Iddio non vuole religioso di noi se non del cuore. » Dante Gabriel envisageait toutes les croyances avec une sorte de bienveillance tolérante — pour laquelle le cardinal Newman avait un si profond mépris. Rossetti suivit sa route dans l’incertitude de croyances vagues et flexibles qui se modelaient sur les variations de sa nature impulsive et mobile. De telles dispositions expliquent quelques-uns des actes de sa vie, en apparence inexplicables. Bell Scott raconte que notre poète, bien que protestant nominalement, demanda à se confesser avant de mourir : « Je lui rappelai », dit Bell Scott, « qu'il n’était pas catholique ». — « Je ne comprends rien au christianisme, mais je veux qu’un prêtre me donne l’absolution avant que je meure. » Combien peu britannique est un pareil état d’âme | N'est-ce pas plutôt l’état d’âme du paysan italien, le héros du poème The Last Confession ?
Au fond, Dante Gabriel était un agnostique qui, dit Mr Hall Caine, « semblait se taire devant le mystère de l’au delà, de lPinconnu et de l’inconnaissable », mais, dirons-nous, un agnostique qui avait de grands élans de ferveur mystique. Il avait la foi intermittente mais toujours sincère d’un grand nombre d'artistes.
L'œuvre de Rossetti n'offre nullement le caractère d’une œuvre philosophique. Les arguments et les déductions de la Raison n'auraient pu assurer le repos à son âme toujours tourmentée. Il n’était pas homme à édifier tout un système dont il aurait résolu de ne s’écarter jamais. Cette résolution aurait impliqué la nécessité souvent douloureuse de demeurer dans la logique et de renoncer à des conceptions chères à son âme sensitive. Il ne fallait pas lui demander de soutenir contre luimême une lutte, si cette lutte avait dû se terminer par le triomphe de la Raison sur le cœur. Rossetti est, avant tout, un être de sentiment et d'imagination. Chez lui, le désir de percer le voile qui nous dérobe l’avenir a pour mobile le tourment d’un cœur passionné. Ses doutes, comme ses espérances, ont une commune origine : l’amour. À l’aurore de sa carrière poétique, Rossetti, par la bouche de la Damoiselle Élue, affirme sa croyance en une autre vie avec un accent de certitude qui ne se retrouvera pas dans certains poèmes ultérieurs, dans The Song of the Bower, dans Spheral Change, par exemple. Reverrons-nous ceux que nous avons aimés ? Telle est la question qui troublera notre poète au cours de sa vie. Mais le visionnaire viendra au secours de l’homme inquiet qui cherchait le terme suprême de notre destinée et ramènera la paix dans son âme en y ramenant l’assurance de l'éternel revoir : « Comment ne croirais-je pas à la vie future ? », dit Rossetti à Bell Scott, quelques jours avant sa mort, «n’ai-je pas v4 ceux qui sont morts depuis des années ? » Si, par ses doutes, Rossetti appartient à son siècle, il est bien le disciple et le continuateur des vieux poètes italiens, de Jacopo da Lentino, des troubadours par l’union intime du sentiment religieux et des mouvements amoureux du cœur. L |
L’imagination partage avec le sentiment la souveraineté dans l’œuvre de notre poète-peintre. Elle est avec lui le principal
ressort de son génie. Elle s’inspire du culte du Beau. Rossetti se laisse emporter sur ses ailes vers les âges mystiques ou vers le passé légendaire qui l’attirent autant que l’irritent et le choquent les laideurs du présent. « Seul, parmi les plus nobles artistes de son siècle », a écrit Swinburne, « Mr Rossetti a senti et rendu le simple charme physique du Christianisme, sans y mêler la doctrine ou le doute. En cela, comme en beaucoup d’autres choses, il appartient (si toutefois 1l appartient à aucune école) à celle des grands Vénitiens ». { The Poems of D. G. Rossetti. Essays and Studies.) Tout est subordonné chez lui à la réalisation d’un idéal artistique. Au fond de ses aspirations, il y a un besoin impérieux de satisfactions esthétiques. S'il avait rencontré par hasard une procession déroulant son étincelant cortège de chasubles, de mitres et de crosses d’or dans la splendeur d’un chaud soleil d'Italie, il se serait agenouillé, séduit par la pompe extérieure et plein d'émotion aussi à la pensée que cette pompe était la parure de croyances plusieurs fois séculaires. Peut-être se serait-il, en se relevant, étonné de son attitude. Les manifestations de la doctrine chrétienne n'’attirent pas Rossetti parce qu’elles lui paraissent être l’expression de la vérité, mais parce qu’il les trouve belles.
Si nous comparons les visions paradisiaques chez Rossetti et chez l’auteur du Dream of Gerontius, le cardinal Newman, nous n’avons pas de peine à découvrir combien sont différentes les sources de leur inspiration. Chez celui-ci, les anges, chantant la gloire de Dieu, exposent l’orthodoxie de la religion catholique. Nous citerons volontiers le quatrième gots angélique à l’appui de cette assertion :
« Louange au Très-Saint dans les hauteurs et dans les profondeurs, louange ! En toutes ses paroles, il est admirable ; il est sûr en toutes ses voies |
L’ennemi blasphéma le saint nom du Seigneur, l’accusant
d’avoir, dans son imprévoyance, placé l’homme, son. jouet, sur la frontière du monde.
Car, même en sa dignité première, doué des dons les plus précieux, l’homme était une pauvre serein un être de chair et de sang.
Une créature qui, pour l’aider, avait besoin d’une épouse, aurait-elle pu lutter contre ces fières légions révoltées qui connaissaient l’état angélique ?
Et quand, sous les douces caresses d’Eve, cet homme né de la terre, Adam, fut tombé, l’ennemi triomphant s’écria : « Triste sentinelle ! » -
Le Créateur est lié par sa parole, Il n’y à ni salut ni remède. Il faut qu’il abandonne à son destin, il faut qu’il sacrifie son Fils bien-aimé 1, »
(1) Praïse to the Holiest in the height, And in the depth be pranse :
In all His words most wonderful ; Most sure in all His ways!
The foe blashphemed the Holy Lord, As if He vechoned ill, !
In that He placed his pupbet man The frontier place to fil. dd
For, even in his best estate, With ampblest gifts endued, A sorry sentinel was he, A being of fiesh and blood.
As though a thing, who, for his help, Must needs possess a wife,
Could cope with those proud rebel hosis, Who had angelic life.
And when, by blandishment of Eve, That earth-born Adam feil,
Chez Rossetti, les êtres surnaturels sont des créatures de
lumière, aux gestes harmonieux, qui laissent sur son imagination une impression de beauté radieuse. Il n’a rien d’un théologien.
& Si nous mettons en regard du quatrième chœur angélique du Dream of Gerontius la fin de la seconde Considération des Saints Stigmates, nous constaterons une fois encore à quel point Rossetti se rapproche de saint François d’Assise. Ses anges portant des cithares et des citoles sont vraiment les frères de l’ange qui vient visiter le Poverello :
« Et tandis que saint François était plongé dans ces pensées, soudain lui apparut un ange d’une extraordinaire splendeur qui, de la main gauche, tenait une viole et un archet de l’autre main ; et pendant que saint François demeurait confondu en présence de cet ange, celui-ci passa une seule fois l’archet sur les cordes de la viole ; aussitôt, une mélodie si suave se fit entendre que l’âme de saint François s’attendrit et se dépouilla de tout sentiment terrestre ; et, d’après le récit qu’il en donna plus tard à ses compagnons, il se demanda si, au cas où l’ange avait tiré son archet en sens contraire, son âme ne se serait pas séparée de son corps sous l'influence irrésistible de tant de douceur 1. »
He shriehked in triumph and he cried ‘© A sorry sentinel ! ”
‘#* The Maker by His word is bound, Escape or cure is none ;
He must abandon to his doom And slay His darling son.
(:} E standosi in questo pensiero, subito gli apparve un Angelo con grandissimo splendore, il quale avea une viola nella mano sinistra e lo archetto nella mano destra ; e stando San Francesco tutto istupefato nello aspetto di quello Angelo, esso mené una volta l’archetto
Rossetti se sent attiré vers le Romanisme ou plutôt vers ses formes extérieures, parce que le Romanisme déroule devant ses regards des tableaux d’un caractère symboliquement décoratif. Le mysticisme de Rossetti se rattache, sans en procéder toutefois, au grand mouvement religieux qui partit d'Oxford en 1833, secoua violemment l’Église d'Angleterre et, offrant de larges satisfactions, par la pompe extérieure de ses cérémonies, au sens esthétique de ses adeptes, entraîna ceux-ci jusqu’à la limite extrême où le Ritualisme se confond avec le Catholicisme.
Le mysticisme de Rossetti eût, certes, été suspect à saint François de Sales qui s'exprime ainsi dans le Traité de l’amour de Dieu (Livre VIT, ch. vi) : « Une marque de la bonne et sainte extase est qu’elle ne se prend ny attache jamais tant à l’entendement qu’à la volonté, laquelle elle meut, elle eschauffe, et remplit d’une puissante affection envers Dieu ; de manière que si l’extase est plus belle que bonne, plus lumineuse que chalereuse, plus spéculative qu’effective, elle est grandement douteuse et digne de soupçon. » —
Malgré ses inquiétudes, Rossetti demeure optimiste. Quel contraste entre John Bunyan, par exemple, auteur de Grace Abounding et notre peintre-poète ! L’un, en proie à de perpétuels tourments, voit Satan à toutes les issues de l’existence ; l’autre voit un Dieu de clémence et une Vierge remplie de sollicitude au terme de la vie ; l’un, disciple de Calvin ; l’autre,
in su sopra la viola ; e subito senti tanta soavitä di melodia che indolci l’anima di San Francesco, e sospesela da ogni sentimento corporale ; che, secondo che é recitô poi alli compagni, egli dubitava se lo Angelo avesse tirato l’archetto in giuso, che per intollerabile dolcezza l’anima si sarebbe partita del corpo.
Della seconda considerazione delle sacre sante stimate — Fioretti di S. Francesco d’Assisi. — Mons. Leopoldo Amoni.
subissant l'influence certaine, quoique lointaine et indirecte, de saint François d’Assise. Il n’est jamais question des peines éternelles dans l’œuvre de Rossetti, d’abord parce qu’il n’y croyait sans doute pas, sans toutefois être entièrement exempt d’appréhensions, à l’heure de la mort, sur le sort de son âme, mais aussi parce qu’aux peines éternelles sont associés des spectacles d’épouvante et d’horreur. Les scènes paradisiaques sont plus conformes à la nature de ses aspirations ; elles sont le mirage vers lequel tendent ses désirs d’esthète sentimental,
L'amour du Beau explique un trait du caractère de Rossetti. Rossetti qui n’hésita jamais à secourir largement de sa bourse les artistes malheureux, qui, au retour de son voyage de noce, n'ayant plus d’argent en poche, déposait les bijoux de sa femme chez un prêteur à gages afin de soulager la misère de la veuve du peintre Brough, Rossetti parfois généreux jusqu’à la prodigalité était parfois aussi d’une extraordinaire âpreté au gain. Les scrupules ne l’arrêtaient pas à l’égard des acheteurs de tableaux. Il voulait être riche — et il le fut — pour être en mesure de satisfaire ses goûts d’esthète. La gêne s’offrait à lui sous des traits qui lui inspiraient du dégoût. Cette âpreté au gain n’était aussi, sans nul doute, qu’une grossière déformation du sens pratique des Anglais, mal greffé sur la libéralité foncière de la nature de Rossetti. ,
En résumé, il était, dit son frère William Michael, « impétueux et véhément, vite courroucé, vite apaisé, fidèle et secourable. franc et prodigue ; avec une certaine brusquerie britannique mélangée de souplesse et de facilité italiennes. » — « Ce n’était pas », dit son ami Dixon, « son propre visage que je croyais voir s’animer, mais le visage de Michel-Ange ; ce n’était pas sa propre voix, mais la voix de Dante que je croyais entendre dans l’ombre de l'atelier, Et la vie qu’il menait était, en effet, bien plus la vie florentine du xvi® siècle que la vie londonienne
du xixe. Je ne sais qui pourrait exprimer avec des mots un caractère aussi fascinateur, aussi original et cependant aussi plein de contradictions ; tantôt, selon qu'il le voulait, montrant la sagacité de l’homme d’affaires le plus habile, tantôt l’humeur méchante, les boutades fantasques d’un écolier ; tantôt nous effrayant par l’éclat du savoir le plus parfait, tantôt nous inquiétant par une tendresse toute spontanée de femme ou par quelque trait d’une simplicité et d’une candeur tout enfantines. » (Cf. Gabriel Mourey, D. G. Rossetti et les Préraphaëlites anglais.) Que conclure de cet exposé du caractère de notre peintrepoète, de ces citations empruntées à des hommes qui lont beaucoup connu et beaucoup aimé, sinon que sa nature avait cette complexité tout italienne opposée par Ferrari, l’auteur de l’Histoire des Révolutions d'Italie, à la structure simple du Français -— nous ajouterons de l’Anglais.
Dans aucun pays, sauf dans la Grèce antique, le culte de la Beauté n’a été plus en honneur qu’en Italie. Ce fait est attesté par la prodigieuse floraison artistique de cette contrée, par la profusion de chefs-d’œuvre qui, pour ainsi dire, ont jaill spontanément de son sol, par le goût de l’ornementation inné chez les Italiens, par le soin jaloux avec lequel ils veillent sur leurs trésors. Rossetti voit dans la beauté la reine de l’Univers ; malgré l’auguste crainte qu’il éprouve en sa présence, il est, dans l'atmosphère qu’elle crée autour d’elle, dans son élément naturel 1. Faut-il considérer l’hommage que lui rend notre . poète comme une manifestation de son italianisme ? Ce serait exagéré ; car bien des Anglais ont eu un sens très vif, très subtil
(1) Under the arch of Life where Love and Deaïh, Terror and Mystery guard her shrine, I saw Beauty enthroned ; and though her gaze siruchk awe TI drew it in as simply as my breath.
The House of Life — Soul’s Beauty.
même du Beau. Faisons toutefois remarquer que ce sens du Beau chez ces Anglais doit son éclosion et son développement à des circonstances spéciales et à des influences venues du dehors. Ajoutons que des préoccupations moralisatrices s’y mêlent. C'est le cas pour Spenser, pour Milton, pour Ruskin, pour Tennyson dont l’Esthétique est au service de la religion du Bien. Ainsi que Rossetti, Keats est épris de la Beauté pure qui, pour lui, se confond avec la Vérité. Mais son idéal n’est pas le même que celui du peintre-poète. C’est vers les formes parfaites de l’art hellénique que vont ses préférences. L’âme de John Keats est presque totalement païenne.
C’est dans la nature que revêt le culte de la Beauté chez Rossetti que se révèle son tempérament d’Ttalien.
Les Italiens voient dans la Femme l’expression suprême de - la Beauté. Ce n’est pas seulement l’être moral, mais encore l’être physique qu'ils admirent, qu'ils aiment en elle, et ils se complaisent dans la description de ses charmes extérieurs. Leurs écrits sont pleins de la beauté de leur dame. Cino da Pistoia, se lamentant sur le sort de la Selvaggia, évoque le souvenir de sa chevelure, de son visage illuminé par les joies de l’amour, de son sourire, de sa haute stature calme et digne (cf. Canzone : Ohimè lasso quello treccio bionde...).
Giacomino Pugliesi, parlant de celle qu’il a aimée et qui n’est plus, se rappelle avec attendrissement le doux balancement de sa démarche, le son de sa voix, la courtoisie de son salut, la chute harmonieuse de sa chevelure. Hélas ! il ne lui est plus possible de puiser dans son regard le bonheur qu’il recherche (cf. Canzone : Morte, perchè m’hai fatto si gran guerra).
Les yeux de Laure illuminent de leur rayonnement les sonnets de Pétrarque.
Saint Bonaventure lui-même, le disciple le plus illustre de saint François d’Assise, celui auquel son mysticisme valut le
surnom de Pére Séraphique, saint Bonaventure associe la Vierge à des spectacles de beauté sensible dans le Speculum Mariæ Virginis (chap. xt). Il n’aime pas seulement en elle la plus noble, mais aussi la plus belle des femmes. Reprenant la parole du Cantique des Cantiques (Cantique VI. 9), il écrit : «La Bienheureuse Vierge Marie à brillé comme l’aurore à son lever par son inimitable pureté de corps et d’esprit », et il la compare aux astres. | ‘
Le culte de la beauté féminine marche de pair, chez les vieux poètes et chez les peintres primitifs italiens, avec le culte de la beauté morale. Pour Dante la Beauté ‘et la Morale sont deux . dames distinctes ! ; elles sont en lutte dans son âme ; il se prosterne aux pieds de l’une et de l’autre et quand il se demande si le cœur peut aimer pleinement chacune d’elles, il se répond que la Beauté peut être aimée pour les joies qu’elle procure et la Morale pour les nobles fins de la vie. Comme Dante et comme les Italiens de la Renaissance, Rossetti considère la Beauté en elle-même ; il la chérit pour elle-même. Les artistes et les poètes de l'Italie médiévale, dans l’exaltation de leur mysticisme, demeurent chastes. Sous l’influence des idées païennes, les Italiens deviendront voluptueux, tout en gardant le culte d’un idéal moral épuré. En Raphael se rencontrent ces deux tendances. À côté des madones qui reflètent l’Idéalisme de l’artiste, nous voyons, dans l’histoire de Psyché, l'expression du nouvel état d’âme développé en Italie par l’action souveraine du Paganisme. La courbe décrite par l’évolution qui s’est accomplie au cours de quatre siècles se retrouve en raccourci dans l’évolution de la nature morale de Rossetti. Au début de sa carrière et jusque vers 1860, le type de beauté féminine
(1) Cf. Sonnet :
Due donne in cima della mente mia.
ELOVED