‹ Un italien d'AngleterreChapitre 14 sur 14 · PP · texte numérisé non relu

PP

toujours €n émoi devant les splendeurs du monde surnaturel dont la suprême expression est Dieu «et les merveilles de la création résumées -en la Femme.

Rossetti vivait avec trop d'intensité pour :s’intéresser à de vagues :abstractions. I avait trop souffert pour rester sourd à la voix plaintive de l’humanité. Il savait que nous ne pouvons échapper aux douloureuses contingences de da vie. En vérité, quoi de plus pathétique que l’accent des ballades ? Quoi de plus pénétrant, malgré l’excessive recherche du style que nous avons signalée, que la note de ses poèmes lyriques, des sonnets de The House of Life ? Dans les poèmes symboliques Love’s Nocturn, The Stream’s Secret, que de passion s'échappe par intervalles en cris qui disent toute la douleur du poète ! Que de pitié, d'émotion vraie sont contenues dans Yeny, ce poème d’une iramortelle actualité ! L'auteur y met en parallèle l’amère destinée d’une ballerine que rien n’a protégée contre une défail- Jance charnelle et le sort heureux qui attend une jeune fille du monde, comme-elle, insouciante et frivole, mais défendue contre la chute par les circonstances dans lesquelles elle se trouve. Que de tendresse enfin dans mainte des œuvres picturales .de Rossetti, dans Carlisle Tower, dans Francesca da Rimini, dans King René s Honeymoon entre autres ! |

Ce qu'affirment les poètes italiens, les troubadours et, après eux, Dante Gabriel, c’est que l’amour est un sentiment d'essence divine auxquels tous les autres sentiments sont subordonnés. Aucune affection de l’âme ne saurait prévaloir contre la toute-puissance de l’amour. Cette théorie repose sur le fond même de notre nature. Elle répond à nos plus chères, à nos plus légitimes aspirations. C’est l'expression d’une éternelle vérité morale. L'amour, pur de tout,alliage, toujours jeune, toujours fort, toujours triomphant.est, pour Rossetti, à l'abri du fléau -de la mort. S'il était permis de dégager une leçon du poème

de la Damoiselle Élue, pourtant si artistiquement désintéressé, nous dirions que l’amour est la loi suprême que, dans ses aspirations vers la félicité infinie, comme dans sa recherche du bonheur terrestre, l'humanité tout entière doit avoir à jamais pour guide. Cette loi même avait constamment dirigé la vie de Dante et des poètes de l'Italie médiévale. |

Nous ne saurions mieux conclure qu’en rapportant certaines paroles déplorant la mort de Rossetti et où se trouvent résumées nos observations sur la nature de son génie :

« Je ne puis passer à des sujets moins importants sans faire allusion à la perte, au cours de l’année, de deux très remarquables artistes qui n’eurent pas de place dans notre bercail. L’un était John Linnell, etc. etc. L'autre était un homme étrangement intéressant qui, vivant dans une réclusion presque jalouse à l’égard du monde en général, exerça néanmoins à une époque de sa vie une influence considérable dans le domaine de l’Art et de la Poésie. Mystique par tempérament et par droit de naissance, imprégné en outre de la littérature italienne de l’âge mystique, il produisit des œuvres littéraires et artistiques pleines de ferveur et singulièrement fascinantes qui lui valurent, de la part de ceux qui goûtèrent son intimité, une admiration, un culte d’une rare profondeur. Un tel homme ne pouvait quitter ce monde sans attirer notre attention et je suis heureux de penser que, dans ces murs mêmes, le public verra, l’hiver. prochain, un choix des œuvres de ces artistes que l’Académie ne compta pas parmi ses membres. »

Pareil éloge acquérait une valeur toute spéciale de la personnalité même de celui qui le prononçait. Il sortait en effet de la bouche de Sir Frederick Leighton, président de l’Académie Royale dont Rossetti avait si vivement attaqué les tendances et l’esprit. Cet hommage rendu à la mémoire de notre poëtepeintre marquait le triomphe définitif de sa cause. Il résume bien

les traits de la physionomie de Rossetti dans la voix duquel saint François d’Assise et le Grand Florentin, malgré certaines notes discordantes, reconnaîtraient le son de leur propre voix. Se rendant compte des circonstances de temps et de milieu qui fatalement devaient porter atteinte à sa nature foncière, ils useraient d’indulgence à son égard. Tout en déplorant l’inconsistance de ses croyances religieuses et la fragilité de sa loi morale, ils le considéreraient et l’aimeraient comme un disciple

égaré, pour ainsi dire, sur une terre étrangère et lointaine.

IG

Page 1