THE B
garde, chez notre poète-peintre, un caractère en général ascétique. Dans la seconde période qui s’étend jusqu'aux environs de l’année 1870, ce que Dante Gabriel semble aimer particulièrement en la Femme, c’est la grâce du visage et l’élégance du geste, ainsi qu’en témoignent The Loving Cup (1864), The Beloved (1865-66), Joli Cœur (1866-67). Mais peu à peu son idéal se transforme et son âme d'artiste s’éprend de la femme à la chair vive et de constitution robuste, à la chevelure ou brune ou d’or, troublante en son opulence, à la bouche prête au baiser voluptueux et au regard plein de mystère fascinateur. Déjà dès 1865, avec Lady Lihith, il avait conçu et réalisé cet idéal de Beauté ; il en accentue les caractéristiques dans The Lamp of Memory, dans Astarte Syriaca (1876 et 1877). Pendant une grande partie de sa vie, Rossetti est sous l’empire d’un type féminin que nous n’hésitons pas à qualifier de déplaisant, qu'il reproduit à satiété et dont les traits iront s’accentuant jusqu’à l’excès au cours des années. Le cou s’allongera démesurément ; le regard tombera dans un état de langueur morbide et les lèvres de plus en plus proéminentes porteront, avec une croissante évidence, le signe de la sensualité. Reverie, Perlascura, deux dessins qui datent l’un de 1868, l’autre de 1871, sont des spécimens de ce type dans l’évolution duquel la Ÿeanne d'Arc de 1882 marque le dernier degré. Il est facile de se rendre compte du chemin parcouru par Dante Gabriel, si l’on met en présence la Damoïiselle Élue du poème telle que notre imagination se la figure et la Damoiselle Élue du tableau peint trente années plus tard. Celui-ci est loin de traduire le caractère chastement passionné qui donne tant de prix à celui-là.
Rossetti s’enivre du spectacle de la beauté féminine. Il en montre éloquemment l’irrésistible attrait :
« De la première femme d’Adam, Lilith (l’enchanteresse qu'il aima avant qu'Eve lui fût donnée), on dit que la langue
doucereuse était capable de fourberie. bien avant celle du serpent et que sa chevelure ensorceleuse fut le premier or. Et toujours elle règne, jeune, alors que la terre est vieille et, dans une subtile contemplation d’elle-même, elle attire les hommes, pour qu’ils suivent des yeux la toile étincelante qu’elle sait tisser, jusqu’à ce que le cœur et le corps et l’être vivant y soient prisonniers. — La rose et le pavot sont ses fleurs ; car, où ne trouve-t-on pas, Ô Lilith, celui qui se laisse prendre au piège d’un parfum répandu, de baisers doucement posés et à la douceur du sommeil ? Vois! de même que les yeux de cet adolescent s’enflammèrent à la vue des tiens, de même ton charme magique le pénétra tout entier ; et sa tête, droite naguère, demeura penchée, tandis qu’enroulé autour de son cœur, un cheveu d’or l’enserrait 1, » |
Certes, Rossetti est voluptueux dans Nuptial Sleep :
« Leur long baiser finit par se désunir avec une exquise douleur. Leurs seins se séparèrent comme soudain s’ouvrent
(1) Of Adam's first wife, Lilith, it is told (The witch he ,oved before the gift of Eve ) : That, ere the snake’ s, her sweet tongué could deepes And her enchanted hair was the first gold.
And still she sits, young while the earth is old,
And, subily of herself contemplative,
Draws men to waich the bright web she can weauve, Till heart and body and life ave in its hold.
The rose and bopby are her flowers ; for where .
Is he not found, O Lilith, whom shed scent
And sojft-shed hisses and soft sleep shall snare ? Lo ! as that youth’'s eyes burned at thine, so went
Thy spell through him, and left his straight neck bent And round his heart one strangling golden hair.
The House of Life.
Body’s Beauty — Sonnet LXXVIII,
deux fleurs accouplées, s’épanouissant de”chaque côté de la tige qui les unit; cependant, leurs bouches, rougies par la brûlure de l’amour, s’envoyaient encore des caresses de l’endroit où ils étaient étendus, disjoints 1, »
Notre poète est sensuel dans la ballade Troy Town : Hélène, reine de Sparte, compare chacun de ses seins à une coupe qu’elle
présente en hommage à Vénus ou bien à une pomme douce qu’elle offre à la morsure — au baiser — de l’amour. Les tendances sensuelles de D. G. Rossetti animèrent contre lui le poëte Robert Buchanan qui inséra dans le numéro d’octobre 1871 de la Contemporary Review, sous le pseudonyme de Maitland, un article violent intitulé : The Fleshly School of Poetry. Rossetti eut beau protester de la pureté de ses intentions, Robert Buchanan lui-même eut béau faire amende honorable et confesser son injustice dans une lettre adressée à Mr Hall Caine après la mort du peintre-poète, beaucoup de gens en Angleterre, demeurant sous l'unique impression produite sur eux par l’article de la Contemporary Review, accolent au nom de Rossetti la seule épithète de sensuel. |
« Il y a des moments », écrit Mr Arthur C. Benson, « où on redoute, pour ainsi dire, de rencontrer le regard de Rossetti, lorsqu'il manque non seulement de dignité, mais encore de décence ?. » Mr Benson atténue toutefois singulièrement Îa
(2) At length their long hiss severed, with sweet smart Their bosoms sundered, with the opening start Of married flowers io either side outspread From the knit siem ; yet still their mouths, burnt rel, Fawned on each other where ihey lay apari.
Nuptial Sleep — The House of Life.
(2} English Men of Letters — Rossetti, by Arthur C. Benson. — Macmillan. London.
sévérité de son appréciation dans un autre passage de son étude sur le peintre-poète. Il déclare que, par des citations choisies avec soin, il serait facile de prouver que Shakespeare et Milton sont des poètes immoraux et sans pudeur, sapant les fondements de la morale. «Il est vrai », ajoute-t-il, « de dire que, chez Rossetti, se manifeste par endroits un certain caractère voluptueux dans l’expression et dans les images ; mais c’est là plutôt une faute de goût. En vérité, il est exagéré de parler de goût ; il s’agit plutôt du goût anglais. On doit se rappeler que Rossetti était Italien d’instinct et que, bien qu’il fût profondément versé dans la littérature, bien qu'il fût un maître dans la langue anglaises, on ne peut jamais se le représenter comme un poète purement anglais ; il n’apprit jamais à considérer les choses d’un point de vue anglais. »
C’est par sa sensualité que Rossetti est vraiment Italien. Il aimait la beauté physique de la Femme en dehors et même contre toute morale. Il fut en cela un contemporain des admirateurs d’Imperia, cette courtisane du temps de Jules IT et de Léon X qui reçut les hommages d’ecclésiastiques, du prélat Sadolet entre autres et dont les restes mortels furent portés en grande pompe à l’église Saint-Grégoire. Remarquons en passant que la représentation de la femme offre, dans les tableaux de Rossetti, infiniment plus d'intérêt que la représentation de l’homme, sauf peut-être celle de Dante. |
La sensualité de Rossetti n’est toutefois qu’un des éléments de sa nature; elle ne saurait la résumer tout entière. C’est l’alliance de haute spiritualité et de sensualité qui communique à sa physionomie un aspect si original et qui la marque de traits si vraiment italiens. Rossetti est un mystique et chez certains mystiques l’exaltation des sens correspond à l’exaltation de l’imagination. Cette disposition s'explique par le fait qu’en donnant une réalité objective aux choses de l’ordre spirituel
et en spiritualisant les choses de ce monde, en mêlant leurs émotions purement humaines à leurs extases, ces mystiques arrivent à ne plus les distinguer les unes des autres. Si cette assertion est vraie d’une façon générale, combien elle est plus vraie encore en ce qui concerne ceux chez lesquels le sentiment religieux à son paroxysme est associé à un intense sentiment du Beau dans l’art. César Franck, l’auteur de Rédemption, des Béatitudes et de tant d'œuvres traversées par un souffle de ferveur tantôt ardente, tantôt sereine, composa Psyché d’une inspiration voluptueuse. Chez César Franck, les élans voluptueux demeurent encore des mouvements de l’imagination. Il n’en est pas ainsi chez Richard Wagner qui connut toutes les violences de la passion en même temps que les aspirations de l’âme vers l'infini. Il traduisit les unes dans Tristan et Ysolde et les autres dans Parsifal.
Idéalisme, Réalisme sont les deux termes par lesquels nous avons, dans son ensemble, caractérisé l’œuvre de D. G. Rossetti. Ces termes nous les avons appliqués à la littérature et à l’art de l'Italie médiévale. Qu'ils correspondent également aux deux traits les plus saillants du génie britannique, c’est ce qui frappe ceux qui en ont tant soit peu étudié les manifestations.
L’Idéalisme nous transporte dans des régions imaginaires sous l'influence de la vision et du rêve. Dans l’état visionnaire, le surnaturel s’impose à l’homme ; le rêve, au contraire, éclot dans l’esprit de l’homme, prend son essor et va se fixer dans le monde irréel. Or, le champ de la littérature et de l’art anglais nous offre une imposante lignée de rêveurs et de visionnaires, Shakespeare est le plus grand des rêveurs, Bunyan est un puissant visionnaire.
Par une contradiction apparente, les Anglais sont des réalistes. Ils se complaisent dans la notation des détails les plus minutieux. Ils observent et consignent leurs observations avec un
soin scrupuleux. Ils font plus. Ils donnent une forme concrète aux créations de ere Bunyan et Shakespeare sont des réalistes.
Rossetti montra toujours une prédilection marquée pour les écrivains et les artistes chez lesquels se mariaient la tendance idéaliste et la tendance réaliste : en art, William Blake, Turner, Madox Brown ; en littérature, Coleridge, Shelley et tout particulièrement Shakespeare et Keats. Que la poésie et l’art britanniques aient fortement contribué à fortifier ses tendances idéalistes et réalistes, cela n’est pas douteux ; mais il doit à l'Italie médiévale la nature de son idéalisme et son symbolisme réaliste. | Comment est-il possible maintenant d’expliquer que. ces deux termes Idéalisme et Réalisme s’appliquent en même temps à tant de manifestations du génie britannique et du génie-italien, sinon par ce fait que les Italiens comme les Anglais ont puisé leur inspiration à la source des croyances populaires pleines des préoccupations relatives au mystère de l’au delà, sans jamais cesser de se tenir en contact direct avec la nature, cette éternelle source d’observation minutieuse ? | Les mêmes causes ont produit des effets très différents dans leur aspect, mais analogues en leur essence.
Si, dans la maison paternelle, D. G. Rossetti respira un air tout imprégné des souvenirs de l'Italie médiévale, il ne put échapper à l’influence de la littérature allemande dont une foule d'écrivains s’étaient constitués les champions dans la première moitié du xixe siècle. Il appartient en effet à une génération élevée dans ladmiration de la romantique Allemagne. Nous avons vu plus haut qu’il lut avec avidité un certain nombre d'œuvres allemandes dont l’action sur lui fut réelle. En 1844, il traduisit la fameuse ballade de Bürger, Lénore. Lénore, dans le désespoir que lui cause la mort de son fiancé, à la bataille de Prague, se révolte et profère des blasphèmes contre la Providence. Un soir, à minuit, le jeune homme, sous la forme d’un fantôme, accourt vers elle et l’emporte dans une chevauchée éperdue à travers la plaine et les bruyères, les fossés et les haies, les villes et les villages jusqu’à un cimetière où le chevalierfantôme se change en squelette ; la terre s’entr'ouvre et engloutit Lenore et son amant ; les esprits dansent autour des tombeaux sous la clarté de la lune. Rossetti montre, dans sa version anglaise, une vive compréhension de l'original et rend avec succès les effets onomatopéiques du texte et l'impression d’étrangeté qui se dégage de toute la ballade. Ses qualités de traducteur seraient remarquables chez un adulte ; elles sont surprenantes chez un jeune homme de seize ans. Vers 1845, il entreprit la traduction du Niebelungenlied, mais il fut découragé par la difficulté de la
tâche et arrêté par sa connaissance insuffisante du moyen haut allemand. Il ne poussa pas son travail plus loin que la première rencontre de Siegfried et de Criemhild. Malheureusement nulle trace ne subsiste de l'effort littéraire de Rossetti. Un an plus tard il entreprenait la traduction du charmant poème de Hartmann von Aue, Der Arme Heinrich. Ce poème, écrit au commencement du xitIe siècle, est l’histoire d’un chevalier frappé de la lèpre qui ne sera guéri que si une vierge verse son sang pour lui. Une jeune fille consent à s’offrir comme victime. Au moment où elle va périr sous le couteau, le chevalier se refuse à accepter ce sacrifice. Dieu alors récompense ce double trait de générosité et, par un miracle, guérit le lépreux qui épouse celle dont le dévoûment était un gage assuré d’amour. Là s'arrête la liste des traductions de D. G. Rossetti. , Il y aurait un rapprochement à établir entre le passage de la Blessed Damozel où la Damoiselle Élue met son amour sous la protection de Dame Marie et celui où la pécheresse nommée autrefois Gretchen, pressentant la venue de Faust au ciel, demande à la Mater Gloriosa la permission de l’instruire :
Vergonne mir, 1hn zu belehren !
dit-elle.
Il ne peut être ici question que d’un rapprochement, car il n’est pas prouvé que Rossetti ait lu la seconde partie de Faust. En revanche, il est hors de doute que le sonnet de The House of Life, Body's Beauty, commentaire du tableau Lady Lilith, est une paraphrase de ce fragment de la Nuit de Walpurgis :
Faust. Wer ist denn das ?
MEPHISTOPHELES. . Betrachie sie genau.
Lilith das ist.
FAUST. Wer ?
MEPHISTOPHELES. Adams erste Frau.
Nimm dich in acht vor 1hren schônen Haaren,